Marianne Faithfull, la muse manquée de quelques classiques des Beatles ?

Publié le 22 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Si l’on associe généralement Marianne Faithfull à l’entourage des Rolling Stones, il s’en est fallu de peu pour que la chanteuse britannique enregistre plusieurs morceaux inédits signés… Beatles. Malgré l’alchimie évidente entre son timbre délicat et le style de Paul McCartney et John Lennon, Faithfull est finalement passée à côté de chansons qui auraient pu marquer sa carrière d’une toute autre empreinte. Retour sur ces collaborations manquées, entre projets avortés et choix décisifs pour la discographie des Fab Four.

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Quand Mick Jagger et Keith Richards rivalisent avec Lennon/McCartney

Difficile d’imaginer, a priori, Mick Jagger et Keith Richards composer des ballades douces et mélancoliques : les Rolling Stones se sont construits une image de « bad boys » du rock, éloignée de la pop britannique davantage policée des Beatles. Et pourtant,“As Tears Go By”, grand succès de Marianne Faithfull, est bien un titre signé Jagger/Richards, prouvant que les grands rebelles du rock pouvaient, eux aussi, mettre en musique la sensibilité et l’élégance vocale de la chanteuse.

Il n’est donc pas étonnant que Faithfull ait, dans la foulée, suscité l’intérêt de l’autre tandem légendaire, Lennon/McCartney. Les Beatles, férus de petites pépites pop et de ballades sentimentales, s’inscrivaient a priori dans le sillage de ce que pouvait incarner Marianne Faithfull sur le plan musical.

Une voix taillée pour l’univers des Beatles

Faithfull, de son côté, se prêtait parfaitement au style Beatles, allant des ballades douces aux rythmes plus enlevés. Les Fab Four n’ont jamais rechigné à inclure des morceaux délicats et sentimentaux dans leurs albums.“’Til There Was You”(reprise de la comédie musicaleThe Music Man), par exemple, aurait très bien pu convenir à Marianne Faithfull par son charme rétro et sa structure délicate.

De plus,Paul McCartneylui-même a reconnu s’être inspiré de Faithfull en enregistrant“Here, There and Everywhere”durant les sessions deRevolver(1966). Séduit par la pureté de sa voix, il s’efforçait, dit-on, de chanter en imaginant Faithfull l’interpréter. Mais, considérant l’importance qu’il accordait à ce titre – qu’il estime être l’une de ses plus grandes chansons –, McCartney a préféré le conserver pourles Beatles.

L’ébauche d’« Etcetera »… et la tentation « Eleanor Rigby »

« Etcetera », un titre oublié

Au milieu de l’année 1966, Paul McCartney travaille sur un morceau inédit baptisé“Etcetera”, spécialement pensé pour Marianne Faithfull. Pourtant, ce titre ne verra jamais le jour ni dans le répertoire de la chanteuse, ni dans celui des Beatles. Les raisons précises de cet abandon restent floues : McCartney juge-t-il la chanson insuffisamment aboutie ? Ou Faithfull est-elle en quête d’autre chose ? Quoi qu’il en soit, “Etcetera” demeure un projet fantôme, perdu dans l’histoire.

Marianne Faithfull rêvait d’“Eleanor Rigby”

Plus encore que ce titre inachevé, c’est“Eleanor Rigby”qui a véritablement enchanté Faithfull. Sortie surRevolver, la chanson frappe par son arrangement de cordes saisissant et son ambiance baroque, quasiment inédite dans le rock à l’époque. Marianne Faithfull, habituée aux orchestrations à cordes (comme dans “As Tears Go By”), se verrait bien donner vie à ce personnage de femme solitaire.

Or,McCartney, séduit par le potentiel de ce morceau, choisit de le garder pour le groupe. En effet, “Eleanor Rigby” est un tournant majeur dans la discographie des Beatles : la puissance dramatique de la section de cordes, inspirée de la musique de film (certains évoquent même l’influence dePsychosed’Hitchcock), confère au titre une dimension unique. Peut-être craignait-il qu’une reprise de Faithfull ne capte pas le même public, ou n’ait pas la même force novatrice pour l’album.

Une collaboration manquée, mais quelques vestiges

Malgré ces occasions ratées,Marianne Faithfulln’a pas tout perdu de sa proximité musicale avec Paul McCartney. À défaut d’“Eleanor Rigby”, elle enregistre une version de“Yesterday”, autre ballade iconique des Beatles. Son interprétation s’inscrit parfaitement dans son univers, tout en rappelant l’efficacité mélodique de McCartney.

De son côté, “As Tears Go By” reste un jalon essentiel de sa carrière, prouvant qu’elle sait manier la mélancolie et les orchestrations feutrées. On peut donc imaginer le merveilleux résultat qu’auraient pu donner “Eleanor Rigby” ou “Etcetera” avec la voix de Faithfull. Mais les hasards de l’histoire de la pop en ont décidé autrement.

Pourquoi McCartney a préféré conserver « Eleanor Rigby »

Au-delà de la simple envie de se réserver un bon morceau, Paul McCartney pressentait sans doute la révolution que représenterait“Eleanor Rigby”dans la production pop : un titre où la guitare, la basse et la batterie disparaissent au profit d’un quatuor à cordes incisif. Les Beatles, alors en pleine mutation (Revolver marquant leur basculement vers des compositions plus expérimentales), avaient besoin d’un morceau phare pour illustrer cette nouvelle orientation artistique.

En outre, confier un titre si atypique, aux accents presque funèbres, à une chanteuse associée à la vague “sweet & sentimental” aurait pu dérouter le public de Marianne Faithfull. Ou peut-être McCartney craignait-il, au contraire, qu’elle en fasse un succès retentissant hors du contexte Beatles ? Autant de spéculations qui nourrissent la mythologie entourant “Eleanor Rigby”.

Un regret pour Faithfull, un enrichissement pour la pop

Même si Faithfull ne bénéficie pas de toutes ces chansons “offertes” par les Beatles, son parcours reste marqué par une singulière connexion avec la bande de Liverpool. Pour les fans, cela alimente une sorte d’univers parallèle : et si “Etcetera” était devenue le titre emblématique de Marianne Faithfull ? Et si “Eleanor Rigby” avait pris une toute autre direction ?

D’un autre côté, on ne peut nier le rôle crucial deRevolveret de “Eleanor Rigby” dans l’évolution de la musique pop. Sans cette audace expérimentale maintenue au sein de l’album, peut-être que les Beatles n’auraient pas franchi aussi vite les limites de la pop traditionnelle.

une collaboration rêvée, mais pas concrétisée

L’histoire de Marianne Faithfull et des Beatles est faite de rendez-vous manqués, d’ébauches jamais finalisées et de convoitises musicales non satisfaites. Un sentiment de “ce qui aurait pu être” plane autour de ces titres que McCartney a gardés pourRevolverou laissés dans l’ombre.

Cependant, les grandes carrières se forgent aussi dans ces décisions parfois frustrantes. Faithfull a pu consolider son style, entre folk, pop et nuances plus sombres, tandis que les Beatles ont poursuivi leur ascension vers la légende en conservant leurs morceaux-clés. Il n’empêche qu’il est fascinant d’imaginer l’empreinte que ces chansons auraient pu laisser dans la discographie de Marianne Faithfull — ou au contraire, dans celle des Beatles, si Paul McCartney avait cédé à la tentation de déléguer son chef-d’œuvre.

En fin de compte, cette anecdote illustre la générosité créative des Beatles, mais aussi leur instinct de conservation artistique : ils n’hésitaient pas à offrir des morceaux, tout en veillant à conserver ceux qui allaient marquer leur propre évolution. Marianne Faithfull est donc la grande absente de l’histoire de “Eleanor Rigby”… mais elle reste une figure centrale de la pop des sixties, grâce notamment à la plume des Rolling Stones et à ce soupçon de complicité manquée avec les Fab Four.