“Old Dirt Road” : La ballade d’un exilé en quête de rédemption

Publié le 06 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Enregistrée en1974, en plein“Lost Weekend”,“Old Dirt Road”est l’un des morceaux les plus contemplatifs et atmosphériques deWalls and Bridges, l’album le plus introspectif et émotionnellement complexe deJohn Lennon. Co-écrite avecHarry Nilsson, cette chanson capture un moment de transition pour Lennon :il tente de retrouver un équilibre entre hédonisme et introspection, entre errance et renaissance.

À l’image de la route poussiéreuse évoquée dans le titre, le morceau est unemétaphore du voyage intérieur, une réflexion sur les errances de la vie et les leçons tirées des erreurs passées. Derrière ses arrangements doux et rêveurs se cache une mélancolie profonde, le témoignage d’un homme qui, bien que plongé dans l’excès, commence à chercher la voie du retour.

Sommaire

Une collaboration née du chaos

Entrefin 1973 et début 1974, John Lennon traverseune période tumultueuse, connue sous le nom de“Lost Weekend”. Séparé deYoko Ono, il entame une relation avecMay Panget se réfugie àLos Angeles, où il fréquente des amis musiciens commeHarry Nilsson, Ringo Starr et Keith Moon.

Lennon, qui s’est toujours inspiré de ses propres expériences pour écrire ses chansons, trouve en Nilssonun compagnon d’excèsmais aussi unpartenaire créatif. Ensemble, ils travaillent sur l’albumPussy Cats, que Lennon produit pour Nilsson. Mais au fil des semaines, la fête permanente tourne àl’autodestruction: les beuveries s’enchaînent, la discipline en studio s’effrite, et Lennon finit par comprendre qu’il doit prendre du recul.

“Soudain, j’étais le plus sobre du groupe. J’ai réalisé que je devais me ressaisir et finir l’album du mieux que je pouvais.”
John Lennon, 1975 (BBC)

C’est dans ce contexte que“Old Dirt Road”prend forme. La chanson est co-écrite àNew York, après que Lennon ait quitté Los Angeles pour tenter de retrouver un semblant d’équilibre. Nilsson et lui se retrouvent dans l’appartement de Lennon et écrivent à quatre mains, Lennon élaborant la mélodie pendant que Nilsson lui souffle des idées de paroles.

Nilsson se souviendra plus tard du processus d’écriture, décrivant Lennon commeun compositeur instinctif, capable de saisir une phrase et de l’intégrer immédiatement dans une chanson:

“Il m’a demandé une expression bien américaine, et sans savoir pourquoi, j’ai lâché : ‘It was like trying to shovel smoke with a pitchfork in the wind’.
(C’était comme essayer de pelleter de la fumée avec une fourche dans le vent.)
Il a adoré et l’a immédiatement ajoutée à la chanson.”
Harry Nilsson, 1990 (BBC)

Cette phrase imagée, à la fois poétique et fataliste, donne le ton du morceau : unetentative de contrôler l’incontrôlable, de donner un sens à une existence qui semble partir en fumée.

Un voyage initiatique à travers la solitude et le doute

Dès les premiers accords de piano et de guitare acoustique,“Old Dirt Road”installe uneambiance vaporeuse et nostalgique. Lennon chante avec une douceur inhabituelle, comme s’il se confiait à lui-même :

“Ain’t no people on the old dirt road
No more weather on the old dirt road
It’s better than a mudslide, mama, when the dry spell comes”

(“Il n’y a plus personne sur la vieille route poussiéreuse
Il n’y a plus de temps sur la vieille route poussiéreuse
C’est toujours mieux qu’un glissement de terrain, maman, quand la sécheresse arrive”)

La route poussiéreuse devientun symbole de solitude, un lieu oùplus rien ne semble bouger, où le temps s’arrête. Lennon évoque la difficulté de rester sur le bon chemin, le risque d’être emporté par ses propres démons.

Le refrain apporte une touche de résignation :

“Trying to shovel smoke with a pitchfork in the wind”

Cette image évoquel’impuissance face à la vie, l’idée quetout ce que nous faisons pour avancer semble s’évanouir dans le néant. C’est une pensée récurrente chez Lennon, notamment dansMind Games, où il explore l’idée dela confusion et de l’illusion de contrôle.

Mais malgré cette mélancolie, le morceau contient aussiune lueur d’espoir. Dans le dernier couplet, Lennon laisse entendre qu’il reste possible detrouver un chemin de rédemption, même si celui-ci est incertain et semé d’embûches:

“Keep on keeping on, keep on keeping on”

C’est comme si, après des mois de chaos, il se disaitprêt à avancer, même lentement.

En studio : un enregistrement atmosphérique et introspectif

L’enregistrement de“Old Dirt Road”se déroule enjuillet et août 1974, alors que Lennon est revenu àNew Yorkpour finaliserWalls and Bridges. Contrairement aux sessions désordonnées dePussy Cats, Lennon adopte ici uneapproche plus méthodique.

Le morceau repose sur uneinstrumentation minimaliste mais immersive, qui renforce soncôté contemplatif:

  • John Lennon: chant, piano
  • Harry Nilsson: chœurs
  • Nicky Hopkins: piano
  • Jesse Ed Davis: guitare électrique
  • Eddie Mottau: guitare acoustique
  • Ken Ascher: piano électrique
  • Klaus Voormann: basse
  • Jim Keltner: batterie

L’atmosphère sonore de la chansonévoque les paysages désertiques du sud des États-Unis, où une route poussiéreuse s’étend à l’infini sous un ciel brûlant.La pedal steel guitar de Jesse Ed Davis ajoute une touche country, qui accentue cette sensation de voyage.

Une version alternative du morceau, plus brute et sans overdubs, sera publiée plus tard dans la compilationMenlove AveetJohn Lennon Anthology, permettant d’entendrela voix de Lennon plus à nu, avec une interprétation encore plus fragile et intime.

L’héritage de “Old Dirt Road” : un Lennon contemplatif et sincère

Bien que rarement citée parmi les classiques de Lennon,“Old Dirt Road”reste unechanson profondément évocatrice et honnête. Contrairement à des morceaux plus militants ou passionnés, elle dévoileun Lennon en pleine introspection, naviguant entredésillusion et espoir.

Sonton contemplatif et sa production soignéeen fontl’un des morceaux les plus envoûtants deWalls and Bridges, un album souvent éclipsé parImagineouPlastic Ono Band, mais qui contient certains des moments les plus sincères de la carrière solo de Lennon.

Nilsson enregistrera sa propre version de la chanson en1979, sur son albumFlash Harry,rendant ainsi hommage à leur amitié et à cette période de création partagée.

Aujourd’hui encore,“Old Dirt Road”résonne comme unvoyage intérieur, une réflexion douce-amère surla solitude, les erreurs du passé et la quête d’un avenir meilleur. Elle témoigne d’un moment précis où Lennon, après une période de chaos, commence àregarder vers l’horizon, avec l’espoir fragile d’un nouveau départ.

Et peut-être, quelque part sur cette route poussiéreuse,il a trouvé la réponse qu’il cherchait.