Paul McCartney et plus de 400 artistes dénoncent le projet de l’administration Trump visant à affaiblir le droit d’auteur au profit de l’IA. Dans une lettre ouverte, ils défendent la création face aux géants technologiques.
Dans une époque marquée par des avancées technologiques vertigineuses, le débat sur les droits d’auteur n’a jamais été aussi brûlant. Et lorsque ce débat implique des figures emblématiques telles que Paul McCartney, Mark Ruffalo, Cate Blanchett ou encore Guillermo del Toro, il prend une ampleur inédite. Le 18 mars 2025, une lettre ouverte signée par plus de 400 personnalités du monde du divertissement a été rendue publique. Elle fustige frontalement les projets de l’administration Trump concernant l’intelligence artificielle. L’ancien Beatle, voix toujours alerte des droits des créateurs, s’y élève contre ce qu’il considère comme une menace existentielle pour la culture.
Au cœur de la controverse : une proposition inscrite dans le « US AI Action Plan » qui permettrait aux entreprises d’intelligence artificielle de s’affranchir des protections habituelles du droit d’auteur. En d’autres termes, il s’agirait de légaliser l’utilisation sans autorisation — et sans compensation — d’œuvres protégées pour entraîner des modèles d’intelligence artificielle. Une réforme que les signataires qualifient d’attaque en règle contre les piliers mêmes de la création artistique.
Sommaire
- Quand la technologie défie la création
- Un front artistique uni, aux accents militants
- La musique face à l’ombre numérique
- Vers une dévaluation du droit d’auteur ?
- La responsabilité politique en question
- Un combat pour l’avenir de la création
Quand la technologie défie la création
Les projets de l’administration Trump, portés par les géants de la tech comme Google et OpenAI, visent à faciliter l’accès à d’immenses bases de données culturelles pour entraîner des intelligences artificielles toujours plus puissantes. Google a justifié sa position en affirmant que « ces exceptions [au droit d’auteur] sont essentielles pour permettre aux systèmes d’IA d’apprendre à partir de connaissances antérieures et de données publiques », soutenant que cela n’aurait qu’un « impact limité » sur les ayants droit.
Mais pour les artistes, ces justifications relèvent de l’euphémisme. Paul McCartney, icône planétaire de la musique et témoin de toutes les évolutions de l’industrie du disque depuis plus de six décennies, ne pouvait rester silencieux. Lui qui, déjà en 2023, s’était exprimé sur la récupération non consentie de sa voix dans des productions d’IA imitant les Beatles, dénonce aujourd’hui une « industrialisation du pillage culturel ». Son engagement dans cette lettre ouverte est à la fois symbolique et profondément politique : il s’agit de rappeler que sans la reconnaissance des droits d’auteur, il n’y a pas de création libre, pas de diversité culturelle, pas d’art vivant.
Un front artistique uni, aux accents militants
Aux côtés de McCartney, ce sont plus de 400 figures majeures du cinéma, de la musique et de la télévision qui se sont mobilisées : Phoebe Waller-Bridge, Cord Jefferson, Bette Midler, Ava Duvernay, Paul Simon, Aubrey Plaza, Ángel Manuel Soto, Ron Howard, Taika Waititi, Ayo Edebiri, Joseph Gordon-Levitt, Lily Gladstone, Sam Mendes, Brit Marling, Janelle Monáe, Bryn Mooser, Rian Johnson, Paul Giamatti, Maggie Gylenhall, Alfonso Cuaron, Olivia Wilde, Judd Apatow, Kim Gordon, Chris Rock et Michaela Coel…. Une union rare dans un milieu souvent fragmenté, qui traduit l’ampleur de la menace perçue.
Dans leur lettre, les signataires déclarent avec force : « L’Amérique ne doit pas asseoir son leadership mondial en matière d’IA au détriment de ses industries créatives essentielles. » Ils soulignent que ces industries ne sont pas de simples distractions ou produits de consommation, mais des bastions économiques et culturels, générant plus de 2,3 millions d’emplois et quelque 229 milliards de dollars de salaires chaque année. Leur affaiblissement constituerait non seulement une perte économique, mais aussi une érosion de la puissance douce (soft power) américaine à l’international.
Les artistes dénoncent une logique de prédation dans laquelle les entreprises technologiques les plus puissantes du monde — Google, OpenAI, Microsoft — réclament un accès illimité et gratuit aux œuvres protégées. Or, rappellent-ils, ces mêmes entreprises disposent de moyens financiers colossaux. Pourquoi, dans ce cas, ne pas simplement respecter la loi et négocier les licences, comme le ferait n’importe quel acteur économique soucieux de l’éthique ?
La musique face à l’ombre numérique
Pour un artiste comme Paul McCartney, la menace dépasse le simple cadre juridique. Elle touche au cœur de ce qu’est l’acte de créer. La musique, l’écriture, la réalisation cinématographique, le jeu d’acteur : autant d’actes humains, porteurs d’émotions, de singularité, de mémoire. Les modèles d’intelligence artificielle, aussi performants soient-ils, ne font que recombiner des éléments préexistants. Mais pour que ces éléments soient disponibles, encore faut-il qu’ils aient été produits — souvent au prix d’années de travail, de doutes, de sacrifices.
En acceptant que des IA soient entraînées à partir d’œuvres sans le consentement des auteurs, on entérine l’idée que la création humaine n’a plus besoin d’être protégée, qu’elle peut être aspirée, diluée, anonymisée dans les tréfonds d’algorithmes. Une idée que McCartney, dont les compositions ont traversé les époques et touché toutes les générations, rejette catégoriquement. Pour lui, la musique est un patrimoine vivant, une mémoire collective qu’il faut préserver des logiques purement financières.
Vers une dévaluation du droit d’auteur ?
Ce débat autour de l’IA s’inscrit dans une tendance plus large à la fragilisation du droit d’auteur. Déjà, avec l’essor des plateformes de streaming, les artistes ont vu leurs revenus fondre, alors même que leur audience potentielle n’a jamais été aussi vaste. La promesse d’une démocratisation de la culture s’est trop souvent traduite par une concentration des revenus entre les mains de quelques géants du numérique.
Avec les intelligences artificielles, c’est une nouvelle étape qui se profile : celle où la valeur même des œuvres semble niée. Pourquoi payer un musicien si l’on peut faire générer un morceau « à la manière de » ? Pourquoi rémunérer un scénariste si une IA peut produire une intrigue calibrée ? Le danger, préviennent les signataires, est celui d’une standardisation de la création, où l’innovation cède la place à la reproduction, où l’audace est remplacée par l’optimisation.
La responsabilité politique en question
Derrière ce bras de fer se dessine aussi une vision de la société. D’un côté, celle de Donald Trump et de ses alliés technophiles, prêts à sacrifier les garde-fous historiques du droit au nom de l’innovation et de la compétitivité. De l’autre, une coalition d’artistes, de créateurs, d’intellectuels, qui plaident pour un progrès respectueux de l’humain, de l’histoire, de la diversité.
La lettre adressée à l’Office of Science and Technology Policy de la Maison Blanche ne se contente pas de dénoncer : elle propose. Elle appelle à ce que le plan d’action sur l’IA respecte les cadres existants du droit d’auteur, fruit de près de deux siècles d’équilibre entre l’intérêt public et les droits des créateurs. Elle rappelle que les États-Unis sont devenus une puissance culturelle précisément parce qu’ils ont su protéger les œuvres et ceux qui les font naître.
Un combat pour l’avenir de la création
Ce que cette fronde révèle, c’est que l’intelligence artificielle n’est pas une simple question technologique. C’est un enjeu civilisationnel. Elle interroge notre rapport à la création, à la mémoire, à la propriété. Elle questionne notre capacité à définir ce qui fait la valeur d’une œuvre, la singularité d’une voix, la beauté d’un regard ou la force d’un accord.
En s’impliquant dans ce combat, Paul McCartney ne fait pas que défendre son propre héritage. Il se fait le porte-parole de générations entières d’artistes, passées, présentes et futures. Il nous rappelle que sans une reconnaissance claire des droits des créateurs, il ne peut y avoir de culture vivante, ni de transmission authentique.
Ce combat est loin d’être terminé. Mais en unissant leurs voix, les artistes envoient un message clair : le progrès ne vaut que s’il respecte ceux qui le rendent possible. Et dans ce domaine, l’intelligence ne saurait être artificielle.
Lire la lettre dans son intégralité ci-dessous.Bonjour, amis et inconnus ! Comme vous le savez peut-être, OpenAI et Google ont récemment recommandé à l’administration américaine actuelle de supprimer toutes les protections juridiques et les garde-fous existants concernant la protection du droit d’auteur pour l’entraînement de l’intelligence artificielle. Cette refonte du droit établi en faveur du « Fair Use » (usage équitable) nécessitait une première réponse avant 23h59 (heure de l’Est) samedi. Nous avons donc soumis une première lettre avec les signataires que nous avions alors. Nous continuons d’accepter les signatures pour un amendement à notre déclaration initiale. N’hésitez pas à transmettre cette lettre à toute personne que vous pensez intéressée par le respect éthique de sa propriété intellectuelle. Vous pouvez ajouter votre nom, les associations, syndicats ou la description de vous-même que vous jugez appropriée, mais veuillez ne pas modifier la lettre elle-même. Merci d’avoir diffusé cette lettre un samedi soir ! Réponse d’Hollywood au plan d’action de l’administration sur l’intelligence artificielle et nécessité du respect du droit d’auteur. Nous, acteurs de l’industrie américaine du divertissement – représentant un ensemble de directeurs de la photographie, réalisateurs, producteurs, acteurs, scénaristes, studios, sociétés de production, musiciens, compositeurs, costumiers, concepteurs du son et de la production, monteurs, chefs électro, membres de syndicats et d’Académies, et autres professionnels du contenu créatif et assidus – soumettons cette déclaration unifiée en réponse à la demande de contribution de l’administration sur le Plan d’action pour l’IA. Nous sommes convaincus que le leadership mondial des États-Unis en matière d’IA ne doit pas se faire au détriment de nos industries créatives essentielles. L’industrie américaine des arts et du divertissement soutient plus de 2,3 millions d’emplois américains, avec plus de 229 milliards de dollars de salaires annuels, tout en constituant le fondement de l’influence démocratique et du soft power américain à l’étranger. Or, les entreprises d’IA cherchent à affaiblir cette force économique et culturelle en affaiblissant la protection des droits d’auteur pour les films, séries télévisées, œuvres d’art, textes, musiques et voix utilisés pour entraîner les modèles d’IA, au cœur de valorisations d’entreprises de plusieurs milliards de dollars. Ne vous y trompez pas : cet enjeu dépasse largement le secteur du divertissement, car le droit de former l’IA à l’utilisation de tous les contenus protégés par le droit d’auteur impacte l’ensemble des industries du savoir américaines. Lorsque les entreprises technologiques et d’IA exigent un accès illimité à toutes les données et informations, elles ne menacent pas seulement les films, les livres et la musique, mais le travail de tous les écrivains, éditeurs, photographes, scientifiques, architectes, ingénieurs, designers, médecins, développeurs de logiciels et de tous les autres professionnels qui travaillent avec des ordinateurs et génèrent de la propriété intellectuelle. Ces professions sont au cœur de notre façon de découvrir, d’apprendre et de partager les connaissances en tant que société et en tant que nation. Cet enjeu ne concerne pas seulement le leadership en matière d’IA, ni l’économie et les droits individuels, mais aussi le maintien du leadership américain dans la création et la détention d’une propriété intellectuelle précieuse dans tous les domaines. Il est clair que Google (valorisé à 2 000 milliards de dollars) et OpenAI (valorisé à plus de 157 milliards de dollars) réclament une exemption gouvernementale spéciale afin de pouvoir exploiter librement les industries créatives et du savoir américaines, malgré leurs revenus substantiels et leurs fonds disponibles. Il n’y a aucune raison d’affaiblir ou de supprimer les protections du droit d’auteur qui ont contribué à l’essor de l’Amérique. Surtout lorsque les entreprises d’IA peuvent utiliser notre matériel protégé par le droit d’auteur en se conformant simplement à la loi : négocier les licences appropriées avec les titulaires de droits, comme le fait toute autre industrie. L’accès au catalogue créatif américain de films, d’écrits, de contenus vidéo et de musique n’est pas une question de sécurité nationale. Ils ne nécessitent pas d’exemption imposée par le gouvernement à la loi américaine sur le droit d’auteur en vigueur. L’Amérique n’est pas devenue une puissance culturelle mondiale par hasard. Notre succès découle directement de notre respect fondamental de la propriété intellectuelle et du droit d’auteur, qui récompense la prise de risque créative des Américains talentueux et travailleurs de chaque État et territoire. Depuis près de 250 ans, la loi américaine sur le droit d’auteur a équilibré les droits des créateurs avec les besoins du public, créant ainsi l’économie créative la plus dynamique au monde. Nous recommandons que le Plan d’action américain pour l’IA maintienne les cadres existants en matière de droit d’auteur afin de préserver la force des industries créatives et du savoir américaines, ainsi que l’influence culturelle américaine à l’étranger. Signataires d’Hollywood