“Aisumasen (I’m Sorry)” : L’amour égaré de John Lennon en pleine tempête émotionnelle

Publié le 22 février 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1973,John Lennonest un homme en crise. Après des années d’engagement politique intense, il revient à une écriture plus introspective avecMind Games, un album qui marque une tentative de retour vers des chansons plus personnelles. Pourtant, derrière les mélodies souvent douces de ce disque, une tension profonde se cache : son mariage avecYoko Onovacille, et Lennon, rongé par l’incertitude et la culpabilité, s’apprête à plonger dans la période la plus chaotique de sa vie, celle qu’il surnommera plus tard le“Lost Weekend”, un long exil émotionnel et hédoniste de18 mois.

Au cœur de cette tourmente se trouve“Aisumasen (I’m Sorry)”, l’une des chansons les plusmélancoliques et vulnérablesde son répertoire solo. Ce titre, dont le refrain emprunte au japonais la phrase signifiant“je suis désolé”, est une confession brute, une supplique à l’amour perdu. Bien loin des déclarations passionnées de“Oh Yoko!”ou“Love”, ce morceau montre un Lennonbrisé, coupable et incapable de réparer ce qu’il a détruit.

Sommaire

D’une ballade protectrice à une confession désespérée

L’histoire de“Aisumasen (I’m Sorry)”commence bien avantMind Games. Dès1971, Lennon esquisse une chanson intitulée“Call My Name”, une première version de ce qui deviendra plus tard“Aisumasen”. Les paroles originales présentent un Lennonfort et protecteur, promettant à sa bien-aimée de la réconforter et de lui apporter la paix :

“When you’re down and you’re out
And there ain’t nothing you can do about it
I ease your pain girl – yes I ease your pain girl
Yes all you got to do is call my name”

(“Quand tu es à terre et que tu es perdue
Et qu’il n’y a rien que tu puisses faire
Je soulagerai ta douleur, oui je soulagerai ta douleur
Tout ce que tu as à faire, c’est dire mon nom”)

Maisen 1973, tout a changé. Son mariage avecYoko Ono est en péril, et Lennoninverse le rôle. Désormais, il n’est plus le protecteur, mais l’homme quiimploreson pardon. Dans“Aisumasen”, il n’est plus question de force, mais de fragilité :

“Aisumasen, Yoko
Aisumasen, Yoko
If I hurt you, I’m sorry
I love you”

(“Je suis désolé, Yoko
Je suis désolé, Yoko
Si je t’ai blessée, je suis désolé
Je t’aime”)

Lennon, qui dans“Jealous Guy”se présentait déjà comme un homme emporté par sa propre insécurité, plonge ici dans une supplique plus sombre encore.Il sait qu’il a blessé celle qu’il aime, mais il ne sait pas comment se racheter.

Un amour en pleine dérive : le début du “Lost Weekend”

LorsqueMind Gamesest enregistré,Lennon et Ono sont au bord de la rupture. Après des années de fusion absolue, où ils étaient inséparables tant dans l’amour que dans l’activisme politique, le couple s’éloigne.Lennon, sous pression, sent que Yoko Onoa besoin d’espace. C’est elle qui luisuggère de partir avec May Pang, leur assistante, dans l’espoir que cela puisse apaiser leur relation. Ce qui devait être un break de courte duréese transforme en une spirale de débauche et d’errance, un exil affectif qui durerajusqu’en 1975, lorsqu’Ono acceptera finalement de reprendre Lennon à ses côtés.

Mais en août 1973,rien n’est encore joué. Lennon, dans cedernier sursaut d’honnêteté, livre à travers“Aisumasen”une déclaration d’amour qui sonne comme un dernier appel au secours. Son chant,brisé et vulnérable, est un contraste frappant avec les mélodies luxuriantes qui habillent le morceau.

Entre philosophie japonaise et quête d’équilibre intérieur

Le choix du mot“Aisumasen”est révélateur. Lennon, qui a toujours été fasciné par la culture japonaise, s’inspire ici d’un concept qui va bien au-delà d’une simple excuse.Dans la tradition japonaise, “Aisumasen” exprime une profonde humilité, un regret sincère et un désir de réparation.

Cette recherche d’équilibre est aussi présente dans une autre référence cachée dans la chanson : le terme“Sanpaku”, mentionné dans les paroles :

“I’m a Sanpaku and I know it”

(“Je suis Sanpaku et je le sais”)

Le motSanpakuprovient du livreYou Are All SanpakudeGeorge Ohsawa, un théoricien de la macrobiotique qui expliquait queles individus sanpaku – dont les yeux montrent du blanc sous l’iris – sont en état de déséquilibre physique et mental. Ohsawa affirmait quedes figures comme Kennedy et Marilyn Monroe étaient Sanpaku, et que leur destin tragique en était la conséquence.

Lennons’identifie totalement à cette idée. Il se sentdésaxé, perdu, et perçoit son état mental comme un déséquilibre profond qu’il doit tenter de corriger. À ce moment de sa vie,la paix semble hors d’atteinte.

En studio : un enregistrement rapide, mais chargé d’émotion

Le5 août 1973, Lennon entre en studio àNew Yorkpour enregistrer“Aisumasen”. Il lui faudratrois prises seulementpour capturer l’essence du morceau. La session réunit un groupe de musiciens chevronnés :

  • David Spinozzaà la guitare électrique
  • Gordon Edwardsà la basse
  • Jim Keltner, l’un des batteurs les plus respectés de l’époque
  • Ken Ascher, qui joue à la fois du piano et de l’orgue
  • “Sneaky” Pete Kleinow, musicien de country-rock, qui ajoute une touche plaintive avec sapedal steel guitar

Les overdubs viennent enrichir le morceau, notamment unsolo de guitare poignant de Spinozzaqui intensifie encore la douleur du morceau.

Après un mixage rapide le6 août, la chanson est prête. Lennon choisit degarder sa première prise vocale, sauf sur quelques passages. Son interprétation,à la fois fatiguée et sincère, est l’une des plus émouvantes de l’album.

Un cri d’amour dans le vide

Aisumasen (I’m Sorry)n’a jamais été un hit, et pourtant, il estl’un des morceaux les plus déchirants de John Lennon. Il capture ce moment précis oùl’amour bascule, où les regrets surgissent, mais où il est peut-être déjà trop tard.

Lorsque Lennon et Yoko se réconcilieront en1975, il laissera derrière lui cette période chaotique et tentera de reconstruire sa vie. Mais“Aisumasen”restera un témoignage brut, une capsule temporelle de cet instant oùl’homme qui chantait l’amour absolu se retrouvait soudain seul, en quête d’une paix qui lui échappait.

Et si Lennon était encore là, il aurait peut-être chanté encore une fois, avec cette même voix brisée :

“Aisumasen, Yoko… I’m sorry.”