L’histoire de « Mucho Mungo », un morceau aussi intrigant qu’inachevé, constitue un chapitre passionnant du parcours musical de John Lennon, oscillant entre expérimentation, collaboration et retraite volontaire. Cette chanson, présente dans la collection John Lennon Anthology, ne fait pas simplement partie de l’héritage de Lennon. Elle révèle aussi les liens complexes tissés entre lui, ses collaborateurs et ses proches, notamment le producteur Phil Spector et le chanteur Harry Nilsson. Ce qui aurait pu être un titre phare s’est finalement inscrit parmi les curiosités de la discographie lennonienne, une composition à la fois avant-gardiste et marquée par une forte dose d’improvisation.
Sommaire
- Les Origines de “Mucho Mungo”
- La Collaboration avec Harry Nilsson : Une Fusion de Talents
- Un Retour à l’Inspiration en 1976 : Une Nouvelle Démo
- Une Chanson Qui Reste Inachevée
Les Origines de “Mucho Mungo”
L’écriture de Mucho Mungo remonte à 1973, lors des premières sessions de Rock ‘N’ Roll, le dernier album de Lennon avant sa pause dans le milieu musical. C’est durant cette période que Lennon, alors en pleine recherche sonore, écrit une première version de cette chanson en collaboration avec le producteur Phil Spector. Le titre, dès le départ, semble avoir été conçu comme une sorte de commentaire sur le monde musical de l’époque, tout en étant profondément ancré dans une esthétique sonore audacieuse, voire débridée. Pourtant, si le début de l’histoire s’écrit sous de bons auspices, les événements qui suivront en feront un morceau partiellement oublié, dont la reconnaissance viendra de manière tardive.
L’intention de Lennon était claire : créer un morceau vif, voire chaotique, qui ferait écho aux atmosphères de la musique populaire tout en la déviant subtilement. Mucho Mungo se retrouve donc en gestation dans un contexte particulièrement tumultueux, celui de l’Amérique des années 70, une époque où la scène musicale subit de profondes transformations et où les artistes expérimentent de plus en plus.
C’est d’ailleurs dans cet esprit d’expérimentation que la chanson voit son premier enregistrement. Lennon et Spector composent ensemble les premières structures, et c’est là que Phil Spector va marquer son empreinte sur la chanson avec une section centrale qui, bien qu’inédite et peu connue, donnera à Mucho Mungo un côté plus travaillé, notamment grâce à son approche atypique du son.
La Collaboration avec Harry Nilsson : Une Fusion de Talents
La chanson ne reste pas seule dans l’univers de Lennon. En 1974, elle trouve une nouvelle maison d’accueil avec Harry Nilsson, l’un des artistes les plus singuliers et talentueux de cette époque. Nilsson, qui venait de sortir son album Pussy Cats, voit en Mucho Mungo une pièce à inclure dans son propre projet, produit justement par Lennon. La collaboration est immédiate, et cette nouvelle version de la chanson est enregistrée comme un medley avec l’un des morceaux de Nilsson, Mt Elga.
Les archives révèlent des répétitions en studio qui permettent de suivre l’évolution de la chanson au fil des heures. Une version de cette session studio, devenue légendaire grâce aux bootlegs, montre l’improvisation qui préside à l’arrangement final du morceau. Le processus créatif entre Lennon et Nilsson semble s’être déroulé dans une atmosphère décontractée, mais aussi parsemée de tensions. Lennon, toujours aussi critique envers son propre travail, exprime dans les sessions la difficulté de faire évoluer un morceau qui ne correspondait pas toujours à ses attentes. Il raconte :
« Je l’ai fini une première fois avec Phil, mais il [Nilsson] a souligné les passages qu’il n’aimait pas, ce qui sont exactement les passages que Phil avait écrits, et que moi non plus, je n’aimais pas. Je vais te donner Mucho Mungo. C’est un tube. »
Cette citation résume à elle seule l’ironie et la dynamique de la création de ce morceau. Lennon semblait douter de son propre travail tout en affirmant que ce serait un succès, une ambiguïté typique de l’artiste qui cherchait sans cesse à repousser ses limites tout en critiquant sans relâche son œuvre.
Un Retour à l’Inspiration en 1976 : Une Nouvelle Démo
En 1975, Lennon s’éloigne des projecteurs et décide de prendre une pause bien méritée après des années de turbulences personnelles et professionnelles. Ce retrait de la scène musicale ne signifie pourtant pas une fin de la création pour le chanteur. Dans la tranquillité de sa vie privée, Lennon continue d’écrire et d’enregistrer, en particulier en 1976, une nouvelle version acoustique de Mucho Mungo. Cette version, parue dans John Lennon Anthology en 1998, témoigne de son besoin de continuer à exprimer sa vision musicale, même à l’écart des studios professionnels.
On peut entendre, dans ce nouveau enregistrement, le bruit du bébé Sean qui pleure en arrière-plan, ajoutant une touche d’intimité et de vulnérabilité à ce qui, au départ, semblait être un morceau plus audacieux. Ce retour à l’acoustique renoue avec l’idée d’une chanson simple, brute, dont l’émotion brute semble s’imposer au fur et à mesure des répétitions. Ce dernier enregistrement, bien que relativement similaire aux démos de 1974, dévoile néanmoins une nouvelle approche du morceau, plus personnelle, plus intérieure.
L’inclusion de cette version dans John Lennon Anthology donne au morceau une seconde vie, bien après la sortie initiale de Pussy Cats, et permet de redécouvrir un aspect du processus créatif de Lennon qui n’avait jusque-là pas été pleinement exploré. La version acoustique de 1976, presque éthérée et débarrassée des arrangements complexes de la version studio de Nilsson, démontre une fois de plus l’ampleur de la recherche musicale de Lennon. C’est un exemple de cette capacité unique de l’artiste à se réinventer sans cesse, même après des années de succès et de luttes personnelles.
Une Chanson Qui Reste Inachevée
Malgré ces différents enregistrements et leur reconnaissance tardive dans John Lennon Anthology, Mucho Mungo n’a jamais été un grand tube. La chanson, avec ses sections inachevées et ses transitions parfois abruptes, n’a pas eu l’impact que Lennon espérait. Pourtant, son inclusion dans les archives de Lennon souligne son caractère avant-gardiste, une volonté d’aller toujours plus loin dans la recherche sonore. Il est également un témoignage de son esprit de collaboration, un aspect de sa carrière parfois négligé au profit de ses compositions les plus célèbres.
L’histoire de Mucho Mungo est avant tout celle d’un artiste qui, même dans la retraite, ne cesse d’expérimenter, de créer et de questionner ses propres créations. Comme souvent dans la carrière de John Lennon, cette chanson, bien qu’inachevée et aux multiples versions, s’inscrit dans un continuum créatif où l’artiste remet sans cesse en question son propre travail. Dans cette optique, Mucho Mungo se veut un reflet de la personnalité de Lennon : un homme en quête de sens, parfois désillusionné par son époque, mais toujours désireux de chercher quelque chose de nouveau.
Mucho Mungo représente donc bien plus qu’une simple chanson inachevée. Elle incarne l’essence même de l’artiste Lennon : un homme en perpétuelle recherche, capable de puiser dans les sources les plus profondes de son être pour offrir un morceau musical qui n’appartient qu’à lui, mais qui parle à chacun de nous.