Blood From A Clone : Une critique acerbe de la machine musicale de George Harrison

Publié le 17 février 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Somewhere in England, le neuvième album solo de George Harrison, est sorti le 1er juin 1981 aux États-Unis et le 5 juin au Royaume-Uni, mais il a marqué un tournant dans la carrière de l’ex-Beatle. Alors que son travail précédent avait été acclamé tant par la critique que par les fans, Somewhere In England s’inscrit dans une époque de profond malaise pour Harrison. L’album, par sa tonalité et ses thèmes, résonne comme un cri de révolte contre l’industrialisation de la musique, mais aussi contre la montée de la culture pop fabriquée. Blood From A Clone, qui ouvre l’album, résume à lui seul l’âme de cet opus.

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L’envers du décor : un album rejeté par la maison de disques

L’histoire de Somewhere In England commence par un rejet surprenant : c’est le premier album d’un ancien membre des Beatles à être rejeté par une maison de disques. Warner Bros, la société qui avait signé Harrison, estima que l’album n’était pas assez commercial. Ce fut un coup dur pour l’artiste, qui se sentait déjà mis à l’écart par le monde de la musique contemporaine.

Ce rejet n’était pas le fruit du hasard, mais plutôt le reflet d’une époque en pleine mutation. La musique populaire se tournait vers des sons électroniques et des groupes comme Soft Cell ou Depeche Mode, au détriment des valeurs musicales de Harrison, dont l’inspiration était de plus en plus écartée par l’industrie musicale. En parallèle, les maisons de disques étaient de plus en plus à la recherche de titres capables de toucher les jeunes adultes, en particulier ceux âgés de 14 à 19 ans, ce que George Harrison voyait comme une réduction absurde de la musique à une marchandise formatée.

Dans cet esprit, Harrison répondit par un acte musical audacieux et acerbe. Pour satisfaire Warner Bros, il proposa des révisions et des ajustements à l’album, notamment en modifiant la chanson All Those Years Ago, écrite initialement pour un autre album, en réaction à l’assassinat de John Lennon. Cependant, c’est la chanson Blood From A Clone qui porte véritablement la voix de son désenchantement.

Blood From A Clone : une chanson de rejet et de frustration

Blood From A Clone est bien plus qu’une simple chanson. C’est un manifeste anti-système, une critique acerbe de l’industrie musicale et de ses pratiques. Les paroles, où l’artiste dénonce la production de musique comme une machine déshumanisée, dévoilent une facette de Harrison qu’on connaît moins : celui qui se bat contre la standardisation de la culture populaire, celui qui refuse d’être une simple marionnette dans le grand théâtre de l’industrie.

Les paroles, évoquant le “sang d’un clone”, traduisent cette impression de ne plus être qu’un produit de la machine à profit de la musique, un objet manipulé plutôt qu’un créateur. C’est une réponse frontale à une époque où la créativité était souvent sacrifiée au profit de la rentabilité. Dans une interview de 1987, Harrison expliqua cette démarche en des termes sans équivoque : « Ce qui est considéré comme un hit aujourd’hui, c’est une chanson d’amour, qu’il s’agisse d’amour gagné ou perdu, adressée à un public de jeunes de 14 à 20 ans. Comment pourrais-je m’en sortir dans un tel système ? »

Ce sentiment de frustration transparaît non seulement dans les paroles mais aussi dans la musique. La chanson, animée par un riff de guitare électrique marquant et une production pleine de tension, reflète parfaitement l’état d’esprit de Harrison à l’époque : celui d’un homme désabusé par une industrie qui ne lui permet plus de s’exprimer comme il le souhaite.

Une journée qui marqua un tournant : l’annonce de la mort de John Lennon

Le 9 décembre 1980, un événement tragique bouleversa le monde entier : l’assassinat de John Lennon. Ce jour-là, alors qu’Harrison se trouvait en studio pour travailler sur Blood From A Clone, la nouvelle du drame fit irruption, affectant profondément tous ceux qui, comme lui, étaient liés aux Beatles. Dans un entretien accordé à Uncut en mai 2020, le batteur Dave Mattacks, qui participait aux sessions de l’album, raconta comment la production de Blood From A Clone avait continué malgré ce coup dur, mais avec une émotion palpable.

Lorsqu’il arriva à Friar Park, la résidence de Harrison, il fut frappé par la scène qui se présentait : les grilles de la propriété étaient envahies par la presse, et le climat général était celui de la stupeur et de la tristesse. En dépit de ce chagrin collectif, Harrison choisit de continuer à travailler sur la chanson. Les sessions de ce jour-là furent marquées par une ambiance particulière, oscillant entre la mémoire de Lennon et l’angoisse existencielle que Harrison traversait à ce moment précis. Les paroles de Blood From A Clone prenaient alors un tour encore plus profond : elles parlaient non seulement de la musique et de l’industrie, mais aussi de la solitude et du poids de la célébrité.

Harrison, en ces moments de désolation, sembla se retrouver face à son propre destin. « Tout ce que j’ai toujours voulu, c’était faire partie d’un groupe », confia-t-il à Mattacks, une déclaration qui semble résumer toute l’ambivalence de sa position vis-à-vis de la célébrité. Les années passées à être la cible d’une attention médiatique insensée, à la fois bénédiction et malédiction, avaient laissé une empreinte indélébile sur lui. Ce jour-là, dans un studio où les souvenirs de Lennon flottaient dans l’air, Harrison sembla faire le point sur sa carrière et ses aspirations.

L’album Somewhere In England : un hommage à l’esprit d’un autre temps

L’album Somewhere In England, malgré ses péripéties avec Warner Bros, reste une œuvre marquante dans la discographie de Harrison. Bien qu’il ne soit pas aussi iconique que ses précédents albums comme All Things Must Pass, il contient des morceaux d’une beauté poignante et d’une grande honnêteté. Blood From A Clone n’en est que la face la plus rugueuse, celle qui symbolise la rébellion et la frustration face à un monde qui échappe à toute logique humaine, comme l’indiquent les paroles de la chanson.

L’album est également traversé par la tristesse de la perte de Lennon, mais il capte aussi les préoccupations de l’artiste face à un monde qui, à ses yeux, perd son âme. D’autres morceaux comme All Those Years Ago, qui rend hommage à Lennon, témoignent de cette recherche d’un sens dans la douleur, mais aussi d’un sentiment d’isolement. Harrison, comme beaucoup de ses pairs, semblait avoir pris conscience que la musique, autrefois vecteur de changement, était devenue une industrie régie par les lois du profit et de l’image.

Une résonance intemporelle

Aujourd’hui encore, Blood From A Clone résonne comme une critique intemporelle de la machine musicale. Bien qu’Harrison ait écrit cette chanson dans un contexte bien particulier, elle évoque des préoccupations toujours d’actualité. Le combat contre la standardisation de la culture, la remise en question du rôle des médias dans la formation des goûts musicaux et l’oppression des artistes par des logiques commerciales sont des problématiques qui n’ont pas cessé de nourrir le débat.

Ainsi, avec Blood From A Clone, George Harrison réussit à combiner son esprit rebelle avec une lucidité douloureuse sur l’état de la musique. C’est un morceau profondément humain, désespéré, mais aussi résolument vivant. Un témoignage de la frustration d’un artiste face à une époque qui ne semblait plus lui permettre d’être lui-même. Ce morceau, en particulier, nous rappelle que la musique ne doit jamais se laisser enfermer dans les carcans du profit et du marketing. Elle doit rester ce qu’elle a toujours été : un moyen d’expression libre et sincère.