[ZOOM SUR UNE CHANSON DES BEATLES] My Bonnie : la toute première apparition des Beatles sur disque, en compagnie de Tony Sheridan

Publié le 02 février 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

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Contexte : Hambourg, carrefour musical des Beatles

Lorsque l’on évoque les Beatles, on pense spontanément à leurs succès planétaires. Pourtant, bien avant « Love Me Do », c’est avec « My Bonnie » que le nom des Beatles (ou presque) apparaît pour la première fois sur un disque commercial. Nous sommes alors en juin 1961, et le groupe – composé à l’époque de John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Pete Best à la batterie – se trouve à Hambourg, en Allemagne. La ville portuaire est un haut lieu du rock’n’roll européen, où de nombreux groupes britanniques se produisent dans les clubs. Là-bas, ils rencontrent le chanteur-guitariste anglais Tony Sheridan, avec lequel ils vont enregistrer.

Tony Sheridan et les Beat Brothers : l’invitation de Bert Kaempfert

Le compositeur et chef d’orchestre allemand Bert Kaempfert, repère Tony Sheridan qui joue régulièrement dans le même club que les Beatles, le Top Ten. Il décide de produire quelques enregistrements de Sheridan et propose aux Beatles de l’accompagner en studio. L’objectif ? Graver sur disque des standards populaires auprès des marins de Hambourg. « My Bonnie » – une vieille chanson traditionnelle écossaise (souvent jouée en version up-tempo dans les clubs) – est choisie comme pièce maîtresse.

En studio, pour les besoins du marketing local, George Martin n’est pas encore dans le coup : c’est Kaempfert qui dirige la session. Et, petite anecdote, les Beatles sont crédités comme « The Beat Brothers ». On estime que le nom « Beatles » sonne trop étrange pour le public germanophone ! La légende est en marche, mais pas encore sous le titre officiel « The Beatles ».

Les sessions du 22-23 juin 1961 : Friedrich-Ebert-Halle

Les enregistrements ont lieu sur la scène convertie de la Friedrich-Ebert-Halle, une école allemande. Durant deux jours (22-23 juin), Tony Sheridan et les Beatles enregistrent plusieurs titres :

  • « My Bonnie » (prise en version “rock’n’roll” à partir d’une introduction plus traditionnelle)
  • « The Saints » (version revisitée de « When The Saints Go Marching In »)

Puis, sans Tony Sheridan, les Beatles profitent du studio pour graver deux morceaux de leur choix : « Ain’t She Sweet » (John Lennon au chant) et l’instrumental « Cry For A Shadow » (unique composition signée Lennon-Harrison). Ainsi, c’est la première fois que la bande enregistre officiellement quelque chose amené à être commercialisé.

Répartition instrumentale et anecdote

Sur « My Bonnie », c’est Tony Sheridan qui assure le chant principal et quelques parties de guitare lead. Toutefois, George Harrison joue également une guitare solo sur certaines sections, tandis que Sheridan complète d’autres passages. Lennon est à la guitare rythmique, McCartney à la basse, Pete Best à la batterie. C’est une configuration encore à l’étape “pré-Ringo Starr”, puisque ce dernier ne rejoindra le groupe qu’en août 1962.

John Lennon décrira plus tard ces premiers enregistrements comme « Tony Sheridan au chant, nous en train de faire du bruit derrière. Ça aurait pu être n’importe qui. »

Sortie du single et étiquetage « The Beat Brothers »

En octobre 1961, le single « My Bonnie » / « The Saints » sort en Allemagne, crédité à Tony Sheridan and The Beat Brothers. Il parvient à se hisser autour de la 32e place dans les charts allemands – un score honorable pour un groupe inconnu au-delà des clubs de Hambourg.

Le 5 janvier 1962, on le publie au Royaume-Uni, cette fois sous le nom Tony Sheridan and The Beatles (EMI/Polydor). Les ventes restent modestes, mais l’histoire retiendra surtout l’impact de ce disque sur Brian Epstein, propriétaire du magasin NEMS de Liverpool, et futur manager des Beatles.

L’importance de « My Bonnie » : l’étincelle de Brian Epstein

La légende raconte qu’en fin 1961, un jeune fan – parfois identifié comme Raymond Jones – se rend au magasin de disques d’Epstein pour demander « My Bonnie » des Beatles. Ne trouvant pas le disque, Epstein s’étonne que ce groupe local ait déjà enregistré quelque chose. Informé qu’ils se produisent au Cavern Club tout proche, il assiste à un concert. Séduit par leur charisme et leur talent, il décide de devenir leur manager. C’est donc grâce à la sortie de « My Bonnie » qu’Epstein découvre réellement les Beatles, ce qui précipite la suite de leur ascension.

Réactions des Beatles : la première fois sur un disque

Pour les musiciens, « My Bonnie » symbolise le passage du statut de groupe de club à celui d’artistes enregistrés. Ringo Starr (non présent à la session) racontera plus tard : « C’était leur premier disque, ils étaient fous de joie d’avoir enfin un vinyle. » John, Paul et George partagent ce sentiment d’excitation : c’est la “première pièce en plastique” qui atteste qu’ils sont sur la voie professionnelle.

John Lennon se montrera plus critique sur la qualité du résultat final, soulignant que la prise sonne très Tony Sheridan, et que les Beatles s’y diluent un peu. Mais l’importance demeure : la graine est plantée.

Postérité et anthologies

  • 1995 : L’enregistrement de « My Bonnie » (version Tony Sheridan & The Beatles) figure partiellement sur Anthology 1, au même titre que « Ain’t She Sweet » et **« Cry For A Shadow ».
  • On retrouve aussi des références à « My Bonnie » dans diverses chroniques sur l’époque hambourgeoise des Beatles.

C’est un morceau incontournable pour comprendre l’avant-Beatlemania, lorsque le groupe se rodait dans les bars d’Hambourg, perfectionnant son style. Tony Sheridan, quant à lui, demeure fier de cette collaboration, même si la postérité retiendra surtout “The Beatles”.

la “pré-histoire” des Beatles officialisée sur disque

« My Bonnie » est un jalon essentiel dans la carrière des Beatles. Malgré son crédit à “Tony Sheridan and The Beat Brothers”, le 45 tours marque la première fois que le groupe apparaît sur un enregistrement commercial, un an avant « Love Me Do ». Non seulement il reflète le lien étroit entre la scène de Hambourg et la future conquête du monde, mais il est aussi l’étincelle qui incite Brian Epstein à s’intéresser à eux.

En somme, « My Bonnie » incarne l’émergence d’une bande de jeunes Liverpuldiens, encore novices, mais déjà déterminés. Derrière un “simple” rock traditionnel adapté par Tony Sheridan, se cache la genèse d’un phénomène musical appelé à changer l’histoire de la pop.