Le 21 février 1975, John Lennon fait son grand retour dans les bacs avec un album surprenant et profondément personnel : Rock ‘N’ Roll. Enfermé dans l’incertitude et le chaos de sa vie privée, Lennon choisit de revisiter les chansons qui l’avaient accompagné durant son adolescence, dans une tentative de réconcilier son passé avec ses démons présents. Parmi ces reprises, l’une d’elles se distingue non seulement par son contexte d’enregistrement chaotique mais aussi par son impact symbolique : “Just Because”, un titre que Lloyd Price avait initialement enregistré en 1957.
Ce morceau, bien que n’ayant jamais fait l’objet d’un single au Royaume-Uni, figure en clôture de l’album et porte en lui une lourde charge émotionnelle. Un adieu inattendu, une dernière révérence à l’industrie musicale, et peut-être à la vie de rockstar elle-même.
Sommaire
- La genèse de “Just Because” : Une reprise improbable
- L’enregistrement tumultueux : La Lost Weekend
- Le tournant : Retour à New York et les changements de direction
- Un adieu prémonitoire : Lennon et la musique
- Un dernier hommage aux Beatles
- La fin d’une époque : La retraite musicale de Lennon
- L’héritage de “Just Because” et la continuité de son message
- Conclusion
La genèse de “Just Because” : Une reprise improbable
“Just Because” est un morceau que Lennon n’avait jamais réellement apprécié ni même écouté dans sa version originale avant de le reprendre pour Rock ‘N’ Roll. L’histoire de cette chanson commence avec Lloyd Price, qui l’écrit, la chante et joue du piano sur l’enregistrement original. Une chanson simple, mais marquante, qui connaît un certain succès aux États-Unis, atteignant la 27e position des charts en 1957. Ce n’est pourtant pas cette version que Lennon va choisir de réinterpréter.
Phil Spector, producteur de l’album Rock ‘N’ Roll, insiste pour que Lennon reprenne cette chanson, et c’est sous la pression de ce dernier que Lennon se prête au jeu. Il ne se souvient guère de la chanson à l’époque, et dans l’introduction parlée de la version finale, on l’entend dire, mi-amusé, mi-désorienté : « Ah, vous vous souvenez de celle-ci ? Je devais avoir 13 ans quand elle est sortie. Ou peut-être 14 ? Ou 22 ? Peut-être même 12 en fait… »
L’enregistrement tumultueux : La Lost Weekend
La session de Rock ‘N’ Roll s’étend sur deux périodes distinctes : la première à Los Angeles, en 1973, et la seconde à New York, en 1974. Si la session californienne est marquée par le génie de Spector et la présence de musiciens d’exception (Jesse Ed Davis, Steve Cropper, Art Munson et bien d’autres), elle est également entachée par les excès personnels de Lennon, qui vit alors ce qu’il appellera plus tard sa “Lost Weekend”.
L’alcool, la cocaïne et un état d’esprit dévasté imprégnèrent cette période de manière indélébile. Lennon, ivre et en proie à la confusion, termine la prise de “Just Because” dans une atmosphère de débauche. Un enregistrement brut, sans filtre, où l’on peut entendre Lennon faire des commentaires inappropriés et proférer des paroles indéchiffrables. Un extrait de cette session, mis aux enchères en 2008, révèle des propos franchement désinvoltes, auxquels il rajoute un détournement de la chanson “Yes Sir, That’s My Baby”. Un moment où la création musicale cède la place à la débauche, et où le génie de Lennon semble se dissoudre dans la brume de ses excès.
Le tournant : Retour à New York et les changements de direction
En 1974, Lennon quitte Los Angeles pour New York, décidant d’enterrer les démons de la “Lost Weekend”. Cette phase marquera la fin de la collaboration avec Spector sur Rock ‘N’ Roll. En effet, c’est sans le producteur qu’il retournera en studio pour tenter de donner un sens à ce projet musical, qu’il semble de plus en plus désirer abandonner. La version finale de “Just Because” sera donc enregistrée à New York, sans la touche chaotique de Spector.
C’est lors de ces nouvelles sessions que Lennon enregistre une partie parlée qu’il intègre à la chanson : une espèce de réflexion, où il parle de sa propre vie et de ses adieux à la scène. “C’est trop tard, chérie, tu dois juste dire au revoir. La dernière fois que je t’ai vue, tu portais des vêtements d’homme”. Ces paroles, empreintes d’une ironie et d’un cynisme mordants, révèlent un Lennon en pleine introspection. La mention de “deux basses” et le salut final à ses collègues musiciens en studio (“C’est Dr Winston O’Boogie qui dit bonne nuit du Record Plant East, New York”) marquent le ton étrange de cette dernière prise.
Un adieu prémonitoire : Lennon et la musique
Derrière l’ironie et la confusion apparentes de “Just Because” se cache un message plus profond, celui d’un Lennon en train de dire adieu à une époque, à un mode de vie. Dans ses mémoires de 1980, il confie que la chanson aurait pu être son adieu à la musique, un prescience qu’il n’a comprise que plus tard : « Ce morceau, je l’ai chanté avec le sentiment que c’était la dernière fois. Mais je ne l’ai réalisé que bien plus tard. »
Ce qui semblait au départ une simple reprise d’un tube des années 50, un choix artistique peu inspiré, prend une tournure bouleversante lorsqu’on le replace dans le contexte de sa vie. Alors que la fin des Beatles était encore fraîche dans son esprit, Lennon envisageait déjà la possibilité de quitter définitivement la scène musicale, pensant à une retraite anticipée après la grossesse de Yoko Ono.
Un dernier hommage aux Beatles
Lennon s’était souvent exprimé sur ses relations avec les autres membres des Beatles. Son adieu, en particulier à Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr, est palpable dans plusieurs de ses œuvres, notamment dans “Just Because”. Lors de la réédition de Rock ‘N’ Roll en 2004, un extrait bonus révèle Lennon rendant hommage à ses anciens camarades de groupe : « J’aimerais dire bonjour à Ringo, Paul et George. Comment ça va ? ». Ce geste, qui peut sembler anodin au premier abord, est un clin d’œil sincère à l’histoire qu’il a partagée avec eux, un hommage tacite à leur héritage musical commun.
La fin d’une époque : La retraite musicale de Lennon
“Just Because” clôt ainsi Rock ‘N’ Roll sur une note amère et mélancolique, et ouvre la porte à la dernière période de la carrière de Lennon avant sa retraite. Après cet album, Lennon prend une pause, se retirant de la scène musicale à la suite de la naissance de son fils Sean Lennon. Son retour en 1980 avec Double Fantasy marquera son grand retour dans la musique, mais cette pause de cinq ans devient un tournant décisif dans son parcours.
L’héritage de “Just Because” et la continuité de son message
À travers “Just Because”, Lennon semble dire qu’il n’a jamais vraiment quitté la scène musicale. Même dans son dernier souffle de rock’n’roll, il a su injecter son essence même, ce mélange unique de cynisme, de poésie, et de réflexion. Le morceau, qui aurait pu n’être qu’un simple clin d’œil aux années 50, se transforme ainsi en un témoignage personnel poignant de la confusion et des tourments intérieurs qui traversaient l’artiste à cette époque.
“Just Because” devient un reflet du Lennon d’après Let It Be, du Lennon après l’éclatement des Beatles. Une transition musicale et émotionnelle, un adieu sincère à une époque, et un pont vers une nouvelle vie, moins publique, moins exposée. Mais au fond, la question posée par Lennon reste : ce départ, est-il celui de l’artiste ou de l’homme ? Peut-être, comme il l’a sous-entendu, les deux à la fois.
Conclusion
Ainsi, “Just Because” n’est pas qu’une simple chanson de clôture dans Rock ‘N’ Roll, mais un marqueur dans l’histoire musicale de John Lennon. Par ce choix, il met un point final à une époque tout en conservant sa touche de rébellion et de sincérité. Ce morceau résonne comme un cri d’adieu, un reflet des luttes intérieures de Lennon, et une prémonition sur son propre destin musical. Il incarne à la fois la fin et le commencement, comme si chaque fin, pour lui, était une nouvelle occasion de redéfinir son parcours artistique. Une nouvelle chanson, une nouvelle vie… et une nouvelle époque pour la musique.