Cleanup Time : le grand ménage de John Lennon dans Double Fantasy

Publié le 19 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque John Lennon publie l’albumDouble Fantasyen novembre 1980, il signe son grand retour sur le devant de la scène après cinq ans d’absence discographique. Parmi les chansons au programme,“Cleanup Time”incarne à la fois l’optimisme de ce nouveau départ et le besoin de tirer un trait sur les excès de la décennie précédente. Tour à tour confession sur les dérives passées, célébration de la stabilité retrouvée et clin d’œil à la vie de couple avec Yoko Ono, le morceau illustre l’état d’esprit de Lennon à l’aube des années 1980.

Sommaire

  • Contexte : de la parenthèse domestique à la renaissance musicale
  • L’écriture de “Cleanup Time” : un déclic venu d’un coup de fil
    • Une conversation avec Jack Douglas
    • La dimension ludique de la composition
  • Des paroles entre confession et métaphores domestiques
    • Faire table rase des dérives passées
    • La “reine au comptoir, le roi à la cuisine”
    • Un retour à la simplicité
  • L’enregistrement : une atmosphère soulful et festive
    • Une session rythmée par la basse de Tony Levin
    •  Les cuivres en renfort et l’astuce du vocoder
    • Un final à la “Tomorrow Never Knows” ?
  • Résonances thématiques surDouble Fantasy
    • Un dialogue avec “(Just Like) Starting Over”
    • L’unité familiale comme fil conducteur
  • L’héritage : un morceau sous-estimé ?
  • un hymne au renouveau et à la maturité

Contexte : de la parenthèse domestique à la renaissance musicale

Les “cinq ans de silence”

Après la naissance de Sean en 1975, John Lennon s’éloigne volontairement du monde de la musique pour se consacrer à sa vie de famille. Il l’avait promis à Yoko Ono : il se mettrait en retrait jusqu’à ce que Sean ait cinq ans. Durant cette période, Lennon vit un quotidien beaucoup plus calme qu’auparavant. Finis les concerts, les tournées promotionnelles et les soirées interminables : il se focalise sur son rôle de père, apprend à cuisiner et redécouvre une routine familiale qu’il n’avait jamais vraiment connue.

La genèse deDouble Fantasy

Au début de l’année 1980, Lennon se trouve à un tournant. Après plusieurs années de tranquillité, l’envie de composer et d’enregistrer refait surface. Un voyage à bord d’un voilier jusqu’aux Bermudes réveille son inspiration. Il écrit alors plusieurs chansons qui figureront surDouble Fantasy, un disque pensé comme un dialogue entre lui et Yoko Ono. L’album sortira finalement le 17 novembre 1980, quelques semaines avant l’assassinat tragique du musicien.

L’écriture de “Cleanup Time” : un déclic venu d’un coup de fil

Une conversation avec Jack Douglas

Producteur de l’album aux côtés de Lennon et d’Ono,Jack Douglasjoue un rôle clé dans la mise sur pied deDouble Fantasy. Au cours d’une conversation téléphonique en 1980, alors que Lennon se trouve encore à Bermuda, Douglas évoque le besoin général de “remettre de l’ordre” après les excès de la décennie 1970 : drogues, alcool, chaos personnel… Pour Douglas, “c’est l’heure du grand ménage.” L’expression touche Lennon qui, aussitôt, file au piano et compose“Cleanup Time”dans la foulée.

« On parlait des années 1970, de comment les gens arrêtaient les drogues et l’alcool… Puis Jack a lancé : “Bon, c’est le grand ménage, non ?” J’ai répondu “C’est sûr” et à la seconde où j’ai raccroché, je suis allé directement au piano pour faire “Cleanup Time”. »
– John Lennon, 1980

La dimension ludique de la composition

Lennon confie dans des interviews de 1980 que “(Just Like) Starting Over” et “Cleanup Time” sont toutes deux nées de manière assez spontanée,“comme un plaisir après avoir fourni l’effort sur les autres chansons.”Ce côté presque insouciant se reflète dans l’énergie festive du morceau : derrière les cuivres et la ligne de basse groovy, on sent la joie de retrouver le studio et la satisfaction de mettre de l’ordre dans sa vie.

Des paroles entre confession et métaphores domestiques

Faire table rase des dérives passées

Le titre“Cleanup Time”résonne comme une allusion évidente aux années de la “Lost Weekend” – cette période de séparation avec Yoko Ono, entre 1973 et 1975, durant laquelle Lennon multiplie les sorties alcoolisées à Los Angeles. S’il est rentré à New York en 1974, Lennon garde le souvenir amer de ses excès. La chanson devient donc un symbole de renouveau, mettant en avant sa volonté de passer à autre chose : purger les vieux démons, qu’il s’agisse de dépendances ou de comportements autodestructeurs.

La “reine au comptoir, le roi à la cuisine”

Dans les couplets de “Cleanup Time”, Lennon fait un clin d’œil malicieux à la comptine “Cry Baby Cry” (extrait duWhite Albumdes Beatles), qui mentionne notamment“la reine dans sa cuisine”et“le roi dans son palais.”Ici, il en renverse l’image pour décrire sa vie de couple et ses nouvelles préoccupations :

  • Yoko Ono, surnommée la “reine au comptoir,” gère désormais les investissements financiers et immobiliers. Lennon n’a jamais aimé s’occuper de l’argent ; Yoko, en revanche, fait preuve d’un talent certain pour négocier et faire fructifier leur patrimoine.
  • John Lennon, quant à lui, se voit plus volontiers dans la cuisine, en train de préparer de quoi nourrir la famille et de cultiver l’ambiance domestique “pain et miel” évoquée dans la chanson.

Cette inversion des rôles traditionnels et la volonté de prendre soin l’un de l’autre traduisent la philosophie personnelle du couple, basée sur l’égalité et la complémentarité.

Un retour à la simplicité

Lennon précise qu’il s’est longtemps tenu à l’écart de tout ce qui touchait aux finances,“trop artiste”pour gérer ce qu’il qualifie de “réalité de l’argent.” Cependant, à l’aube des années 1980, il comprend la nécessité de s’ancrer dans un quotidien plus responsable et adulte. “Cleanup Time” est une façon d’affirmer publiquement :“Regardez, j’ai fait la fête, j’ai connu la déchéance, maintenant je me reprends en main.”Au-delà de l’aspect purement autobiographique, cette chanson se veut un message d’espoir pour ceux qui envisagent, eux aussi, de tourner la page.

L’enregistrement : une atmosphère soulful et festive

Une session rythmée par la basse de Tony Levin

Les sessions d’enregistrement deDouble Fantasyse déroulent principalement auHit Factoryà New York, mais “Cleanup Time” voit le jour au Record Plant lors d’une session datée du 13 août 1980 (avant d’autres ajouts les 5 et 17 septembre). Pour poser l’assise de la chanson, Lennon s’appuie sur le talentueux bassisteTony Levin, futur collaborateur de Peter Gabriel et King Crimson. Sa ligne de basse, groovy et entraînante, constitue la colonne vertébrale du morceau.

 Les cuivres en renfort et l’astuce du vocoder

George Small, claviériste surDouble Fantasy, évoque l’écriture harmonique « très aventureuse » de “Cleanup Time”. Le titre bénéficie aussi d’une puissante section de cuivres (avec, entre autres, Howard Johnson ou encore Grant Hunderford), conférant un côté festif et funky à l’ensemble. L’ingénieur du sonLee DeCarlorévèle quant à lui un procédé original : il utilise unvocoderpour transformer la sonorité des cuivres en un chœur répétant “Got to clean up, clean up.” Ainsi, les cuivres déclenchent la partie vocale et créent cette impression que des voix jaillissent en arrière-plan.

Un final à la “Tomorrow Never Knows” ?

Selon George Small, la fin de “Cleanup Time” présente un “mélange” sonore rappelant l’esprit psychédélique de“Tomorrow Never Knows”(inclus dansRevolver). On y discerne une superposition de bruits, de cuivres, de boucles sonores, conférant au morceau une énergie finale presque hypnotique. C’est une façon de lier la modernité du son 1980 à l’héritage expérimental des Beatles.

Résonances thématiques surDouble Fantasy

Un dialogue avec “(Just Like) Starting Over”

SurDouble Fantasy, Lennon et Ono alternent leurs chansons dans une forme de conversation musicale. “(Just Like) Starting Over” ouvre l’album et marque l’idée de recommencement. “Cleanup Time”, placé un peu plus loin, prolonge ce message : après les aveux de dépendances et de défis conjugaux, place à la célébration d’un mode de vie plus sain.

L’unité familiale comme fil conducteur

Tout au long de l’album, Lennon souligne son bonheur de retrouver une stabilité affective et familiale. Dans “Beautiful Boy (Darling Boy)”, il s’adresse tendrement à Sean. Dans “Woman”, c’est à Yoko qu’il rend hommage. “Cleanup Time”, lui, évoque le quotidien, la nécessité de s’occuper des affaires, de ranger la maison, au sens propre comme figuré. L’ensemble forme un récit cohérent : celui d’un ex-Beatle, autrefois militant activiste et roi de la pop, qui, à quarante ans, assume un rôle plus domestique et responsable.

L’héritage : un morceau sous-estimé ?

Parmi les titres majeurs deDouble Fantasy, on pense souvent à “(Just Like) Starting Over”, “Woman” ou “Watching the Wheels”.“Cleanup Time”jouit d’une notoriété plus discrète, alors même qu’il s’agit de l’une des chansons les plus dansantes et positives de l’album. Certains critiques y voient un Lennon dans un registre plus léger, moins introspectif que dans “Watching the Wheels”, et c’est peut-être pour cela que le public l’a moins retenu. Pourtant, sa place au sein de l’œuvre est fondamentale : elle illustre le versant festif et confiant de ce retour aux affaires.

Malheureusement, John Lennon ne pourra pas défendre cet album sur scène ni le porter davantage dans la presse. Son assassinat brutal le 8 décembre 1980 laisse le public orphelin et fait deDouble Fantasyson chant du cygne. À la lumière de ce drame, chaque chanson prend une densité particulière, comme un testament laissé par l’artiste.

un hymne au renouveau et à la maturité

“Cleanup Time”est bien plus qu’une simple piste deDouble Fantasy. C’est le symbole d’une nouvelle ère pour John Lennon, celle d’un homme ayant laissé derrière lui l’errance des années 1970 et prenant enfin le temps de s’investir dans sa famille, sa santé et ses projets. Porté par une rythmique entraînante, une section cuivres omniprésente et une grande liberté de production, le morceau respire la joie de vivre retrouvée.

Il témoigne aussi d’une écriture plus terre à terre, où l’ex-Beatle évoque sans complexe la gestion du quotidien, l’investissement financier ou la nécessité de faire place nette dans sa vie. Au moment où l’album paraît, Lennon est de nouveau épanoui, écartant autant que possible les tourments d’autrefois.Cleanup Time, c’est la preuve qu’il était prêt à entamer cette nouvelle décennie avec sérénité, curiosité et enthousiasme – un message d’autant plus poignant quand on songe à la fin tragique qui l’attendait.