Je l'avais déjà croisé plusieurs fois en dédicace mais la matinée promettait d'être exceptionnelle en allant au plus profond possible de son oeuvre.
Son éditeur avait rassemblé, en présentiel ou en visio-conférence, quelque 600 personnes dispersées en France, Belgique mais aussi La Réunion, et jusqu'en Australie … C'est Dominique Masdieu qui nous offrit, pour commencer, une analyse poussée (poussine) de la production de cet auteur qui n'est pas tant prolifique qu'on pourrait le croire puisqu'il avoue ne pas pouvoir faire plus d'un album par an (ce qui n'est pas tout à fait exact puisqu'on en compte plus de 80, auxquels s'ajoutent 4 romans, 4 pièces de théâtre). Sans oublier le Muz, créé en 2009 à son initiative avec pour ambition de faire une place aux réalisations de l’enfance qui méritent d’être conservées et communiquées en tant qu’elles font œuvre forte, exprimant une sensibilité, une émotion et révélant un autre regard sur le monde.
C'est en 1990 qu'il rejoint cette maison d'édition, où il s'est imposé comme auteur majeur il y a donc près de 35 ans, après 5 albums publiés chez Gallimard. Pétronille et ses 120 petits fut le premier d'une longue série.
La littérature est un échange. Interpréter un album en le lisant d'une certaine manière fait courir le risque de passer à côté de l'intention de l'auteur mais donner du sens n'exclut pas le plaisir de la lecture. Et s'il ne fallait retenir qu'une conclusion ce serait que ses histoires accompagnent les enfants dans leur métier de grandir.
Claude aurait voulu être peintre, comme Outsoumé-Song, qui est allé voir le Pays-qui-est-Derrière (Ma vallée, 1998). Il l'a été, a exposé dans des galeries, et il l'est encore puisqu'il est devenu un excellent aquarelliste. Avant cela, il a travaillé comme dessinateur de presse, à l'Express, ce qui fut une très bonne formation car on y apprend à être rapide, efficace est synthétique. Il devint ensuite directeur artistique à l'Imagerie d'Épinal.
On sent l'influence de la bande dessinée dans son découpage et dans la charge de ses phylactères. Il explore tous les formats possibles pour ses albums. Il chérit ses instruments de travail qu'il lui arrive de laisser s'exprimer à l'instar de personnages.
Claude Ponti parle de tout, mais jamais n'importe comment. Ses démonstrations sont sans faille, y compris pour démontrer qu'une règle de grammaire n'est pas immuable, nous rappelant que jusqu'au XVIII° l'accord de proximité de l'adjectif permettait d'éviter la prégnance du masculin comme ici Le Roua et la Rouenne sont heureuses (in La venture d'Isée, 2012). Aucun doute que le langage est une convention qu'il est possible de bousculer.
S'il y a une spécificité totalement pontiesque c'est bien l'attribution des noms. Pétronille (un prénom qui existe réellement) pense en chemin à ses 120 petits dont les noms de déploient sur autant de pétales d'une fleur et le lecteur comprend qu'elle les aime tous d'un même amour. Okilélé (1993) a longtemps cru qu'il s'appelait ainsi avant de comprendre que c'était autre chose. Souvent les héros sont hybrides, mi-humains, mi-animaux, relativement asexués, enveloppés dans une fourrure qui évoque le koala, ou l'ours. Leurs défauts sont clairement représentés car il faut se hisser à hauteur d'enfant.
Interrogé sur son exercice sportif préféré il a reconnu être "anti-sport", ne faire que dormir, travailler, manger et recommencer hormis quelques rares sorties pour aller faire les courses.
Blaise c'est moi a-t-il convenu et c'est un miracle de survive quand on a eu des parents comme les miens, ajoutant aussitôt avec beaucoup d'honnêteté, on n'est jamais des bons parents.
Claude Ponti a été très touchant au cours de cette rencontre, s'exprimant avec une sincérité (et une lucidité) sans égal. J'ignore si c'est d'avoir pris de l'âge qui libère ainsi la parole et autorise les confidences ou si c'est d'entendre les horreurs commises à notre époque qui le pousse à dénoncer les agissements intolérables et longtemps tus.
J'ai fait dix fois plus grâce à ceux qui m'ont empêché de faire. Merci à eux d'avoir décuplé ma rage. Cette confidence est une leçon de résilience que nous prenons de plein fouet. Tout comme la surprise de constater qu'il puisse ressentir le syndrome de l'imposteur. J'ai du mal à me faire payer donc c'est très bien que je me sois orienté vers des livres pour enfants car la légitimité n'a aucune importance avec eux. Je suis plutôt de plein pied avec eux … jusqu'à ce qu'ils deviennent pré-ados.
Il nous est difficile de le croire quand il affirme : Personne me m'inspire. Tous ceux qui ont fait mieux que moi m'énervent. Et ses propos nous démontrent qu'il est totalement capable d'admiration.
Au départ mes albums n'avaient pas de texte, jusqu'à ce que je comprenne qu'il était important que les histoires soient immuables, donc écrites de mots qui les fixent. Ma fille grandissant (et sachant lire), je me suis mis à écrire.
Il rappelle que la lecture est, et doit rester, une expérience personnelle. Il a été gêné dans ses premières années par la manie de sa mère, institutrice, de mettre le ton au moindre mot comme elle le faisait à l'école, imposant ainsi sa vision du monde. Est-ce pour cela qu'il déteste lire, ajoutant qu'il lit très mal, effectuant une lecture mentale. L'enfant, qui est entouré d'adultes très puissants et très capables, est une personne en train d'essayer de s'inclure dans le monde et réciproquement. Il faut le laisser se construire par lui-même, et la tâche n'est jamais achevée.
Questionné sur son mode de vie, il dit qu'entre 25 et 65 ans il a dessiné tous les jours, faisant le repas du midi et sa compagne celui du soir, ce qui permettait de ne pas rompre le rythme. Ecrire a un côté sportif de haut niveau et je suis alors moi-même à 2 millions de %. C'est ma forteresse totalement inatteignable. Il ajoute avec humour : Vers 76 ans, il y a des matins où je ne fais rien.
Dominique Masdieu, qui décidément n'avait pas l'intention de le laisser esquiver la moindre de ses questions, le soumit au portrait chinois. S'il était un personnage de fiction ce serait Hulul, le hibou solitaire, à la fois sage et naïf d'Arnold Lobel (1976). Il se pose des questions sur tout et ses aventures sont poétiques.
S'il était un arbre ce serait un chêne, un gâteau ce serait des tuiles aux amandes (en voie de disparition), et s'il s'incarnait en femme, Olympe de Gouges, et pas seulement parce que c'est le prénom de sa petite-fille.
Quant aux dérives d'hommes politiques, il fait remarquer avec sagesse (et désespoir) que face aux personnes qui ont recours à la pensée magique l'argumentation ne sert à rein.