« Yesterday : la ballade solitaire de Paul McCartney qui réunit pourtant tous les Beatles »

Publié le 25 février 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

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L’éclat d’une chanson signée Paul (ou presque)

Lorsqu’on évoque le répertoire des Beatles, la légendaire ballade « Yesterday » arrive presque toujours en tête des titres incontournables. Sortie en 1965 sur l’album Help!, elle est aujourd’hui considérée comme l’une des plus grandes chansons de tous les temps. Son succès, attesté par le Livre Guinness des records, est monumental : on estime qu’elle est la chanson la plus reprise de l’histoire de la musique, avec plus de 2 000 versions enregistrées.

Pourtant, derrière son apparente simplicité – un chant épuré, accompagné d’une guitare acoustique et d’un discret quatuor à cordes – « Yesterday » renferme un paradoxe de taille. Souvent appelée « la chanson de Paul McCartney », elle est cependant officiellement créditée Lennon/McCartney. Et pourtant, comme le rappelait George Martin, producteur emblématique des Fab Four, aucun des autres Beatles ne joue ou ne chante sur l’enregistrement final. Dès lors, une question se pose : pourquoi ne pas avoir simplement reconnu Paul McCartney comme unique auteur ?

« Ce n’était pas vraiment un disque des Beatles »

Le contexte de la chanson « Yesterday » est éclairant : à l’époque, George Martin – que beaucoup surnommaient le « cinquième Beatle » pour son implication déterminante – est très conscient que la formation progresse à pas de géant. Après l’explosion de la Beatlemania en 1963-1964, le groupe s’aventure dans des sonorités nouvelles et expérimente une créativité effervescente. Mais lorsque Paul McCartney arrive en studio avec cette ballade minimaliste, George Martin se demande si elle cadre vraiment avec l’image collective du groupe.

« Ce n’était pas vraiment un disque des Beatles, et j’en ai discuté avec Brian Epstein. »
C’est ce que le producteur confia lors du projet Anthology dans les années 1990, révélant que l’idée d’attribuer « Yesterday » uniquement à McCartney avait été envisagée. Selon Martin, Brian Epstein, le manager historique, préféra maintenir la signature unitaire :
« Non, quoi que nous fassions, nous ne séparerons pas les Beatles. »

Nous sommes alors à une période où la cohésion du groupe est encore solide. Toute fissure dans l’édifice aurait pu marquer le début d’une discorde plus profonde. Certes, sur le disque, John Lennon, George Harrison et Ringo Starr ne participent pas à l’enregistrement, mais aux yeux d’Epstein et de Martin, les Beatles restent un bloc. Sur ce point, il n’y a pas de place pour la dissidence : créditer le titre à Lennon/McCartney (la fameuse signature du duo d’auteurs-compositeurs) revient à dire qu’il s’agit d’une œuvre portée par la force créative globale du groupe.

De « Scrambled Eggs » à l’un des plus grands tubes de tous les temps

La genèse de « Yesterday » recèle son lot d’anecdotes célèbres qui démontrent le caractère presque miraculeux de la composition. Paul McCartney prétend avoir rêvé la mélodie en se réveillant un matin dans l’appartement qu’il occupait à Londres. Convaincu d’avoir involontairement repris un air préexistant, il passera plusieurs semaines à demander autour de lui si quelqu’un reconnaissait la chanson. Ne trouvant personne pour la lui signaler, il finira par assumer qu’elle lui appartenait.

Autre fait amusant : longtemps, pour mémoriser la ligne mélodique, McCartney utilisa des paroles de travail qui disaient :

« Scrambled Eggs / Oh my baby how I love your legs »
Ce n’est qu’en 1965 qu’il arrêtera la version définitive, donnant alors naissance à « Yesterday ». Malgré son côté solitaire, la chanson est validée par le groupe et par George Martin pour figurer sur l’album Help!.

L’équilibre délicat de la paternité

En plein âge d’or du partenariat Lennon/McCartney, la signature conjointe est un pacte immuable. John Lennon et Paul McCartney ont l’habitude de cosigner leurs morceaux, même si, dans les faits, certaines chansons sont essentiellement de l’un ou de l’autre (par exemple, « In My Life » est à 90% de John Lennon et « And I Love Her » est majoritairement de Paul McCartney). Cependant, « Yesterday » va encore plus loin dans l’isolement : ni George Harrison, ni Ringo Starr, ni même John Lennon ne posent la moindre note instrumentale ou vocale sur la version originale.

La question de la paternité unique s’est donc logiquement posée à l’époque. Pour George Martin, il aurait été cohérent de la créditer à McCartney seul. Mais Brian Epstein restait fermement convaincu que la magie Beatles se devait d’être présentée comme un tout uniforme, tant pour des raisons commerciales que pour préserver l’unité artistique du groupe. Un choix qui, rétrospectivement, a permis à la légende des Beatles de rester soudée un peu plus longtemps, malgré les individualités fortes qui composaient le groupe.

Le succès mondial et les centaines de reprises

Malgré (ou grâce à) cet aspect solitaire, « Yesterday » touche très vite le public et grimpe en tête des classements. Sur le marché américain, la chanson sortira même comme single autonome – ce qui n’était initialement pas prévu par le groupe, mais fut encouragé par la maison de disques. Le titre s’envole au sommet du Billboard Hot 100.
Ce succès phénoménal inspire des artistes de tous genres à tenter leur propre version de la ballade. De Marvin Gaye à Ray Charles, en passant par Elvis Presley ou Frank Sinatra, les adaptations se multiplient et finissent par faire de « Yesterday » l’une des chansons les plus interprétées au monde. Même des décennies plus tard, le morceau continue de faire l’objet de reprises, comme en témoignent les versions live de nombreux artistes contemporains.

L’héritage : entre cohésion de groupe et exploit personnel

Aujourd’hui encore, la question demeure : Paul McCartney aurait-il dû être seul crédité pour « Yesterday » ? Au fil des années, Macca a parfois exprimé son regret de ne pas avoir pu modifier officiellement la mention Lennon/McCartney pour des titres qu’il avait pourtant écrits en intégralité, comme « Yesterday » ou « Eleanor Rigby ». Mais la légende Beatles ne tient-elle pas en partie à cette signature mythique, qui unit les deux architectes de ce répertoire légendaire ?

La réponse n’est pas simple. D’un côté, la vérité historique pourrait être mieux servie en attribuant chaque chanson à son véritable auteur. D’un autre, la dynamique créative des Beatles, leur image de groupe soudé et le partenariat Lennon/McCartney constituent un socle identitaire qui dépasse la simple répartition des droits. S’il y avait eu une fracture trop tôt, peut-être l’histoire du groupe aurait-elle été écourtée.

Un moment de grâce qui sublime l’unité

« Yesterday » est plus qu’un simple succès commercial ou critique : c’est une chanson qui témoigne de la richesse mélodique des Beatles, et tout particulièrement de Paul McCartney. Bien qu’enregistrée sans John Lennon, George Harrison ni Ringo Starr, elle symbolise l’esprit d’équipe qui régnait encore à cette époque. George Martin, lui-même, reconnaissait que le morceau était « trop McCartney » pour être l’œuvre des Fab Four, mais il accepta de se plier à la volonté de Brian Epstein afin de préserver la légendaire synergie du groupe.

En fin de compte, « Yesterday » incarne à la fois la singularité d’un artiste et la force unitaire d’un quatuor qui sut, pendant plusieurs années, révolutionner la musique populaire. Si aujourd’hui certains continuent de s’interroger sur la paternité exclusive du morceau, on ne peut nier que l’alchimie qui régnait alors entre ces quatre garçons dans le vent, sous la houlette d’un producteur visionnaire, a donné naissance à l’une des chansons les plus universelles de tous les temps.

« Même si aucun des autres n’apparaissait sur le disque, c’était toujours les Beatles – c’était le credo de l’époque. »
(George Martin, Anthology)

Un credo qui, près de soixante ans plus tard, continue de marquer les esprits et de faire de « Yesterday » une pièce maîtresse du patrimoine musical mondial.