Entre admiration, rivalité et respect mutuel, les Beatles et les Rolling Stones ont entretenu une relation complexe, oscillant entre amitié sincère et divergences artistiques. Mick Jagger revient avec franchise sur cette histoire partagée.
Sommaire
- L’amitié feutrée entre les Stones et les Beatles : entre mythe collectif et réalités individuelles
- Le live, talon d’Achille des Beatles selon Jagger
- L’intelligence d’un groupe qui savait où s’arrêter
- Lennon, l’ami perdu : émotion sincère derrière la posture
- Des tensions, mais une réelle amitié musicale
- Deux visions du rock, deux héritages qui se croisent
- Légendes croisées, destins parallèles
L’amitié feutrée entre les Stones et les Beatles : entre mythe collectif et réalités individuelles
Il y a dans l’histoire du rock une polarité quasi mythologique entre deux phares de la musique britannique : The Beatles et The Rolling Stones. D’un côté, les garçons de Liverpool, proprets, innovateurs, catalyseurs de la pop culture des sixties ; de l’autre, les bad boys de Dartford, provocateurs, décadents, rebelles au formalisme. Cette opposition, souvent exagérée par les médias de l’époque comme de nos jours, masque une réalité plus nuancée : entre ces deux groupes majeurs, il existait autant de respect que de rivalité, autant de complicité que de tensions.
Et s’il est une voix autorisée pour lever le voile sur cette relation complexe, c’est bien celle de Mick Jagger. Le leader charismatique des Rolling Stones n’a jamais mâché ses mots. En 1995, dans les colonnes de Rolling Stone Magazine, il déclarait sans détour que les Beatles « n’étaient pas un grand groupe live ». Une affirmation tranchante, inattendue pour certains, qui mérite pourtant d’être contextualisée. Jagger ne cherchait pas tant à rabaisser les Beatles qu’à rappeler une vérité technique, souvent occultée par la ferveur légendaire qui entoure le Fab Four.
Le live, talon d’Achille des Beatles selon Jagger
Dans cet entretien devenu célèbre, Mick Jagger nuance la réputation scénique des Beatles. « Peut-être qu’ils l’étaient du temps du Cavern Club », lâche-t-il. Il fait ici référence aux premières années du groupe, lorsqu’ils se produisaient dans les caves enfumées de Liverpool, alors encore à l’état brut, sans la frénésie médiatique ni les hurlements hystériques qui allaient bientôt étouffer leurs prestations. Pour Jagger, le passage des Beatles à la célébrité mondiale a nui à leur capacité de performance en public. Non pas qu’ils manquaient de talent, mais leur musique, de plus en plus sophistiquée à mesure que les années 60 avançaient, dépassait les capacités techniques de la scène de l’époque. Et puis, il y avait ce mur sonore — littéralement — formé par les cris des fans, qui rendaient toute subtilité musicale inaudible.
Il est difficile de lui donner tort sur ce point. Les Beatles, confrontés à un contexte technique insuffisant (retours inexistants, sonorisation primitive, logistique approximative), ont fini par abandonner la scène en 1966, après leur ultime tournée américaine. Une décision impensable pour les Rolling Stones, pour qui la scène est l’essence même du rock.
L’intelligence d’un groupe qui savait où s’arrêter
Mick Jagger, pourtant, ne manque pas de reconnaître l’intelligence de la décision des Beatles. Cesser les tournées pour se consacrer à une œuvre de studio ambitieuse — de Revolver à Sgt. Pepper’s, en passant par The White Album — témoigne d’un sens aigu de la création. Jagger lui-même admet que les Beatles étaient « cet objet pionnier, révolutionnaire », dont l’impact sur la culture et l’industrie musicale est « difficile à surestimer ». Il reconnaît à Lennon, McCartney, Harrison et Starr une capacité d’innovation qui a ouvert la voie à toute une génération, Stones compris. En un sens, leur retraite scénique a permis aux Beatles d’entrer dans une autre dimension artistique, là où les Stones, eux, sont restés viscéralement attachés à la sueur des planches.
Lennon, l’ami perdu : émotion sincère derrière la posture
Au-delà des analyses artistiques, c’est dans les propos de Jagger sur John Lennon que l’on perçoit une forme de tendresse pudique, rare chez celui que l’on caricature souvent en dandy cynique. L’assassinat de Lennon, en décembre 1980, l’a profondément marqué. « J’ai juste ressenti une immense tristesse à la perte de quelqu’un que j’aimais profondément », confie-t-il, avant de dénoncer l’ironie tragique de la mort violente d’un homme pacifiste.
Jagger évite les grandes déclarations publiques. Il ne veut pas « rédiger un article pour The Guardian », ironise-t-il. Cette sobriété n’enlève rien à la sincérité de son émotion. Il se moque gentiment de la manie journalistique de vouloir tout encadrer dans des lignes temporelles : « les dinosaures s’éteignent ici, les mammouths ici, et John Lennon meurt ici. » La formule est caustique, mais révélatrice d’un malaise plus profond face à la muséification des figures mythiques.
Des tensions, mais une réelle amitié musicale
On a souvent parlé de rivalité entre les deux groupes, mais Jagger lui-même a rappelé combien l’amitié était réelle, notamment à leurs débuts. Un exemple emblématique : c’est le duo Lennon-McCartney qui offrit aux Rolling Stones l’un de leurs premiers succès, I Wanna Be Your Man, en 1963. Un geste symbolique, fraternel, presque chevaleresque, dans une industrie qui n’était pourtant pas avare en coups bas.
Lors de son discours d’introduction des Beatles au Rock & Roll Hall of Fame en 1988, Mick Jagger se remémore avec un brin d’humour la première fois qu’il a entendu Love Me Do. Il en fut contrarié, reconnaît-il, tant le morceau lui semblait puiser dans l’esthétique blues que les Stones affectionnaient. Il finit pourtant par reconnaître à la chanson une efficacité redoutable, et surtout à ses auteurs un génie d’écriture incomparable. Jagger, avec sa verve habituelle, souligne la révolution que représentaient les Beatles dans le paysage musical britannique de l’époque : alors que la pop anglaise se perdait dans des bluettes sans saveur, eux apportèrent ambition, originalité, et une fougue irrésistible.
Deux visions du rock, deux héritages qui se croisent
Ce que cette interview révèle, au fond, c’est la coexistence de deux visions du rock. Les Beatles étaient des architectes sonores, des chercheurs, des alchimistes du studio. Les Stones, eux, sont des bêtes de scène, viscéralement ancrés dans la tradition du rhythm and blues. Cette divergence ne rend pas l’un supérieur à l’autre. Elle illustre au contraire la richesse d’un genre qui, dans les années 60, a su se réinventer en permanence.
Mick Jagger, en soulignant les limites scéniques des Beatles, ne fait que rappeler cette différence fondamentale. Il ne leur retire rien de leur aura ni de leur génie. Il affirme seulement que, pour lui, l’expérience rock ultime reste celle du concert, du partage immédiat avec le public, de la sueur, des décibels, du risque. Une philosophie que les Stones ont érigée en dogme, tandis que les Beatles choisissaient le laboratoire sonore comme terrain de jeu.
Légendes croisées, destins parallèles
Aujourd’hui, plus de soixante ans après leur premier face-à-face, les Beatles et les Rolling Stones continuent d’irriguer la mémoire collective. Leurs héritages sont complémentaires, comme deux pôles d’un même aimant. Les propos de Mick Jagger sur leurs prestations scéniques n’enlèvent rien à la magie Beatles. Ils nous invitent à les regarder avec lucidité, à comprendre que derrière le mythe, il y avait des choix, des limites, des forces distinctes.
Si les Beatles ont su cristalliser l’instant, les Stones ont su le prolonger. Là où Lennon chantait l’imaginaire d’un monde en paix, Jagger continue à incarner l’énergie brute d’un rock éternel. Et c’est sans doute dans cette tension, cette dialectique entre rêve et réalité, entre introspection et exubérance, que réside l’essence même de ce que fut, et demeure, l’âge d’or du rock britannique.