George Harrison et la désillusion post-Beatles : l’histoire de Sue Me, Sue You Blues

Publié le 25 février 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Le début des années 1970 fut une période tumultueuse pour les anciens membres des Beatles. Entre les batailles juridiques et les querelles personnelles, George Harrison trouva une source d’inspiration amère dans ce climat de désillusion. De cette période émergea Sue Me, Sue You Blues, un titre qui résume l’état d’esprit de Harrison face aux conflits qui secouaient le groupe et l’industrie musicale.

Sommaire

Un contexte juridique empoisonné

La dissolution officielle des Beatles en 1970 ne mit pas fin aux tensions entre les membres du groupe. Paul McCartney engagea des poursuites contre ses anciens compagnons en décembre 1970 pour mettre un terme à leur partenariat juridique et se débarrasser de l’emprise du redouté Allen Klein, alors gestionnaire des affaires des Beatles. Ce procès marqua le début d’une série de batailles légales prolongées.

George Harrison ne fut pas épargné par ces turbulences. En 1971, la société Bright Tunes Music Corporation porta plainte contre lui, accusant My Sweet Lord d’être un plagiat de He’s So Fine, un tube des Chiffons sorti en 1963. L’affaire s’éternisa et ne fut résolue qu’en 1976, ajoutant une pression supplémentaire à Harrison.

La genèse d’un blues acerbe

C’est dans ce contexte que Harrison écrivit Sue Me, Sue You Blues, une chanson qui capte avec ironie et dérision l’ambiance judiciaire qui prévalait à l’époque. Le titre adopte une structure musicale inspirée du square dance, une danse folklorique américaine, et utilise un accordage en open E pour la guitare slide, rappelant Woman Don’t You Cry for Me.

Dans une interview, Harrison déclara :

“Je l’ai écrite pendant la grande période des poursuites judiciaires. Elle est vaguement basée sur les paroles d’une danse carrée traditionnelle : You serve me and I’ll serve you, Swing your partners all get screwed.”

Le titre fut d’abord offert au guitariste Jesse Ed Davis, qui l’enregistra et le publia en single en janvier 1972 avant de l’inclure dans son album Ululu.

Enregistrement et sortie sur Living In The Material World

Lorsque Harrison décida d’enregistrer sa propre version en 1973, il réunit une équipe de musiciens talentueux : Nicky Hopkins au piano, Gary Wright à l’orgue électrique, Klaus Voormann à la basse et Jim Keltner à la batterie. L’enregistrement eut lieu aux studios Apple et fit partie de l’album Living In The Material World, sorti le 30 mai 1973 aux États-Unis et le 22 juin au Royaume-Uni.

Harrison avait initialement prévu d’ouvrir l’album avec cette chanson, mais il opta finalement pour Give Me Love (Give Me Peace on Earth). Cependant, Sue Me, Sue You Blues ouvrit l’édition cassette britannique de l’album.

Une critique acerbe de l’industrie musicale

Outre les querelles entre ex-Beatles, Harrison utilisa Sue Me, Sue You Blues pour exprimer sa frustration à l’égard de l’industrie musicale. Lors d’une apparition dans The Dick Cavett Show en novembre 1971, il fit une référence directe à la chanson tout en critiquant la major Capitol Records, qui retardait la sortie de l’album live The Concert for Bangladesh. Face aux démarches juridiques entreprises par le label, Harrison ironisa :

“Nous allons jouer le Sue Me, Sue You Blues. Poursuis-moi, Bhaskar [Menon] !”

L’album, qui visait à collecter des fonds pour les réfugiés du Bangladesh, fut bloqué par des questions de droits et de distribution, ce qui exaspéra Harrison.

Une chanson évolutive en live

Lors de sa tournée nord-américaine de 1974, Harrison intégra Sue Me, Sue You Blues à son répertoire, adaptant les paroles pour les rendre encore plus mordantes. La phrase “Hold your Bible in your hand” devint “Hold your Gita in your hand”, en référence à son intérêt pour la spiritualité hindoue. Il ajouta aussi : “Bring your lawyer and I’ll bring Klein”, un clin d’œil direct à l’affrontement judiciaire avec leur ancien manager.

L’héritage d’une chanson satirique

Sue Me, Sue You Blues reste un témoignage poignant de la période tourmentée qui suivit la séparation des Beatles. Elle résume avec une ironie mordante les désillusions d’un artiste pris dans les méandres juridiques de l’industrie musicale. Plus qu’un simple blues, elle incarne le cri du cœur d’un Harrison lassé des conflits et en quête d’une paix intérieure qu’il finira par trouver dans sa spiritualité.

En revisitant cette période, Sue Me, Sue You Blues rappelle que même au sommet de la gloire, les batailles ne sont jamais loin, et qu’elles peuvent parfois donner naissance à des morceaux aussi cinglants que cathartiques.