[ZOOM SUR UNE CHANSON DES BEATLES] Good Night : le tendre adieu signé John Lennon et offert à Ringo Starr

Publié le 04 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

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Un épilogue inattendu pour le White Album

En novembre 1968, les Beatles livrent au monde leur célèbre White Album, officiellement intitulé The Beatles. Cet opus marque une rupture nette avec les grands concepts des albums précédents : chaque chanson y apparaît presque comme une œuvre indépendante, reflétant le climat d’intenses tensions et la quête d’une forme de liberté artistique pour chacun des membres. Parmi les 30 morceaux qui le composent, « Good Night » occupe une place singulière. Située en clôture du disque, elle tranche radicalement avec le tumulte sonore qui précède, notamment après l’expérience avant-gardiste et inquiétante de « Revolution 9 ».

D’emblée, on remarque le décalage total entre ce final doux et orchestré, et les morceaux plus rock ou psychédéliques qui jalonnent l’album. On découvre aussi que, pour la première fois depuis longtemps, John Lennon confie l’interprétation d’un de ses titres à Ringo Starr, dans ce qui deviendra une berceuse au parfum hollywoodien.

Un cadeau de John à son fils Julian… et à Ringo

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, « Good Night » n’est pas l’œuvre de Paul McCartney (souvent associé aux ballades douces), mais bien de John Lennon. Celui-ci l’aurait initialement écrite comme une berceuse pour son fils Julian, dans la même veine que « Beautiful Boy (Darling Boy) » sera plus tard dédiée à Sean Lennon. Pourtant, c’est à Ringo que John laisse le soin de poser sa voix.

« Tout le monde pense que Paul a écrit ‘Good Night’ pour moi, mais en réalité c’est John qui l’a composée et qui me l’a offerte. »
— Ringo Starr (1968)

Les raisons de ce choix ne sont pas clairement énoncées. Dans All We Are Saying, John Lennon racontera que la chanson était « peut-être trop sirupeuse » pour coller à son image, ou qu’il souhaitait l’offrir à Ringo pour le mettre en valeur. Il évoque aussi un sentiment de culpabilité lié à ses absences, notamment envers Julian. Quoi qu’il en soit, ce geste témoigne de l’affection particulière entre John et Ringo, et d’une certaine tendresse que Lennon dissimulait souvent derrière un humour acerbe.

Un orchestre somptueux signé George Martin

Sur l’enregistrement final, aucun autre Beatles ne joue : ni Lennon, ni McCartney, ni Harrison n’apparaissent à la guitare ou au piano. Seul Ringo assure le chant, tandis qu’un orchestre imposant, dirigé et arrangé par George Martin, crée une ambiance quasi hollywoodienne. Violons, altos, violoncelles, flûtes, clarinette, cor, vibraphone, harpe, basse, ainsi qu’un petit chœur (dont des membres du Mike Sammes Singers) forment un écrin qui transforme la berceuse en véritable lullaby de grande classe.

« Good Night » était presque trop luxuriante, mais ça reste un morceau écrit pour Julian, offert à Ringo et habillé d’un arrangement sur mesure. »
— John Lennon, “All We Are Saying”

George Martin, souvent considéré comme le « cinquième Beatle » pour son rôle capital dans les productions du groupe, retrouve ici un style proche des grandes orchestrations du cinéma hollywoodien. Cet arrangement contraste avec la sécheresse voulue sur d’autres titres du White Album, et rappelle les collaborations plus grandioses de « Yesterday », « Eleanor Rigby », ou encore certaines parties de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.

Des sessions d’enregistrement ressourcées et abandonnées

Le 28 juin 1968, la première tentative de mise en boîte de « Good Night » voit Ringo chanter pendant que John tient une guitare acoustique. Cinq prises sont enregistrées, avec parfois des intros parlées de Ringo, se mettant dans la peau d’un père disant à ses enfants d’aller se coucher. Elles présentent un style bien plus épuré que la version finalement retenue. D’après Paul McCartney, il existerait même une version où John lui-même interprète “tendrement” la chanson pour montrer à Ringo comment la chanter, mais cette prise n’aurait pas été enregistrée ou alors pas conservée.

« John avait une voix très douce quand il le voulait. C’était un moment rare, car il se montrait peu dans la fragilité. Mais c’était fabuleux de l’entendre. »
— Paul McCartney, “Many Years From Now” (Barry Miles)

Le 2 juillet, Ringo ré-enregistre son chant, soutenu par des chœurs harmonisés, mais George Martin juge l’ensemble trop léger pour le final du White Album. Aussi, le 22 juillet, on abandonne tout ce qui a été fait jusque-là pour une prise entièrement nouvelle, dans laquelle l’orchestre et le chœur prennent une place centrale.

La nuit fait son entrée sur le White Album

Le choix de placer « Good Night » en tout dernier s’explique par la volonté de proposer un « apaisement » après le chaos sonore de « Revolution 9 », juste avant dans la liste des morceaux. Les deux précédents albums des Beatles s’étaient achevés sur des pistes marquantes et avant-gardistes :

  • « Tomorrow Never Knows » clôturait Revolver (1966).
  • « A Day in the Life » concluait Sgt. Pepper’s (1967).

Cette fois, on retrouve une atmosphère feutrée, sans aucune trace du groupe en formation rock, et une douceur presque enfantine. Certains fans soulignent la dimension ironique d’un morceau si « romantique » venant de la plume de John, considéré comme l’élément plus contestataire du groupe. Mais la contradiction fait aussi partie de l’œuvre Lennonienne : derrière le sarcasme et la provocation, perce souvent une tendresse qui s’affiche rarement.

Échos dans l’histoire post-Beatles

Bien qu’il ne soit pas le titre le plus fréquemment cité du White Album, « Good Night » jouit d’une certaine reconnaissance pour sa singularité. On la retrouve dans la compilation Anthology 3, qui présente des chutes de studio : une ébauche comprenant la voix de Lennon au piano, ponctuée par une partie de la partition de George Martin, laissant entrevoir comment la chanson a évolué de la simple berceuse à la version orchestrale.

En 2006, « Good Night » fait deux apparitions dans l’album Love, créé pour le spectacle du Cirque du Soleil : une première fois comme transition entre « Lucy In The Sky With Diamonds » et « Octopus’s Garden », puis en conclusion après « All You Need Is Love ». On y entend également un petit extrait du message de Noël (1965) adressé par les Beatles à leurs fans.

Un moment rare de Ringo en vedette vocale

Dans la discographie des Beatles, Ringo Starr ne se retrouve en chant principal que sur une poignée de titres : « With a Little Help From My Friends », « Yellow Submarine », « Act Naturally », etc. Sur « Good Night », il incarne pleinement la douceur d’une berceuse, tout en conférant à la chanson une sincérité un peu naïve. Ringo évoquera plus tard :

« J’ai chanté la chanson de John, ‘Good Night’. Je viens de la réécouter après des années, et ce n’est pas mal du tout, même si je crois percevoir un peu de nervosité dans ma voix. »
— Ringo Starr, “Anthology”

Cette humilité caractérise aussi la relation d’amitié profonde entre lui et John : Lennon voyait en Ringo l’homme au grand cœur, capable de transmettre une émotion simple et universelle.

une berceuse hors du temps

Au milieu de l’éclectisme parfois chaotique du White Album, « Good Night » se dresse comme un moment d’apaisement ultime. Loin des riffs, des expérimentations sonores et des controverses, John Lennon propose ici une chanson d’une tendresse inhabituelle, confiée à la voix douce de Ringo Starr et drapée par l’arrangement somptueux de George Martin.

La douceur classique de l’orchestre, la naïveté assumée du texte et l’écrin vocal de Ringo font de « Good Night » un final inattendu, presque cinématographique. C’est à la fois l’ultime note d’un disque foisonnant et la preuve que, sous les couches de cynisme et de modernité, Lennon garde ce qu’il faut de nostalgie et de simplicité. En fermant les yeux sur ce final, l’auditeur se laisse bercer, comme un enfant à qui l’on raconte une dernière histoire avant d’éteindre la lumière.