[ZOOM SUR UNE CHANSON DES BEATLES] Eleanor Rigby : la ballade orchestrale qui a bouleversé la pop

Publié le 14 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

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Un tournant sombre et mélodique pour les Beatles

Lorsque l’on évoque l’album Revolver, sorti en août 1966, il est impossible de passer à côté de « Eleanor Rigby ». Au cœur d’une période d’expérimentation tous azimuts, ce morceau apparaît comme un formidable pari artistique : pour la première fois dans l’histoire des Beatles, aucun des quatre membres ne joue d’un instrument sur l’enregistrement final. Seuls Paul McCartney, John Lennon et George Harrison prêtent leurs voix, tandis qu’un octuor à cordes, dirigé par George Martin, tisse un écrin orchestral d’une rare intensité. Publiée en double face A avec « Yellow Submarine », la chanson devient rapidement un emblème de la maturité narrative et musicale du groupe, et témoigne de la capacité des Beatles à émouvoir sans recourir à leur arsenal habituel de guitares, de basse et de batterie.

En cet été 1966, les Beatles, conscients de leur popularité colossale, sont dans un état d’esprit paradoxal : d’un côté, ils restent les stars absolues de la pop mondiale ; de l’autre, ils aspirent à transcender les formes standardisées du « morceau rock » de deux minutes trente. Revolver incarne cette volonté d’aller plus loin, et « Eleanor Rigby » va contribuer à illustrer, mieux que n’importe quel autre titre, la faculté du quatuor à réinventer la chanson populaire. Ses paroles, profondément mélancoliques, s’éloignent des traditionnels refrains amoureux, pour s’aventurer du côté d’un univers sombre, presque funèbre, qui surprend le public autant qu’il le fascine.

Les racines du morceau : une visite chez des « vieilles dames »

Selon Paul McCartney, le germe de « Eleanor Rigby » remonte à ses souvenirs d’enfance à Liverpool, lorsqu’il lui arrivait d’aider des personnes âgées dans le cadre du « Bob-a-Job Week » chez les Scouts. Il se souvient particulièrement avoir rendu visite à une dame seule, l’aidant à faire ses courses et prenant le temps de discuter dans sa cuisine. La vision de cette solitude au quotidien, amplifiée par l’usage d’un vieux poste à cristal, est restée gravée en lui et, des années plus tard, nourrit la trame de cette chanson sur la misère affective et le destin souvent anonyme des gens ordinaires.

Lorsque McCartney se met au piano pour esquisser la mélodie, probablement dans le sous-sol de la maison de Jane Asher à Wimpole Street, il joue d’abord un accord mineur (mi mineur) qu’il fait tourner en boucle. Le compositeur se prend au jeu de chercher une histoire à poser sur ces accords sombres. De simples sons lancés au hasard se muent peu à peu en une ébauche de paroles, qui décrivent une femme occupant l’église après un mariage, ramassant le riz, symbolisant déjà le thème de la solitude. Paul avance alors un premier nom – « Miss Daisy Hawkins » – mais le trouve trop artificiel. Il lui faut quelque chose de plus percutant, de plus réaliste, pour illustrer ce sentiment d’isolement.

La naissance d’un nom et d’une tragédie

Le nom « Eleanor » provient d’une autre source : Eleanor Bron, l’actrice qui apparaît dans le film Help!. McCartney souhaite associer ce prénom à un nom de famille aux sonorités graves et anglaises. Alors qu’il se balade à Bristol pour assister à une pièce de Jane Asher au Old Vic, il tombe sur une boutique appelée Rigby & Evens Ltd. Séduit par la consonance de « Rigby », il l’adopte. Dans l’esprit de McCartney, ce choix semble donc fortuit et purement esthétique. Toutefois, la légende – et la coïncidence étonnante – veut que dans le cimetière de l’église St Peter de Woolton, à Liverpool, se trouve une tombe portant le nom « Eleanor Rigby ». Des recherches ultérieures montreront qu’il s’agissait d’une vraie personne décédée en 1939. Nul ne saurait dire si Paul avait déjà vu ce nom dans le cimetière où il rencontra John Lennon pour la première fois, mais la concordance a entretenu le mythe autour de la chanson.

Une fois le personnage féminin baptisé « Eleanor Rigby », McCartney sait qu’il tient là une figure centrale, emblématique de la détresse quotidienne. Reste à peaufiner l’intrigue et à lui adjoindre un protagoniste masculin. Au cours d’une séance de travail à Weybridge, chez Lennon, l’idée d’un prêtre solitaire prend forme. D’abord nommé « Father McCartney », il est rapidement rebaptisé « Father McKenzie » pour éviter toute confusion avec le père de Paul. Ringo Starr propose que ce prêtre « reprise ses chaussettes la nuit ». George Harrison, quant à lui, contribue au fameux refrain « Ah, look at all the lonely people ». Et c’est John Lennon, d’après son propre témoignage, qui aide à finaliser la narration, bien qu’il affirme avoir participé à « 70 % » de l’écriture, une estimation contredite par Paul et par le témoin Pete Shotton.

L’enregistrement : un déchirement sans guitare ni batterie

Le 28 avril 1966, les Beatles se retrouvent en studio pour enregistrer « Eleanor Rigby ». George Martin, le producteur qui avait déjà arrangé un quatuor à cordes pour « Yesterday » l’année précédente, prend cette fois appui sur un octuor à cordes (violons, altos, violoncelles). L’inspiration directe de Martin vient d’un autre univers : celui de Bernard Herrmann, le compositeur de la bande originale du film Psycho d’Alfred Hitchcock. Il opte pour des sonorités tranchantes et percutantes, évoquant la tension d’une bande originale de film, plutôt que la douceur d’une simple ballade. Les musiciens sont enregistrés de très près, technique audacieuse à l’époque, qui donne à chaque coup d’archet un relief dramatique.

Aucun Beatles ne touche le moindre instrument. On n’entend ni guitare, ni basse, ni batterie. Sur les 14 prises initiales de la partie cordes, Paul McCartney vient ensuite superposer sa voix, puis invite John Lennon et George Harrison à doubler certaines harmonies. Le 29 avril, ainsi que le 6 juin, des retouches vocales sont ajoutées, notamment pour renforcer les chœurs. L’idée est de souligner le côté oppressant de l’histoire : Eleanor Rigby meurt dans l’indifférence, et c’est le prêtre isolé qui s’occupe de ses funérailles. Les deux personnages se croisent dans la mort, chacun ignorant jusqu’au bout la possibilité d’une quelconque communion humaine. Ce final, d’une tristesse poignante, résume à lui seul l’intention d’une chanson qui sonne comme un Requiem miniature pour toutes les âmes esseulées.

Un triomphe commercial… malgré la morosité

Le 5 août 1966, « Eleanor Rigby » sort simultanément au Royaume-Uni sur le 45 tours double face A avec « Yellow Submarine ». Le même jour, l’album Revolver est dans les bacs. Le single se hisse rapidement en tête des charts britanniques, où il reste quatre semaines. L’ambiance funèbre et les arrangements de cordes n’empêchent pas la chanson de s’imposer comme un immense succès populaire. En Amérique, cependant, la performance est un peu en retrait. Lancée le 8 août 1966, la chanson n’atteint que la 11e place des charts officiels, et plafonne en réalité autour de la 2e position dans plusieurs classements. Le contexte est alors tendu pour le groupe, car John Lennon vient de déclencher une vive polémique en affirmant que les Beatles sont « plus populaires que Jésus ». L’accueil des médias américains est moins enthousiaste, et « Eleanor Rigby » pâtit peut-être de ce climat.

Malgré tout, la chanson obtient une reconnaissance critique immédiate et sera nommée dans trois catégories aux Grammy Awards de 1966, remportant celui de la « Best Contemporary Rock and Roll Vocal Performance, Male ». En moins de deux ans, les Beatles ont propulsé la pop vers de nouveaux horizons, passant de la frénésie juvénile de « She Loves You » aux atmosphères graves et orchestrales de « Eleanor Rigby ». Le grand public découvre avec surprise qu’un titre dépouillé, sans aucune guitare et sans batterie, peut figurer au sommet des ventes et faire l’objet d’un engouement général.

Héritage et résonance dans l’œuvre des Beatles

Aujourd’hui, « Eleanor Rigby » reste l’un des morceaux les plus cités lorsqu’il s’agit d’évoquer l’évolution artistique des Beatles en pleine seconde moitié des années 1960. Sur Revolver, elle partage la vedette avec d’autres audaces comme « Tomorrow Never Knows » ou « Love You To », témoignant de l’exploration musicale tous azimuts entreprise par le groupe. Son message universel sur la solitude, soutenu par une narration quasi cinématographique, est rapidement devenu un motif récurrent dans la culture pop. De nombreux artistes, y compris des musiciens classiques, ont repris ou réinterprété cette courte tragédie musicale, prouvant que la chanson dépasse le cadre strict du rock britannique.

Le mystère entourant la véritable Eleanor Rigby, inhumée à quelques pas de l’église de Woolton où Lennon et McCartney firent connaissance, ajoute à la légende. Pour Paul, c’est toujours un hasard heureux, quoiqu’il ne nie pas avoir fréquenté ce cimetière, ni l’éventualité d’un souvenir inconscient. Loin d’être un simple exercice de style, la chanson marque un jalon dans la capacité des Beatles à peindre des personnages fictifs crédibles. Il ne s’agit plus seulement de rêveries sentimentales, mais de véritables vignettes de la vie quotidienne, plongeant dans la grisaille et la détresse humaine.

un requiem pop pour les âmes esseulées

Par son orchestration audacieuse, son thème sombre et sa narration poignante, « Eleanor Rigby » occupe une place singulière dans la discographie des Beatles. Elle représente le moment où la pop music s’est autorisée à enfiler un costume de chambre funéraire pour chanter l’abandon et la solitude, sans complaisance ni mièvrerie. Le succès immédiat du single, couplé à l’impact durable de l’album Revolver, démontre à quel point les Beatles savaient puiser dans les courants les plus divers, de la musique classique au folk, pour sublimer leurs inspirations.

Avec le recul, on comprend mieux pourquoi la chanson a marqué les esprits de plusieurs générations. Son histoire, tiraillée entre la coïncidence d’une tombe à Liverpool et l’imaginaire fertile de Paul McCartney, ajoute au mythe. Elle est aussi la preuve que la collaboration des Beatles, même lorsque les ego se frôlent, aboutit souvent à des chefs-d’œuvre universels, capables de mélanger la légèreté pop et la profondeur narrative. Plus de cinquante ans plus tard, la silhouette d’Eleanor Rigby, ramassant le riz d’un mariage auquel elle n’a pas participé, continue de hanter la mémoire collective, comme un symbole intemporel de l’humaine solitude.