“I’m Losing You” : la faille affective de John Lennon sur Double Fantasy

Publié le 15 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque John Lennon conçoitDouble Fantasyen 1980, il a déjà amorcé son grand retour après cinq années de silence musical, passées à s’occuper de son fils Sean. Mais sous la surface de cette renaissance se cachent encore des craintes et des doutes, notamment vis-à-vis de la relation avec Yoko Ono.“I’m Losing You”, l’une des chansons les plus intenses de l’album, témoigne de cette angoisse, mêlant énergie rock et fragilité émotionnelle, dans la plus pure tradition lennonienne.

Sommaire

  • Genèse d’un titre entre Bermudes et New York
  • L’énergie brute de la première session : la parenthèse Cheap Trick
    • Jack Douglas, trait d’union entre Lennon et Cheap Trick
    • Une atmosphère Plastic Ono Band
    • Un enregistrement jugé trop “brut” ?
  • La re-recording : quand la production reprend la main
    • De nouvelles sessions pour harmoniser l’album
    • Les ultimes finitions
  • Les paroles et la thématique : la peur de la perte
    • Un Lennon vulnérable
    • Une chanson pour exorciser la séparation passée
  • L’instrument fétiche : la “space guitar” de John Lennon
  • Une sortie avortée en single
  • L’héritage de “I’m Losing You”
    • Un joyau rock dans l’écrin pop deDouble Fantasy
    • L’ouverture de nouveaux horizons pour Cheap Trick
    • Une chanson qui résonne au-delà de la tragédie
  • un cri du cœur, un riff inoubliable

Genèse d’un titre entre Bermudes et New York

Un appel téléphonique raté

En juin 1980, Lennon s’accorde une parenthèse sous les tropiques. C’est à bord d’un voilier, puis à Bermuda, qu’il retrouve l’inspiration et écrit plusieurs ébauches qui formeront l’ossature deDouble Fantasy. Or, c’est précisémentun coup de téléphone manquéavec Yoko Ono qui suscite l’étincelle de“I’m Losing You”. Frustré de ne pas pouvoir la joindre, Lennon ressent un mélange de rage, d’insécurité et de solitude : tout ce que retranscrit la chanson.

« Ça a littéralement commencé quand j’ai essayé d’appeler Yoko depuis les Bermudes, et que je n’ai pas pu la joindre. J’étais fou furieux et je me sentais perdu dans l’espace… »
– John Lennon, 1980

Cette situation fait aussi écho à l’angoisse de la séparation qu’il a traversée au début des années 1970 (“Lost Weekend”). Loin d’être un simple incident passager, cet événement avive la peur de perdre celle qui est redevenue sa compagne et partenaire artistique.

Les racines de “Stranger’s Room”

L’origine de “I’m Losing You” remonte en réalité àfin 1978, quand Lennon compose chez lui une maquette au piano intitulée “Stranger’s Room”. Le morceau y partage déjà des bribes de texte et le squelette d’une mélodie. Mais il manque un refrain percutant ainsi qu’une section centrale (“middle section”) pour en faire une chanson achevée. Lennon met cette ébauche de côté jusqu’à l’été 1980, puis la rebaptise “I’m Losing You” et la remanie pendant son séjour à Bermuda.

Plus tard,“Stranger’s Room”figurera (dans une version inachevée) sur le coffretJohn Lennon Anthology(1998), dans la section dite du “Lost Weekend” – un choix peut-être plus lié à la tonalité des paroles qu’à sa période exacte de composition.

L’énergie brute de la première session : la parenthèse Cheap Trick

Jack Douglas, trait d’union entre Lennon et Cheap Trick

En 1980,Jack DouglasproduitDouble Fantasyaux côtés de John et Yoko. Il a par ailleurs travaillé avecCheap Trick, notamment sur l’album liveAt Budokan(1978). Lorsque Lennon souhaite donner un relief rock plus cru à “I’m Losing You” (et au titre “I’m Moving On” de Yoko), Douglas saute sur l’occasion. Il téléphone àGeorge Martin, occupé à enregistrer Cheap Trick sur l’île de Montserrat, et plaisante :

« Tu as mon groupe, moi j’ai l’un des tiens ; je peux emprunter mon groupe pour quelques titres ? »

C’est ainsi que le12 août 1980, le guitaristeRick Nielsenet le batteurBun E. Carlosdébarquent à New York pour une session aux côtés de John Lennon.

Une atmosphère Plastic Ono Band

Dans le studio new-yorkais du Hit Factory, Lennon, Nielsen, Carlos, le bassisteTony Levinet le claviéristeGeorge Smallenregistrent alors“I’m Losing You”d’une traite, en conditions live. Cette approche rappelle l’énergie brute de la Plastic Ono Band à l’époque de “Cold Turkey” (1969) ou de l’albumJohn Lennon/Plastic Ono Band(1970).

  • Rick Nielsenpropose un riff principal incisif.
  • Bun E. Carloscherche la bonne cadence et impulse un rythme sec et nerveux.
  • Tony Levin, alors muni d’une basse fretless, sculpte un son profond et moderne.
  • George Smallajoute des nappes de claviers, tout en laissant l’ossature rock respirer.

Dès les premiers essais, l’ambiance est jugée parfaite. John Lennon est enthousiaste au point de commenter :

« J’aurais aimé avoir Rick sur ‘Cold Turkey’, on avait Clapton et il n’a pu jouer qu’un seul plan ! »

Un enregistrement jugé trop “brut” ?

La version Cheap Trick de “I’m Losing You” n’aboutit pourtant pas sur l’album final. Yoko Ono, impliquée dans la production, finit par écarter ce mix jugétrop rugueuxau regard du son global deDouble Fantasy, nettement plus policé. Des rumeurs parlent également d’undésaccord financierou d’un malentendu sur la notoriété de Cheap Trick.

Ce n’est que17 ans plus tard, dans le coffretJohn Lennon Anthology(1998), que cetteprise alternativeest enfin révélée au grand public. Elle suscite aussitôt l’engouement des fans, conquis par la nervosité quasi punk de l’arrangement.Wonsaponatime, un autre best-of issu du coffret, inclura lui aussi cette version.

La re-recording : quand la production reprend la main

De nouvelles sessions pour harmoniser l’album

Malgré l’alchimie évidente de la version Cheap Trick, un consensus se dégage : le rendu est trop éloigné du reste deDouble Fantasy, où les titres affichent un son plus soft rock, pop, voire adulte contemporain. Désireux de garder une certaine cohérence, Jack Douglas et Lennon décident deréenregistrer “I’m Losing You”avec les musiciens habituels de l’album.

  • Le 18 août, l’équipe s’y attelle une première fois, en s’inspirant fortement de l’arrangement Cheap Trick : on demande même aux instrumentistes d’écouter cette prise en amont.
  • Insatisfait, Lennon remet la chanson sur le métier jusqu’au26 août, date à laquelle la version “définitive” est finalisée.
  • Des cuivres sont même ajoutés le 5 septembre, puis abandonnés face au coût excessif.

Les ultimes finitions

Le 22 septembre, Lennon enregistre sa voix définitive. Il y glisse un clin d’œil à “Lost John”, morceau popularisé par Lonnie Donegan en 1956. Détail piquant : dans les dernières mesures, Lennon chante“Don’t wanna lose you now”, reprenant la mélodie de“Something”(George Harrison, 1969). Preuve qu’il aime toujours citer, consciemment ou non, le répertoire des Beatles qu’il a pourtant quitté dix ans plus tôt.

Enfin, un petit segment de guitare scratché au passage entre “I’m Losing You” et “I’m Moving On” provient d’une démo de“I Don’t Wanna Face It”, autre chanson de Lennon enregistrée lors des mêmes sessions, mais restée inédite jusqu’à l’albumMilk And Honey(1984).

Les paroles et la thématique : la peur de la perte

Un Lennon vulnérable

Comme souvent chez Lennon,les motsde “I’m Losing You” dévoilent sa vulnérabilité. Il redoute de voir son lien avec Yoko Ono s’effilocher, que ce soit à cause de l’éloignement géographique, d’une mauvaise communication (le coup de fil avorté) ou d’anciennes rancœurs. Lui qui a déjà frôlé la rupture définitive au début des années 1970 craint un second effondrement, d’où le refrain lancinant :

“I’m losing you… I’m losing you…”

C’est un appel au secours, un constat d’urgence : le lien est fragile, la flamme vacille.

Une chanson pour exorciser la séparation passée

Yoko Ono confiera plus tard que “I’m Losing You” est en partie inspiré par laséparationsurvenue pendant le “Lost Weekend” (1973-1975). La crainte de voir cette période se répéter alimente le propos. Le titre brasse donc les angoisses anciennes et présentes, rendant l’émotion d’autant plus viscérale.

L’instrument fétiche : la “space guitar” de John Lennon

Durant les séances deDouble Fantasy, Lennon se passionne pour une guitareSardonyx, conçue sur mesure par un luthier de Brooklyn. L’instrument, futuriste avec ses barres de métal saillant du corps, est surnommé par John“space guitar”. Il la passe au travers d’unEventide Harmonizermodifié, qu’il règle selon un preset précis. Cette combinaison produit un timbre métallique et spatial, nettement reconnaissable en fin de “I’m Losing You”.

Une sortie avortée en single

vec son rythme accrocheur, sa force rock et son refrain marquant, “I’m Losing You” est pressenti commequatrième singleextrait deDouble Fantasy, après “(Just Like) Starting Over”, “Woman” et “Watching the Wheels”. Mais le destin en décide autrement : l’assassinat de John Lennon, le 8 décembre 1980, bouleverse tous les plans. Yoko Ono et le label préfèrent ne plus extraire d’autres 45 tours de l’album. “I’m Losing You” reste donc un morceau d’album, que les fans découvrent au fil des écoutes deDouble Fantasy.

L’héritage de “I’m Losing You”

Un joyau rock dans l’écrin pop deDouble Fantasy

Face à des chansons plus “douces” telles que “Beautiful Boy (Darling Boy)” ou “Woman”,“I’m Losing You”tranche par sa tension et son intensité. C’est en quelque sorte la pièce rock nerveuse qui rappelle le côté plus abrasif de Lennon (Plastic Ono Band, “Come Together”, etc.). Nombre de critiques la considèrent d’ailleurs comme l’un des sommets deDouble Fantasy, tant pour sa sincérité que pour son énergie brute.

L’ouverture de nouveaux horizons pour Cheap Trick

La collaboration avec Cheap Trick, même éphémère, a porté ses fruits. En plus d’ajouter un certain prestige au CV du groupe, elle renforce l’admiration mutuelle entre Rick Nielsen, Bun E. Carlos et les admirateurs de Lennon. Lors de la sortie du coffretJohn Lennon Anthology, en 1998, la prise alternative rencontre un accueil enthousiaste, validant l’idée que le tandem Lennon–Cheap Trick tenait quelque chose d’unique.

Une chanson qui résonne au-delà de la tragédie

Difficile de dissocier “I’m Losing You” du drame qui survient quelques semaines après l’achèvement deDouble Fantasy. La détresse exprimée par Lennon prend une couleur tragique dans le contexte de sa disparition. Avec le recul, on y voit la dernière grande complainte rock d’un artiste qui, malgré son bonheur familial retrouvé, était encore hanté par la peur de perdre ce qu’il avait reconquis.

un cri du cœur, un riff inoubliable

En conjuguant désarroi personnel et énergie rock,“I’m Losing You”occupe une place singulière dans la discographie de John Lennon. Bien qu’éclipsé par des titres plus lumineux deDouble Fantasy, il s’agit d’un morceau capital pour comprendre l’état d’âme d’un Lennon en pleine période de renouveau, pourtant toujours en proie à la crainte de l’abandon.

La version originelle avec Cheap Trick, sauvage et percutante, témoigne de la puissante impulsion artistique que Lennon pouvait insuffler à un simple enregistrement live en studio. La mouture finale, plus en phase avec la production soignée deDouble Fantasy, reste néanmoins un poignant appel à l’amour et à la stabilité. Aujourd’hui, “I’m Losing You” résonne comme l’un des ultimes cris du cœur de Lennon, un rock à vif, où l’artiste se débat entre la joie de revenir sous les projecteurs et la crainte de tout perdre. Un témoignage musical fort, qui ne cesse de fasciner et de toucher, plus de quarante ans après sa création.