“The Luck of the Irish” : Quand John Lennon se fait militant pour l’Irlande

Publié le 23 février 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque John Lennon se lance dans une carrière solo après la dissolution des Beatles, il n’est plus simplement un artiste : il devient unactiviste. À la fin des années 60 et au début des années 70, il prend position sur des sujets brûlants : la guerre du Vietnam, les droits civiques, la répression étatique et, bien sûr, la situation en Irlande du Nord. C’est dans ce contexte que naît“The Luck of the Irish”, une chanson écrite en soutien au mouvement républicain irlandais et enregistrée pour l’albumSome Time in New York City(1972).

Bien plus qu’une simple chanson folk,“The Luck of the Irish” est un cri du cœur, une dénonciation acerbe du colonialisme britannique et une prise de position radicale pour la cause irlandaise. Mais ce morceau, à la fois sincère et controversé, révèle aussi les limites du militantisme de Lennon et Yoko Ono, entre naïveté politique et engagement véritable.

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Lennon et l’Irlande : un lien personnel et politique

L’attachement de Lennon à l’Irlande ne vient pas de nulle part. Né à Liverpool,ville à forte population irlandaise, il est lui-même d’ascendance irlandaise. Mais plus qu’un simple héritage généalogique, Lennon développe un véritable amour pour l’Irlande. En 1971, il y effectue un voyage avec Yoko Ono, qu’il qualifie de“seconde lune de miel”.

“Je suis un quart irlandais ou la moitié, ou quelque chose comme ça… Longtemps avant que les problèmes ne commencent, j’ai dit à Yoko que c’était là que nous allions prendre notre retraite.”
— John Lennon, 1971

Mais Lennon n’est pas seulement fasciné par l’Irlande romantique des paysages verdoyants et des traditions celtiques.Il s’implique aussi dans le combat politique de l’époque, particulièrement celui du mouvement républicain, qui lutte contre la présence britannique en Irlande du Nord.

Enaoût 1971, il assiste àune marche de protestation à Londres, un événement qui le marque profondément et qui l’inspire à écrire“The Luck of the Irish”quelques mois plus tard. La chanson prend une tournure encore plus forte après les événements duBloody Sunday, le30 janvier 1972, où l’armée britannique ouvre le feu sur des manifestants pacifiques à Derry, faisant14 morts.

C’est dans ce climat d’indignation que Lennon se lance à corps perdu dans la cause irlandaise, et“The Luck of the Irish”devient l’un de ses morceaux les plus directement politiques.

Une ballade contestataire entre poésie et provocation

Musicalement,“The Luck of the Irish”est une chanson folk, douce en apparence, mais dont les paroles sont pleines de rage et d’ironie. Lennon y adopte une approche tranchante :

“If you had the luck of the Irish,
You’d be sorry and wish you were dead.
You should have the luck of the Irish,
And you’d wish you was English instead.”

(“Si tu avais la chance d’être Irlandais,
Tu serais désolé et préférerais être mort.
Tu devrais avoir la chance d’être Irlandais,
Et tu souhaiterais être Anglais à la place.”)

Derrière cette ironie mordante, Lennon décritla souffrance du peuple irlandais, soumis à des siècles de colonisation, de famines et de répression.

Le morceau alterne entrele regard cynique de Lennon et une vision plus naïve portée par Yoko Ono. Là où Lennon attaque frontalement l’occupation britannique,Ono chante des vers évoquant le folklore irlandais, parlant de“shamrocks”, “leprechauns” et “blarney stones”, des clichés qui affaiblissent quelque peu la puissance du message. Cette dichotomie reflète bien le paradoxe deSome Time in New York City: un album oscillant entre une volonté sincère de militantisme et des maladresses qui rendent son message parfois caricatural.

Des performances engagées et un message censuré

Avant même son enregistrement définitif enfévrier-mars 1972,“The Luck of the Irish”est déjà un hymne militant que Lennon et Ono jouent en public. L’une de ses premières performances a lieu le10 décembre 1971, à l’Université du Michigan, lors d’un concert de soutien àJohn Sinclair, un activiste emprisonné pour possession de marijuana. Lennon profite de cet événement pour défendre ses convictions, notamment contrela répression britannique en Irlande du Nord.

Quelques jours plus tard, le16 décembre 1971, il joue une version écourtée de la chanson surThe David Frost Show, une émission télévisée de grande audience. À cette occasion, Lennon modifie certaines paroles, notamment pour éviter la censure. Il remplace le mot“b****s”** par“bummers”, une autocensure surprenante pour un artiste qui n’a jamais eu peur de la provocation.

En janvier 1972, il interprète“The Luck of the Irish”dans son intégralité surThe Mike Douglas Show, et le5 février 1972, il participe à unemanifestation contre British Airways à New York, dénonçant une nouvelle fois lemassacre du Bloody Sunday.

Un single avorté et une réception mitigée

Initialement,“The Luck of the Irish”et“Attica State”étaient pressenties pour devenir le premier single extrait deSome Time in New York City. La chanson reçoit même un numéro de catalogue (Apple 1846aux États-Unis). Finalement, Lennon choisit plutôt de sortir“Woman Is the N—-r of the World”, une autre chanson contestataire qui, bien que controversée, a un message plus universel.

Lors de sa sortie,Some Time in New York Cityestun échec commercial et critique. Beaucoup de fans et de journalistes estiment que l’album est trop dogmatique, trop simpliste dans son engagement politique.“The Luck of the Irish”en est un parfait exemple : si la colère de Lennon est sincère, le morceau manque parfois de finesse, notamment à cause des paroles de Yoko Ono, qui diluent l’impact du message.

Avec le temps, cependant, la chanson est devenue un témoignage important de l’engagement politique de Lennon. Son activisme pour l’Irlande, loin d’être une posture passagère, lui vaudrala surveillance du FBIet jouera un rôle dans la volonté du gouvernement américain de le faire expulser.

Un Lennon engagé, mais critiqué

Aujourd’hui,“The Luck of the Irish”est une curiosité dans la discographie de Lennon.C’est l’un des rares morceaux où il prend position sur un conflit international, ce qui en fait un document historique fascinant. Mais il illustre aussi les limites de son engagement politique : s’il est passionné, il reste un observateur extérieur, loin de la complexité des tensions irlandaises.

Malgré ses maladresses, la chanson témoigne d’unLennon sincèrement révolté, prêt à utiliser son art comme une arme contre l’injustice. Plus de50 ans après sa sortie, son message reste tristement d’actualité. Car si Lennon était encore parmi nous, il aurait peut-être chanté :

“How long must we wait for the truth?”

Et il aurait sans doute continué à se battre pour elle.