Sommaire
- Une chanson née à Rishikesh
- Une critique douce-amère de la société de consommation
- Un enregistrement intime et minimaliste
- Une redécouverte progressive
- Un témoignage du style McCartney
Une chanson née à Rishikesh
“Junk”est l’un de ces morceaux que Paul McCartney a composés au cours de la période charnière de 1968, alors que les Beatles séjournaient à Rishikesh, en Inde, pour étudier la méditation transcendantale sous la direction du Maharishi Mahesh Yogi. Bien que la chanson ait été envisagée pourThe Beatles (White Album)et plus tard pourAbbey Road, elle ne fut finalement pas retenue par le groupe et resta inédite jusqu’à la sortie de l’albumMcCartneyen 1970.
Dans ses mémoires, McCartney se souvient de son processus d’écriture :
“Écrite à l’origine en Inde, au camp du Maharishi, et complétée petit à petit à Londres. J’ai enregistré la voix, deux guitares acoustiques et la basse à la maison, puis j’ai ajouté la grosse caisse, la caisse claire avec des balais, un petit xylophone et une harmonie aux studios Morgan.”
—Paul McCartney, 1970
Dès son retour d’Inde, McCartney enregistre une première version démo deJunkà Kinfauns, la maison de George Harrison à Esher, en mai 1968. Ce premier enregistrement figure aujourd’hui surAnthology 3, offrant un aperçu du morceau tel qu’il aurait pu apparaître sur un album des Beatles.
Une critique douce-amère de la société de consommation
Sous son apparente simplicité,Junkcache un regard acerbe sur la surconsommation et l’éphémère nature des biens matériels. McCartney y dresse le tableau d’un amoncellement d’objets abandonnés – vélos pour deux, parapluies cassés, pantoufles usées – dans un vide-grenier imaginaire, comme un écho à l’ère du consumérisme naissant.
“Quand j’étais enfant, on gardait les choses précieusement. J’ai instinctivement conservé cette habitude, et j’ai toujours cette impression que les objets doivent durer. Cette chanson est un commentaire sur la société de consommation. Dans les années 1960, nous avons franchi la limite entre avoir des besoins et avoir des envies, puis nous avons commencé à agir en fonction de ces envies.Junks’inscrit dans cette logique.”
—Paul McCartney, The Lyrics: 1956 To The Present
Mais au-delà de cette critique sociale,Junkest aussi une chanson d’amour déguisée, où les objets abandonnés deviennent une métaphore du temps qui passe et des relations qui s’effacent. L’enchaînement des images – “bicycles for two” cédant la place à “sleeping bags for two” – traduit une transition entre des souvenirs heureux et une séparation.
“Le panneau du magasin ditBuy, Buy… Ce qui ressemble autant àBye, Byequ’à un simple message commercial. La questionWhy, Whypourrait être posée autant à un amour perdu qu’à ce désir irrépressible de toujours vouloir acquérir quelque chose de nouveau.”
—Paul McCartney, The Lyrics: 1956 To The Present
Un enregistrement intime et minimaliste
À la fin de l’année 1969, alors que les tensions au sein des Beatles atteignent leur paroxysme, McCartney commence à enregistrer en solitaire, dans son home studio du 7 Cavendish Avenue à Londres. Loin des arrangements élaborés des derniers albums du groupe, il adopte une approche dépouillée et artisanale, où il joue lui-même de tous les instruments.
Deux prises deJunkvoient le jour :
- La première, instrumentale et enrichie d’un mellotron imitant des cordes, sort sous le titreSingalong Junk.
- La seconde, agrémentée de paroles et d’un xylophone discret, est celle qui figure surMcCartney.
Enregistrée dans une atmosphère quasi confidentielle, la chanson s’éloigne du grandiose pour privilégier une sincérité brute.
“Ce n’était pas prévu pour être un album au départ. J’enregistrais juste pour le plaisir. Puis j’ai ajouté des chansons commeEvery NightouJunk, et ça a commencé à prendre une cohérence.”
—Paul McCartney, Conversations With McCartney
Une redécouverte progressive
Bien qu’elle ne soit pas mise en avant lors de la sortie deMcCartneyen 1970,Junkacquiert progressivement un statut culte auprès des fans. Sa mélodie délicate et sa nostalgie intemporelle en font l’un des trésors cachés du répertoire de McCartney.
Lors de son passage àMTV Unpluggeden 1991, McCartney joueJunken version instrumentale, ce qui renforce son pouvoir émotionnel. Cette interprétation sera incluse dans l’albumUnplugged (The Official Bootleg), offrant une nouvelle vie au morceau.
Plus tard, en 1999, McCartney revisite à nouveau la chanson dans un format orchestral pour son albumWorking Classical, où il explore la résonance classique de certaines de ses compositions les plus mélodiques.
Un témoignage du style McCartney
AvecJunk, Paul McCartney prouve qu’il n’a pas besoin d’orchestrations grandioses ou de production complexe pour toucher en plein cœur. En quelques accords simples et une mélodie subtilement poignante, il capture une émotion universelle : la nostalgie des choses et des amours perdues.
Ce morceau, resté dans l’ombre de ses plus grands succès, symbolise pourtant à merveille son art de la composition : une douceur mélancolique portée par un talent mélodique unique. Près de cinquante ans après sa sortie,Junkcontinue de résonner, rappelant que la simplicité peut parfois être le plus beau des luxes.