Comme vous le savez sans doute, cette année l’album des Wings “Venus and Mars” fêtera son 50eme anniversaire. A cette occasion, il bénéficiera d’une superbe réédition disponible dès le 21 mars 2025 (voir notre article). A cette occasion, nous allons vous proposer, tous les jours, un article spécial pour découvrir ou redécouvrir ce disque que nous adorons. N’hésitez pas à nous rejoindre sur les réseaux sociaux pour partager votre avis avec notre communauté de fans.
Parmi les surprises que réserve Venus And Mars (1975), l’une des plus inattendues est sans doute la reprise orchestrale du thème du soap opera britannique Crossroads, en guise de clôture de l’album.
Composée à l’origine par Tony Hatch, cette mélodie simple mais mémorable servait de générique à l’émission Crossroads, diffusée de 1964 à 1988 au Royaume-Uni. Avec son arrangement orchestral soigné, la version de Paul McCartney & Wings surprend par son contraste avec les morceaux précédents.
Mais pourquoi McCartney a-t-il choisi de conclure son album avec le thème d’un soap opera ?
Loin d’être une simple reprise, Crossroads est une blague musicale pleine de second degré, qui s’inscrit parfaitement dans la continuité du morceau précédent, Treat Her Gently – Lonely Old People.
Sommaire
- L’origine du choix : une touche d’humour britannique
- Un clin d’œil devenu réalité : Crossroads adopte la version de Wings
- L’enregistrement : une interprétation luxueuse d’un simple générique
- Les musiciens impliqués dans l’enregistrement
- Une conclusion en forme de fausse apothéose
- Réception et héritage
- Analyse : Une œuvre entre nostalgie et autodérision
- Un épilogue en trompe-l’œil pour Venus And Mars
- Pour aller plus loin :
L’origine du choix : une touche d’humour britannique
McCartney, connu pour son sens de l’humour décalé, a souvent intégré des clins d’œil culturels dans sa musique. Cette fois, il choisit de jouer avec l’image des personnes âgées solitaires qui passent leur temps devant la télévision, regardant inlassablement des feuilletons comme Crossroads.
« C’est une blague ! Après Lonely Old People, ils sont assis dans un parc, disant “Personne ne nous demande de jouer”. C’est un moment poignant. Puis, petite pause… et Crossroads démarre. C’est typiquement ce que regardent les vieux solitaires. »
– Paul McCartney, New Orleans Press Conference, 1975
Selon lui, la chanson aurait tout aussi bien pu être une reprise du générique de Coronation Street, autre feuilleton populaire au Royaume-Uni. Mais lui et Wings connaissaient déjà les accords de Crossroads, ce qui a facilité le choix.
« J’ai hésité en me demandant si cette blague n’était pas trop “britannique”, mais j’ai décidé de la garder. Si on ne comprend pas la blague, ça sonne juste comme un générique de fin d’album. Un peu comme ‘Mesdames et Messieurs, Diana Ross !’ et l’orchestre qui démarre en grand final. »
– Paul McCartney, Paul McCartney In His Own Words
Un clin d’œil devenu réalité : Crossroads adopte la version de Wings
Ce qui devait être une simple blague interne au sein de Venus And Mars prend une tournure inattendue lorsqu’en 1976, les producteurs du soap opera Crossroads adoptent officiellement la version de Wings pour quelques épisodes.
Cela donne un effet curieux : ce qui était censé être une parodie de générique télé devient un véritable générique télé !
« Fait amusant, ils vont utiliser notre version pour la fin du programme. C’est génial ! »
– Paul McCartney, Paul McCartney In His Own Words
L’enregistrement : une interprétation luxueuse d’un simple générique
Le travail sur Crossroads commence le 31 janvier 1975 aux Sea Saint Studios de la Nouvelle-Orléans, où Wings enregistre les bases instrumentales.
« Dans le studio, le titre de la chanson sur la bande était ‘Theme for End of Album’ (Thème pour la fin de l’album). »
– Alan O’Duffy, ingénieur du son
Les overdubs sont ensuite réalisés à Los Angeles, où un orchestre de 23 musiciens est convoqué pour apporter une dimension plus grandiose à cette courte pièce instrumentale.
Les musiciens impliqués dans l’enregistrement
- Paul McCartney : Basse, producteur, arrangement des cordes
- Linda Eastman / McCartney : Orgue
- Denny Laine : Guitare acoustique
- Jimmy McCulloch : Guitare solo
- Joe English : Batterie
- Sid Sharp Strings : Contrebasse, violoncelles, altos, violons
- Gayle Levant : Harpe
- Tony Dorsey : Arrangement des cordes
- Alan O’Duffy : Ingénieur du mixage, ingénieur du son
- Biff Dawes : Assistant ingénieur du mixage
- Enregistrement de la session : 31 janvier 1975 • Studio Sea-Saint Recording Studio, La Nouvelle-Orléans, États-Unis
- Overdubs de la session : 10 mars 1975 • Studio Sunset Sound Recorders Studio, Los Angeles, États-Unis
- Overdubs de la session : Février 1975 • Studio Wally Heider Studios, Los Angeles, États-Unis
- Mixage de la session : 27 mars 1975 • Studio Wally Heider Studios, Los Angeles, États-Unis
Le 10 mars 1975, l’orchestre enregistre sa partie aux Sunset Sound Recorders, et l’ensemble est finalisé plus tard dans le mois aux Wally Heider Studios.
L’interprétation de Crossroads par Wings est étonnamment respectueuse et raffinée, avec des arrangements de cordes soyeux et une section rythmique discrète, presque solennelle.
Une conclusion en forme de fausse apothéose
En optant pour un thème instrumental télévisé comme dernier morceau de Venus And Mars, McCartney joue avec l’idée des grandes fins d’albums orchestrales.
Là où un disque des Beatles aurait pu se conclure avec un grand final comme The End sur Abbey Road, McCartney choisit de détourner cet effet en nous emmenant dans le salon d’un couple âgé qui regarde la télévision, prolongeant ainsi l’atmosphère de solitude instaurée par Lonely Old People.
Ce jeu avec les conventions rappelle certaines expérimentations humoristiques des Beatles, notamment :
- Her Majesty sur Abbey Road, une outro absurde et abrupte.
- You Know My Name (Look Up the Number), un pastiche de jingle télé.
- Les faux dialogues radio sur Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.
McCartney semble donc vouloir casser les attentes des auditeurs, en terminant l’album avec une pirouette musicale au lieu d’un climax épique.
Réception et héritage
Même si Crossroads reste un simple bonus humoristique, il est salué pour son élégance et son ironie subtile.
- Un hommage aux feuilletons britanniques qui ancre encore plus Venus And Mars dans une sensibilité britannique.
- Un pastiche qui devient réalité, puisque la version de Wings est adoptée par la série.
- Une production soignée, transformant une simple mélodie de télévision en un véritable arrangement symphonique.
Si Crossroads n’a jamais été joué en concert, il est régulièrement évoqué comme un clin d’œil amusant dans la discographie de McCartney.
Analyse : Une œuvre entre nostalgie et autodérision
Pourquoi Crossroads fonctionne-t-il si bien comme final d’album ?
- Il prolonge la mélancolie de Lonely Old People
- Il joue avec les conventions du grand final musical
- Il rend hommage à la culture télévisuelle britannique
- Il apporte une touche d’ironie tout en restant musicalement réussi
McCartney montre encore une fois qu’il sait utiliser l’humour dans la musique sans tomber dans la facilité.
Un épilogue en trompe-l’œil pour Venus And Mars
Avec Crossroads, McCartney clôt Venus And Mars sur une fausse note de grandeur, qui cache en réalité une réflexion douce-amère sur le temps qui passe.
Ce qui aurait pu être un simple pastiche devient une conclusion brillante, où la nostalgie et l’ironie se mêlent subtilement.
Loin d’être anecdotique, Crossroads illustre à merveille l’approche ludique et imprévisible de McCartney, capable de transformer une blague en une pièce musicale élégante et mémorable.
Et finalement, n’est-ce pas cela, l’essence même de McCartney ?
Un artiste capable de faire rimer humour et émotion, légèreté et sophistication.
Pour aller plus loin :
- Le livre “Paul McCartney, les années Wings (1970 – 1981) de Dominique Grandfils
- Notre dossier spécial sur les Wings
- Notre boutique spéciale Paul McCartney et Wings