Dans le vaste océan de la discographie solo de George Harrison, « A Bit More Of You » s’illustre par sa brièveté, sa simplicité et sa profondeur subtile. Extrait de l’album Extra Texture (Read All About It), cet instrumentale de 45 secondes ne semble, à première vue, qu’une esquisse parmi tant d’autres. Pourtant, cette composition recèle des significations multiples, et derrière sa forme éphémère, elle fait écho à des histoires inachevées, des réminiscences du passé et des expérimentations sonores.
Sommaire
- Un retour inattendu : la naissance de « You » et de « A Bit More of You »
- Une touche personnelle
- Une instrumentation raffinée
- Une fenêtre sur les luttes internes de Harrison
- L’album dans son ensemble : Un moment charnière
- Conclusion : Une transition vers l’intimité
Un retour inattendu : la naissance de « You » et de « A Bit More of You »
L’histoire de « A Bit More Of You » commence bien avant la sortie de Extra Texture (Read All About It), dans un contexte bien particulier, celui de la collaboration entre George Harrison et le producteur Phil Spector. L’année 1974 voit en effet Harrison travailler avec Spector sur plusieurs morceaux, dont « You », la chanson originellement composée pour Ronnie Spector, l’épouse du producteur. Cette chanson, marquée par des harmonies typiques de l’univers des Ronettes, n’eût jamais l’occasion d’être développée en un album complet, faute de temps et de circonstances.
Dans ses mémoires, I Me Mine, Harrison explique comment il avait enregistré cette chanson avec l’idée d’y inclure la voix de Ronnie Spector, mais l’idée d’un album entier ne se concrétisa pas. Phil Spector, dans une époque de turbulences personnelles et professionnelles, se retrouva dans l’incapacité d’assurer la production d’un disque complet. Il fut, en quelque sorte, précipité dans l’abandon de l’idée, n’enregistrant que quatre ou cinq morceaux avant de décider de publier « Try Some, Buy Some » en single, un morceau où la voix de Ronnie Spector se mêlait à celle de George.
Une touche personnelle
« A Bit More Of You » prend sa forme sur l’album Extra Texture (Read All About It), dont la sortie a lieu en 1975. La chanson ne comporte aucune voix, se limitant à un arrangement instrumental pur. Ce choix semble délibéré, un hommage à ce qu’aurait pu être l’évolution de « You » sans les voix caractéristiques de Ronnie Spector. George Harrison a pris ce morceau, initialement travaillé avec Spector, et l’a métamorphosé en une pièce entièrement instrumentale. Bien que l’on retrouve des éléments de la version d’origine dans les arrangements de guitare et dans la mélodie globale, cette reprise de « A Bit More Of You » semble revêtir un caractère plus intime, plus personnel. Harrison, en effectuant une refonte complète, a voulu se réapproprier cette chanson qui, à l’époque, semblait échapper à sa propre voix.
Le morceau joue également avec la notion de “reprise” : c’est comme si George Harrison, à travers cet arrangement minimaliste, ouvrait une porte vers la seconde moitié de Extra Texture. Ce court instant musical devient un prélude, une ouverture qui s’inscrit à la fois dans la continuité et dans la rupture. C’est à la fois une manière de clore un chapitre ancien, celui de sa collaboration avec Spector, et d’introduire un nouvel univers sonore, où Harrison se sent libre d’explorer sans contrainte.
Une instrumentation raffinée
Le génie de A Bit More Of You réside dans son instrumentation. Loin des productions riches et complexes des albums précédents de Harrison, cette chanson fait preuve d’une épure qui est tout sauf anonyme. George Harrison y emploie la guitare acoustique et électrique avec un minimalisme élégant. Mais ce sont les contributions des autres musiciens présents sur l’album, notamment Leon Russell, qui viennent teinter le morceau d’une atmosphère particulière. Russell, un virtuose du piano, dépose ses accords sur cette toile sonore fragile. Gary Wright, à l’électrophone, et David Foster, à l’orgue et aux synthétiseurs, font de chaque note un mouvement, une vibration qui semble capter l’essence de la chanson d’origine tout en la réinterprétant à la manière d’Harrison.
La section rythmique, portée par Carl Radle à la basse et Jim Keltner à la batterie, donne au morceau une structure, une assise qui empêche le tout de se perdre dans une déconstruction trop libre. Enfin, la touche finale, apportée par le saxophone de Jim Horn, ajoute à l’ensemble un souffle supplémentaire, une légèreté.
Il n’est pas surprenant que Extra Texture soit considéré par certains comme un album moins accessible dans la carrière de George Harrison. Pourtant, la discrétion de morceaux comme « A Bit More Of You » témoigne d’une richesse et d’une recherche subtile qui méritent d’être décortiquées.
Une fenêtre sur les luttes internes de Harrison
L’album Extra Texture (Read All About It) est sorti à un moment où la carrière de Harrison connaissait une certaine instabilité. Son expérience personnelle, marquée par des périodes de doute, d’introspection, mais aussi de réconciliation avec lui-même, se retrouve dans cet album. Ce travail se distingue de ses précédents par une approche plus introspective, moins ambitieuse dans ses visées commerciales et plus directe dans ses émotions.
La chanson « A Bit More Of You », avec sa simplicité instrumentale, pourrait bien être une métaphore de cette recherche d’équilibre. Harrison avait passé les années 1970 à se débattre avec sa propre identité musicale, cherchant à se détacher de l’ombre des Beatles tout en poursuivant des collaborations de plus en plus éclectiques. Le morceau, en se réduisant à une très courte pièce instrumentale, peut être vu comme un cri de soulagement ou, au contraire, comme une mélancolie palpable, une évocation d’une époque révolue qu’Harrison n’a jamais complètement abandonnée.
L’album dans son ensemble : Un moment charnière
Extra Texture (Read All About It), l’album dans lequel « A Bit More Of You » trouve sa place, se situe à un carrefour de la carrière de George Harrison. Le travail qu’il a produit en 1975 s’inscrit dans une période où il s’éloigne des conventions populaires et explore des voies plus personnelles et expérimentales. Contrairement à All Things Must Pass, l’album précédent, qui avait fait un grand bruit grâce à ses ambiances religieuses et à la richesse de sa production, Extra Texture est plus doux, plus intime, plus discret. C’est un disque qui, comme le titre le suggère, se concentre sur des aspects de la vie plus quotidiens, plus personnels, et parfois plus sombres.
Cet album marque également la fin d’une phase importante de la carrière de Harrison, une période où il continuait d’explorer son identité en dehors des Beatles. Après cette œuvre, Harrison semble se tourner vers des compositions plus sobres, plus centrées sur la spiritualité et les préoccupations sociales.
Conclusion : Une transition vers l’intimité
« A Bit More Of You » est l’incarnation parfaite de ce que George Harrison cherchait à exprimer à travers Extra Texture. Ce court morceau instrumental, extrait de son expérience de création avec Phil Spector, symbolise un acte de réinvention, une tentative de se réapproprier son passé tout en évoluant vers un son plus dépouillé et plus personnel. En se lançant dans ce projet, Harrison semblait vouloir faire une pause dans l’épique et la monumentalité de ses précédents albums pour se concentrer sur les petites touches sonores, les instants suspendus qui, à la manière d’une œuvre d’art moderne, résonnent bien plus longtemps qu’on ne pourrait l’imaginer.
Ainsi, au-delà de sa durée brève, « A Bit More Of You » laisse une empreinte indélébile dans l’âme de l’auditeur, une pièce musicale où chaque note semble être une petite confession intime, une réminiscence d’un autre temps, un regard vers un passé qui n’a jamais cessé d’influencer son auteur.