[ZOOM SUR UNE CHANSON DES BEATLES] Hey Bulldog : l’ultime éclat collectif des Beatles en studio

Publié le 11 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Sommaire

  • Une genèse improvisée pour répondre à un besoin urgent
  • Du « Bullfrog » au « Bulldog » : un aboiement providentiel
  • Un enregistrement éclair… et filmé
  • Le style : un retour au R&B musclé
  • Présence dans « Yellow Submarine »… et mésentente autour du film
  • Un symbole de cohésion avant les orages à venir
  • Héritage : un titre sous-estimé redevenu culte
  •  un final jappant et endiablé

Une genèse improvisée pour répondre à un besoin urgent

En février 1968, les Beatles s’apprêtent à quitter l’Angleterre pour un voyage en Inde, où ils vont étudier la méditation transcendantale avec le Maharishi Mahesh Yogi. Ils réalisent cependant qu’ils ont besoin de matériel audiovisuel pour assurer leur présence médiatique en leur absence. Ils décident alors de tourner rapidement un film promotionnel pour « Lady Madonna ». Pendant cette séance de tournage, John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr se retrouvent tous dans le studio d’enregistrement, sous l’œil des caméras.

Au lieu de se contenter de faire semblant de jouer « Lady Madonna », Paul propose de saisir l’occasion pour enregistrer un titre nouveau et ainsi ne pas perdre une journée en simple playback. John a quelques ébauches dans ses carnets : naît alors la base de ce qui va devenir « Hey Bulldog ».

« Paul a dit : ‘On devrait faire un vrai morceau plutôt que de perdre du temps’. J’avais des bouts de paroles à la maison, je les ai apportés. »
— John Lennon (The Beatles, Hunter Davies)

Du « Bullfrog » au « Bulldog » : un aboiement providentiel

À l’origine, le morceau devait s’appeler « Hey Bullfrog ». John et Paul, à la fin de l’enregistrement, improvisent un dialogue absurde avec des bruits d’animaux. Lorsque Paul se met à imiter le cri d’un chien, l’inspiration fuse : ils décident de changer le titre en « Hey Bulldog ». Cette séquence de rires et d’onomatopées, captée sur la bande, sera intégrée dans la version finale du titre.

Ce renversement illustre parfaitement l’humour et la spontanéité créative des Beatles lorsqu’ils travaillent en studio à cette époque : un simple aboiement peut infléchir l’intitulé et la dynamique d’une chanson.

Un enregistrement éclair… et filmé

Fait rare, « Hey Bulldog » est intégralement enregistré en une seule session de dix heures, le 11 février 1968, aux studios EMI (Abbey Road). C’est l’une des seules fois où l’on dispose de séquences vidéo montrant les Beatles en train de composer et d’enregistrer un nouveau morceau.

  • John Lennon : au piano, voix principale, guitare.
  • Paul McCartney : voix secondaire, basse, tambourin.
  • George Harrison : guitare solo, parfois en distorsion (fuzz).
  • Ringo Starr : batterie.

En commençant par la piste rythmique (piano, batterie, guitare, basse), ils bâtissent la charpente du titre, puis y ajoutent progressivement les overdubs (solo de guitare, doublement des voix de John, lignes de basse saturée, etc.). Au fil des prises (la meilleure étant la 10e), le morceau prend forme et gagne en énergie.

Cette captation vidéo, initialement destinée à « Lady Madonna », sera en partie remontée à d’autres fins. C’est Neil Aspinall (manager et proche des Beatles) qui reconstituera plus tard la séquence d’origine pour la synchroniser sur « Hey Bulldog », offrant un document exceptionnel où l’on voit le groupe en pleine effervescence créative.

Le style : un retour au R&B musclé

Sur le plan musical, « Hey Bulldog » rappelle les racines rock’n’roll et rhythm and blues des Beatles, proches de l’énergie de « Money (That’s What I Want) » ou encore de la veine bluesy de « Lady Madonna ». Le riff de piano joué par John, couplé aux lignes de guitare saturées de George, crée un groove percutant. Paul renforce le tout avec une basse qu’il peut pousser jusqu’à la distorsion, tandis que Ringo maintient un tempo solide et punchy.

Cette ambiance plus brute est significative de la volonté du groupe de revenir à des sonorités directes, au moment où ils s’apprêtent à partir pour l’Inde. Ils savent aussi que ce morceau doit figurer dans le film animé Yellow Submarine, qui sortira en 1969. Leur objectif reste d’apporter un peu de chaleur rock à la bande originale, à côté de titres plus psychédéliques ou orchestrés.

Présence dans « Yellow Submarine »… et mésentente autour du film

Lors de la conception du film d’animation Yellow Submarine, la production demande aux Beatles un morceau supplémentaire pour la bande originale. Lennon fournit « Hey Bulldog » (qu’il décrira plus tard comme un simple effort pour honorer le contrat). Il avouera ne pas être très impliqué dans la réalisation du film, ni ravi de voir les idées des Beatles récupérées par l’équipe d’animation.

« Ils [les producteurs du film] voulaient un autre titre, alors j’ai pondu “Hey Bulldog”. C’est un disque qui sonne bien, mais ça ne veut pas dire grand-chose. »
— John Lennon, All We Are Saying (David Sheff)

Malgré ces réticences, la séquence animée de « Hey Bulldog » est créée pour le film. Toutefois, dans la version américaine initiale, la scène sera coupée. Ce n’est qu’en 1999, lors de la ressortie remasterisée, que la scène est réintégrée, permettant au public mondial de découvrir enfin ce passage animé (et fort apprécié par les fans européens).

Un symbole de cohésion avant les orages à venir

Geoff Emerick, l’ingénieur du son qui a souvent travaillé avec les Beatles, souligne que « Hey Bulldog » marque l’une des dernières sessions où le groupe se montre vraiment uni. Peu après, ils partent en Inde, et la dynamique collective commencera à s’effilocher : les divergences personnelles deviendront plus marquées, inaugurant les tensions qui mèneront progressivement à leur séparation.

Dans « Hey Bulldog », on ressent la cohésion caractéristique de l’époque Sgt. Pepper/Magical Mystery Tour : chaque membre s’investit, la jam est énergique, les blagues fusent (d’où le fameux aboiement final), et l’enregistrement se boucle en une seule journée, traduisant un bel élan d’efficacité.

Héritage : un titre sous-estimé redevenu culte

Longtemps relégué à la face B de l’histoire Beatles, « Hey Bulldog » a trouvé une nouvelle popularité depuis les années 1990. La réédition du film Yellow Submarine en 1999 lui redonne de la visibilité. Les fans découvrent ou redécouvrent cette chanson plus « rock », marquée par un riff accrocheur et un final joyeusement chaotique.

De nombreux groupes et artistes contemporains la reprennent, la citant comme une référence de la face plus nerveuse des Beatles. Sur la compilation Love (2006), elle est même partiellement fusionnée avec d’autres morceaux, soulignant ses affinités blues-rock avec « Lady Madonna ».

Aujourd’hui, « Hey Bulldog » est reconnu comme un témoignage d’un moment où Lennon, McCartney, Harrison et Starr fonctionnaient encore en osmose, capables de produire en un temps record un morceau accrocheur et débridé.

 un final jappant et endiablé

« Hey Bulldog » reste, pour nombre de passionnés, une pépite cachée dans la discographie foisonnante des Beatles. Né d’un concours de circonstances (le besoin d’un clip, la sortie imminente de Yellow Submarine, l’urgence avant le départ en Inde), le titre se distingue par :

  • Son énergie brute et son groove rock.
  • Son ambiance bon enfant, illustrée par les rires et les aboiements conservés au mixage.
  • L’équilibre de participation de chaque membre, signalant la force du groupe avant qu’il ne se disperse.

La chanson offre une brève fulgurance de complicité musicale et d’humour. Elle rappelle que, même à l’heure des tensions, les Beatles savent se retrouver autour d’un riff percutant, d’un piano incisif et d’un éclat de rire spontané. Un instantané de la joyeuse frénésie créative du plus grand groupe pop-rock de l’histoire.