Le 10 Admiral Grove, maison d’enfance de Ringo Starr à Liverpool, incarne la mémoire vivante du Beatles. Aujourd’hui propriété de Jackie Holmes, passionnée de rock, ce lieu chargé d’histoire continue de vibrer grâce à son héritage et à ceux qui le préservent avec amour.
Il est des murs qui ont vu naître bien plus que de simples destins : ils ont vu éclore des légendes. Le 24 mars 2016, précisément il y a neuf ans, l’une de ces modestes façades de brique de Toxteth, un quartier populaire de Liverpool, entrait dans une nouvelle ère de son existence. Le 10 Admiral Grove, maison d’enfance de Richard Starkey – plus connu du monde sous le nom de Ringo Starr – trouvait un nouveau propriétaire en la personne de Jackie Holmes, une fan britannique des Beatles au goût très affirmé pour les lieux empreints d’histoire. Et quelle histoire que celle de cette bâtisse modeste qui a abrité, durant vingt années, l’un des batteurs les plus emblématiques de l’histoire du rock.
Sommaire
- Le battement de cœur de Dingle
- Un foyer modeste, une enfance mouvementée
- Une maison devenue sanctuaire discret
- Jackie Holmes : une collectionneuse de mémoire
- Une mémoire ancrée dans la pierre et la chanson
- Une maison comme point d’ancrage de l’identité Beatles
Le battement de cœur de Dingle
Admiral Grove. Deux mots qui, pour les Liverpuldiens initiés, éveillent une certaine nostalgie. Située dans le quartier de Dingle, au sud de Liverpool, cette rue étroite et paisible, bordée de maisons mitoyennes victoriennes, fut le théâtre d’une enfance marquée par la précarité, la maladie, mais aussi par un esprit de résilience et de tendresse maternelle. Après la séparation de ses parents alors qu’il n’avait que trois ans, Ringo et sa mère Elsie Starkey quittèrent le 9 Madryn Street – sa maison natale – pour s’installer au 10 Admiral Grove. Cette demeure deviendra l’ancrage du jeune Richard pendant deux décennies, jusqu’à ce que la Beatlemania le propulse dans un autre monde, celui de la célébrité fulgurante.
La maison est typique du bâti ouvrier de l’époque : une structure simple, deux pièces à l’étage, deux pièces en bas, une cour à l’arrière. Mais ce qui fait de cette adresse un lieu singulier ne réside pas dans l’architecture, mais dans les souvenirs qu’elle renferme, les pas précoces du futur Beatles qui y résonnèrent, et la figure d’une mère courage qui y tint, envers et contre tout, un foyer chaleureux malgré l’adversité.
Un foyer modeste, une enfance mouvementée
Le petit Richard, surnommé Ritchie, connut une santé fragile. Frappé successivement par une appendicite mal soignée puis une grave péritonite, il passa une partie de sa jeunesse à l’hôpital pour enfants de Liverpool. Les longues périodes d’alitement forcèrent Elsie à faire l’école à domicile. C’est dans cette chambre exiguë de l’Admiral Grove qu’il apprit à lire et écrire. Une enfance donc marquée par la maladie, mais aussi par une détermination rare chez un enfant de condition modeste.
Le quartier, bien que populaire, regorgeait d’une chaleur humaine palpable. La maison, elle, jouxtait le pub The Empress, où sa mère travaillait comme barmaid. Ce pub – dont la façade s’est retrouvée immortalisée en 1970 sur la pochette de l’album solo de Ringo, Sentimental Journey – servait de prolongement au foyer. Ringo y forgea un goût pour la convivialité, la musique populaire et l’humour typique de Liverpool.
À 13 ans, la vie du jeune Starkey fut bouleversée par l’arrivée d’un beau-père, Harry Graves, que sa mère épousa. Ce Londonien bienveillant lui offrit un modèle masculin stable, un contrepoint bienvenu dans une vie marquée jusque-là par l’absence paternelle. Les années d’adolescence de Ringo, dans cette maison de Dingle, coïncident avec ses premiers émois musicaux, bien que la batterie n’entra dans sa vie qu’un peu plus tard, dans les clubs enfumés de la ville.
Une maison devenue sanctuaire discret
C’est en 1963, l’année où il épouse Maureen Cox et où les Beatles atteignent leur premier sommet de célébrité, que Ringo quitte définitivement le 10 Admiral Grove. Sa mère et Harry furent logés dans un quartier plus résidentiel de Gateacre, grâce à la générosité du fils désormais célèbre. Mais la maison de Toxteth ne sombra pas dans l’oubli. Pendant près de quarante ans, elle fut habitée par une certaine Margaret Grose, qui s’y installa vers les années 1970. Elle y vécut jusqu’à sa mort en 2015, à l’âge vénérable de 91 ans. Durant toutes ces années, elle ouvrit volontiers sa porte aux pèlerins venus des quatre coins du monde, recueillant des milliers de livres sterling pour des œuvres caritatives en racontant la vie du jeune Ringo avec une chaleur toute liverpuldienne.
Un an après le décès de Margaret, la maison fut mise en vente aux enchères par Plus Dane, un organisme de logement social qui en possédait la gestion. La vente, organisée dans un lieu ô combien symbolique – le Cavern Club de Liverpool – attira les regards des fans comme des curieux. Guidée à 55 000 livres, la maison trouva preneur à 70 000 livres, un prix modeste en regard de son caractère historique. L’acheteuse, Jackie Holmes, ne s’en cache pas : ce n’est pas un simple investissement, c’est un acte de passion.
Jackie Holmes : une collectionneuse de mémoire
Jackie Holmes n’en est pas à son premier coup d’éclat. Cette londonienne passionnée de rock et d’histoire beatlesque possède également l’ancienne maison d’enfance de George Harrison à Speke, acquise en 2014, ainsi que celle de Julia Lennon, mère de John, acquise en 2015. Des achats motivés non par un désir de spéculation, mais par une volonté assumée de préservation. “Je ne veux pas acheter toutes les maisons des Beatles, seulement celles qui ont une vraie histoire”, déclara-t-elle à la presse locale. Le 10 Admiral Grove coche toutes les cases : authenticité, symbolisme, humilité.
Conformément aux clauses imposées par le vendeur, la maison ne pourra pas devenir un site touristique officiel. Et c’est tant mieux, dirait-on. Holmes envisage de louer le bien à une personne respectueuse de l’histoire du lieu, “quelqu’un qui aime les Beatles presque autant qu’elle”. Dans cette vision, la maison n’est pas figée comme un musée poussiéreux, mais continue de vivre, d’accueillir des histoires humaines, comme elle le fit jadis avec la famille Starkey.
Une mémoire ancrée dans la pierre et la chanson
Le 10 Admiral Grove reste un jalon dans la trajectoire de Ringo. Il n’a jamais renié ses racines, bien au contraire. En 2008, dans sa chanson “Liverpool 8”, titre éponyme d’un album sincère et autobiographique, il rend hommage à sa ville natale et aux deux lieux fondateurs de sa jeunesse : Madryn Street et Admiral Grove. “Liverpool I left you”, chante-t-il avec une pointe de mélancolie, “but I never let you down”. Ces mots résonnent comme une promesse tenue. Car même si le Ringo adulte vécut entre Monte Carlo, Los Angeles et le reste du monde, le Ringo de l’enfance est à jamais le petit garçon de Dingle.
La BBC immortalisa même la rue dans un de ses documentaires phares sur la Beatlemania, The Mersey Sound, où l’on voit Ringo tentant de rejoindre la voiture décapotable de George Harrison au milieu d’une foule en délire. Le contraste entre la ferveur populaire et la modestie du décor n’en est que plus frappant. C’est peut-être cela, la magie des Beatles : l’irruption de l’extraordinaire dans l’ordinaire.
Une maison comme point d’ancrage de l’identité Beatles
À l’heure où les maisons d’enfance des Beatles deviennent objets de spéculation, lieux de pèlerinage ou éléments de muséographie, la démarche de Jackie Holmes interroge en profondeur notre rapport au patrimoine populaire. Elle rappelle que l’histoire du rock, celle des Beatles notamment, ne se lit pas seulement dans les studios d’Abbey Road ou les pages du Rolling Stone, mais aussi dans les ruelles pavées de Liverpool, dans ces maisons ouvrières aux rideaux brodés, témoins muets d’une époque révolue.
Le 10 Admiral Grove n’est pas seulement la maison de Ringo. Elle est aussi celle d’un Liverpool disparu, d’un Royaume-Uni d’après-guerre encore cabossé, d’un monde où quatre garçons venus de presque rien allaient changer à jamais l’histoire de la musique. Grâce à des passionnés comme Holmes, ces lieux conservent leur âme et continuent de transmettre un récit profondément humain.
À l’heure où l’on célèbre le neuvième anniversaire de ce rachat discret mais significatif, il nous semble juste de saluer à la fois la mémoire de ce qu’a été Admiral Grove, et la fidélité de ceux qui, envers et contre les injonctions du temps, choisissent de la préserver. Car au fond, c’est peut-être cela l’essence même des Beatles : une histoire d’amour et de fidélité entre une ville, des chansons, et des âmes qui refusent l’oubli.