Le double album All Things Must Pass, publié en novembre 1970, marque une étape fondamentale dans la carrière de George Harrison. Cet album, considéré comme l’un des plus grands disques de l’histoire du rock, témoigne de la libération artistique du guitariste des Beatles, longtemps cantonné à un second rôle au sein du groupe mythique. Parmi les nombreuses compositions originales qui composent ce chef-d’œuvre, un disque bonus intitulé Apple Jam regroupe plusieurs sessions d’improvisation menées en studio avec des musiciens d’exception. C’est dans ce contexte que naît Thanks For The Pepperoni, une pièce instrumentale effrénée et électrisante.
Sommaire
- Une référence à Lenny Bruce
- Un hommage à Chuck Berry
- Une joute de guitar heroes
- Une facette méconnue de All Things Must Pass
- Une invitation à redécouvrir les sessions de 1970
Une référence à Lenny Bruce
Le titre énigmatique de Thanks For The Pepperoni trouve son origine dans l’univers de la comédie. Harrison s’inspire ici d’un sketch de Lenny Bruce, Religions, Inc., issu de l’album The Sick Humor of Lenny Bruce paru en 1959. Dans cette performance satirique, Bruce évoque notamment le Pape et conclut son monologue par la phrase : « And thanks for the pepperoni. » Amusé par cette réplique absurde, Harrison décide de la reprendre pour baptiser ce jam instrumental.
Dans une interview accordée à Billboard en décembre 2000, l’ex-Beatle explique sa démarche : « Si vous écoutez Religions, Inc., Lenny Bruce parle du Pape et autres sujets, et soudain il dit : “And thanks for the pepperoni” [rires]. Vous avez ces morceaux improvisés, et il fallait leur donner un titre. Je ne voulais pas simplement les laisser de côté, mais en même temps, ils n’étaient pas vraiment partie intégrante de l’album. C’est pourquoi je les ai mis sur un disque à part, dans le coffret, comme un bonus. »
Un hommage à Chuck Berry
D’un point de vue musical, Thanks For The Pepperoni repose sur une structure largement inspirée de Roll Over Beethoven, le classique de Chuck Berry. Un choix qui n’a rien d’anodin : Harrison avait déjà interprété cette chanson avec les Beatles dès 1963, notamment sur leur second album britannique With The Beatles. Il la réadapte ici en laissant une large place à l’improvisation.
La session d’enregistrement a lieu le 1er juillet 1970 dans le mythique Studio Three d’EMI Studios, Abbey Road, le même jour que Plug Me In, un autre jam figurant sur Apple Jam. Encadré par Phil Spector, producteur de l’album, Harrison s’entoure de musiciens chevronnés, parmi lesquels Eric Clapton, Dave Mason (ex-Traffic), Carl Radle, Bobby Whitlock et Jim Gordon, qui constitueront peu après la formation de Derek and the Dominos.
Une joute de guitar heroes
Le morceau, intégralement instrumental, offre un espace d’expression idéal pour les guitaristes. George Harrison partage le devant de la scène avec deux autres virtuoses : Eric Clapton et Dave Mason. Le dialogue entre les trois musiciens se traduit par une série de solos vibrants et enflammés, capturant toute l’énergie brute du moment.
Selon l’analyste musical Simon Leng, la répartition des solos est la suivante :
- Harrison démarre avec un solo de 1:30 minutes, avant d’intervenir à nouveau entre 3:00 et 3:17, puis de conclure en beauté entre 4:47 et 5:52.
- Dave Mason prend le relais de 1:40 à 3:00, apportant son jeu incisif et fluide.
- Eric Clapton occupe la plage de 3:18 à 4:46, livrant une performance intense et expressive, marquée par son phrasé caractéristique.
Les échanges entre les musiciens ne sont cependant pas figés. Il arrive que leurs interventions se chevauchent légèrement, chacun ajoutant çà et là quelques notes en arrière-plan avant de s’éclipser pour laisser place au suivant. Cette dynamique contribue à l’aspect organique et spontané du morceau.
Une facette méconnue de All Things Must Pass
Si Thanks For The Pepperoni ne fait pas partie des morceaux les plus emblématiques de All Things Must Pass, il constitue néanmoins un témoignage précieux du contexte dans lequel l’album a été conçu. Ce jam illustre la joie retrouvée de Harrison après les tensions croissantes au sein des Beatles, mais aussi sa complicité avec Clapton et les musiciens qui deviendront bientôt Derek and the Dominos.
Le disque Apple Jam, sur lequel figure Thanks For The Pepperoni, divise parfois les amateurs de l’album. Certains y voient une simple collection d’improvisations dispensables, tandis que d’autres considèrent ces morceaux comme une extension naturelle du projet, reflétant l’esprit de liberté qui animait Harrison à cette époque. Quoi qu’il en soit, Thanks For The Pepperoni reste une pépite pour les passionnés de guitare et un hommage vibrant à l’héritage du rock ‘n’ roll.
Une invitation à redécouvrir les sessions de 1970
Aujourd’hui, les enregistrements de All Things Must Pass continuent de fasciner, notamment grâce aux rééditions et aux versions remixées qui permettent d’en apprécier toute la richesse sonore. Thanks For The Pepperoni, avec son énergie brute et ses solos étincelants, rappelle que derrière l’aspect léché et spirituel de l’album, il y avait aussi une volonté de s’amuser et d’expérimenter en studio. Un morceau qui, sans prétention, illustre à merveille l’esprit de cette période charnière dans la carrière de George Harrison.