Comme ami, frère, musicien, motherfucker, artiste, star du rock, personne ne le faisait comme Miles.
Il a fait de la prison à Ricker's Island. Il a été victime de brutalité policière à Birdland. Il a agrandi ses trous de nez avec de la cocaïne et des lignes parfois longues comme la 52nd street. Il a "géré" des femmes afin de nourrir sa dépendance à l'héroïne. Il a démoli sa Lamborghini après avoir ingéré par erreur des somnifères. Il a poussé la note dans sa trompette au point de révolutionner son milieu. Et les genres. Il a beaucoup croisé les genres. Ce fût son brio. Tout comme il aurait préféré qu'on se mélange tous, entre peu-importe-la-couleur-de-la-peau. Les gens aux cheveux bruns se mélangent bien aux blond(e)s sans tracas, n'est-ce pas ? Les gens aux yeux bleus et les gens aux yeux marrons ? Alors pourquoi est-ce si différent pour la peau ?
À Julliard, il était insulté. On référait à lui en parlant souvent des familles d'esclaves et des plantations. Davis était fils de dentiste. Sa famille était riche. Lui payait ses études. Il ne se reconnaissait pas. Miles ne faisait pas seulement que se construire des réalités parallèles comme artiste, il avait une vie et une éducation complètement différente que celles de ses ancêtres. Miles ne regardait pas derrière, il regardait devant. Tentant toujours de jouer quelques coups en avance sur les autres. D'être celui qui mène et non celui qui suit.
En 1949, il avait participé au Festival de Jazz de Paris. C'est là qu'il avait fait la rencontre de Juliette Gréco. Avec laquelle il avait eu une relation amoureuse. La France était alors très différente de celle de nos jours. Le racisme n'y était pas décomplexé comme aujourd'hui. Davis et Gréco n'étaient pas un scandale, ensemble, en public. C'était des artistes de St-Germain-Des-Prés. On ne le jugeait que sur leur art. Quand il y est revenu, 7 ans plus tard, il avait noué des amitiés. Avec les réalisateurs de la Nouvelle Vague entre autres. Godard, Truffaut, Chabrol ou Louis Malle.
Il en avait conclu une certaine solitude. Des abandons. On avait alors choisi, comme le jazz le suggèrait déjà souvent, l'improvisation. Et en direct. Ce sera historique. On dira de sa trame sonore performée avec Barney Eilen, René Urteger, Pierre Michelot et Kenny Clarke, des noirs et des blancs, qu'on avait tiré la trompette la plus solitaire qui soit. Son ensuite largement associé aux films noirs dans le futur.
Miles faisait l'histoire, en multiple mixités, en pays étranger. Abandoné à son instrument mais solidifié par des noirs et des blancs. Au sommet de son ébullition créative, il faisait naitre le jazz modal. C'était tout simplement géant. Il fleurissait.
Le 4 décembre 1957, à 22h, le band entrait au studio Le Poste Parisien, allait boire ensemble pendant une heure, improvisant pendant 4, prenant 1h30 de montage, quittant entre 5 et 6 du matin le 5. Rempli d'une ivresse que seul(e)s comprennent les créatrices et les créateurs.
Ce n'est qu'en revenant aux États-Unis qu'il faisait face à des réalités tout autres. À un racisme hostile et tenace. Un tout autre monde. Le monde des esclaves et des plantations nouveau genre. Univers qu'il n'avait pas connu vraiment. Et qui était inexistant en France. Où on faisait équipe. Où il reviendrai souvent, en spectacle presque tout le temps. Par dignité.
Il devait être hostile à son tour chez lui.
Révolutionner comme peu le feront.
Bousculer par que bousculé.
Dans des États-Unis qui n'ont depuis pas beaucoup évolués.
Il était aussi noir. Et inclusif.
Deux défauts dans les yeux sales des républicains.