Yesterday née dans un rêve de McCartney, Yesterday est devenue la chanson la plus reprise de l’histoire. Ballade mélancolique enregistrée en solo, elle incarne à elle seule l’universalité et la magie intemporelle des Beatles.
Parmi les quelque deux cents chansons originales gravées par les Beatles, certaines sont devenues des étendards générationnels, des balises musicales traversant les décennies sans perdre une once de leur éclat. Mais s’il fallait élire une œuvre qui, au-delà des charts, a marqué les esprits par sa capacité à émouvoir, à inspirer et à renaître sous d’innombrables formes, c’est bien Yesterday qui s’imposerait. Pourtant, ce bijou de mélancolie n’était pas prédestiné à un tel destin. Retour sur l’histoire improbable, presque surréaliste, de la chanson la plus reprise de tous les temps – et, selon certains, la plus belle jamais écrite.
Sommaire
- Le miracle de Wimpole Street
- Une chanson presque solo
- Le refus britannique et le triomphe mondial
- Une pluie de chiffres records
- L’écriture fragmentaire d’un classique
- L’ambiguïté Lennon-McCartney
- Un impact culturel multigénérationnel
- Yesterday ou l’éternité d’un instant
Le miracle de Wimpole Street
C’est dans un appartement londonien du quartier huppé de Marylebone, au 57 Wimpole Street, résidence de la famille Asher, que Yesterday a vu le jour. Paul McCartney, alors en couple avec l’actrice Jane Asher, y vivait depuis quelques mois. Un matin de 1964, il se réveille avec une mélodie complète en tête. Elle s’impose à lui, limpide, comme dictée par une source supérieure. Pris d’un doute, McCartney craint d’avoir, inconsciemment, plagié une chanson existante.
« Pendant un mois, je me suis baladé dans le métier en demandant à tout le monde : « Tu connais ce morceau ? Il existe déjà ou pas ? » C’était comme si j’avais trouvé un portefeuille dans la rue et que j’allais au commissariat pour le rendre. Si personne ne se manifestait, je pourrais le garder. »
Personne ne reconnaît la mélodie. Paul, rassuré, commence à la travailler. Mais les paroles, elles, tardent à venir. Pour ne pas perdre le fil, il compose une version temporaire avec des mots absurdes :
« Scrambled eggs, oh my baby, how I love your legs… »
L’anecdote prêtera à rire au sein du groupe, au point que John Lennon se souviendra plus tard :
« Le morceau tournait en boucle pendant des mois. À chaque session d’écriture, il revenait sur la table. On plaisantait tellement avec le titre provisoire « Scrambled Eggs » que ça en devenait un running gag. »
Une chanson presque solo
Enregistrée en juin 1965, Yesterday se distingue immédiatement du reste du répertoire des Beatles. C’est une ballade acoustique, sobre, intime. Pour la première fois, un titre du groupe est interprété par un seul membre. McCartney y chante seul, accompagné d’une guitare acoustique et d’un quatuor à cordes, arrangement conçu par le producteur George Martin.
John Lennon, George Harrison et Ringo Starr sont absents de l’enregistrement. C’est une première. Certains y voient un signe avant-coureur de la trajectoire solo que prendra plus tard Paul. D’autres, au contraire, saluent le coup de génie collectif du groupe et de son entourage, qui ont permis à une chanson aussi singulière de voir le jour au sein d’un univers alors dominé par le rock ‘n’ roll et la pop enjouée.
George Martin, qui avait déjà permis à la musique des Beatles de se métamorphoser en y injectant des éléments classiques, comprend instantanément le potentiel émotionnel de cette ballade nue. Il propose un arrangement de cordes simple mais poignant, qui deviendra indissociable de la chanson elle-même.
Le refus britannique et le triomphe mondial
Yesterday ne sort pas immédiatement en single au Royaume-Uni. George Martin et les Beatles redoutent que la chanson, trop éloignée du style du groupe, ne brouille leur image. Elle est pourtant publiée en single aux États-Unis en septembre 1965, et devient un triomphe immédiat. Numéro 1 pendant quatre semaines, elle s’impose comme un standard instantané.
Le Royaume-Uni devra attendre 1976 pour voir enfin Yesterday sortir officiellement en 45 tours.
Le succès est tel que le titre devient, en quelques années, un classique du répertoire mondial. La chanson est jouée, reprise, adaptée dans toutes les langues, par des artistes de tous horizons – de Ray Charles à Elvis Presley, de Frank Sinatra à Plácido Domingo, en passant par Marvin Gaye, Boyz II Men ou encore Aretha Franklin.
Une pluie de chiffres records
D’après le Guinness Book of Records, Yesterday détient le titre de chanson la plus reprise de l’histoire, avec plus de 1 600 versions officielles recensées. Selon les estimations de la Broadcast Music Incorporated (BMI), elle aurait été diffusée à la radio plus de sept millions de fois rien que durant le XXe siècle. Des chiffres vertigineux, qui témoignent d’une portée universelle.
En 1999, elle est élue « meilleure chanson du XXe siècle » par les auditeurs de la BBC Radio 2 et un panel d’experts. En 2000, MTV et le magazine Rolling Stone la désignent comme la plus grande chanson pop de tous les temps.
Le paradoxe est saisissant : Yesterday est l’une des compositions les plus personnelles de Paul McCartney, une réflexion douce-amère sur le passage du temps, la perte et la nostalgie — et pourtant, elle touche l’humanité entière.
L’écriture fragmentaire d’un classique
Dans une interview donnée des années plus tard, McCartney révèle que les paroles définitives lui sont venues lors d’un voyage au Portugal, en 1965, en compagnie de sa compagne de l’époque. En voiture, il laisse vagabonder son esprit autour de la mélodie qu’il a en tête depuis des mois. Il joue avec les sons, les rimes :
« Yes-ter-day… Sud-den-ly… Fun-il-ly… Mer-il-ly… »
C’est le déclic. Les premiers mots émergent : « Yesterday, all my troubles seemed so far away… »
Tout s’enchaîne alors avec une fluidité désarmante. La chanson semble s’écrire d’elle-même, comme si elle n’attendait qu’à être trouvée. Et ce qui n’était qu’une berceuse onirique devient l’un des chefs-d’œuvre les plus poignants du répertoire anglophone.
L’ambiguïté Lennon-McCartney
Bien que McCartney soit l’unique auteur de la chanson – à la fois paroles et musique – elle est, comme toutes les compositions du tandem, créditée Lennon/McCartney. John Lennon, cependant, n’a jamais revendiqué la moindre part dans l’écriture de Yesterday.
Dans ses déclarations ultérieures, il reconnaît la beauté du morceau tout en marquant une certaine distance. Il n’a jamais caché qu’il préférait les chansons plus abrasives, plus engagées. Pourtant, il admettra dans une interview de 1980 :
« C’est une belle chanson, je n’y ai rien apporté mais elle est magnifique. »
La séparation artistique des deux leaders du groupe commence d’ailleurs à se dessiner dans ces années-là. Tandis que Lennon explore des territoires plus introspectifs ou politiques (Help!, Norwegian Wood, Revolution), McCartney affine son goût pour les ballades aux mélodies élégantes et intemporelles.
Un impact culturel multigénérationnel
Ce qui frappe avec Yesterday, c’est sa capacité à traverser les époques sans perdre de sa force émotionnelle. Elle a été chantée sur tous les continents, utilisée dans des films, des séries, des cérémonies. Elle accompagne les enterrements, les ruptures, les moments de solitude autant que les instants de grâce.
La simplicité de son arrangement, la clarté de sa ligne mélodique, la sobriété de son texte : tout concourt à en faire une chanson universelle. Peu de morceaux parviennent à exprimer avec autant de délicatesse la mélancolie sans tomber dans le pathos.
Yesterday ou l’éternité d’un instant
Il y a, dans Yesterday, quelque chose d’intouchable. Une pureté, presque, qui fait qu’elle ne vieillit pas. Comme si elle appartenait à une mémoire collective. Le génie de McCartney, ici, n’est pas d’avoir voulu composer un chef-d’œuvre. Il s’est simplement mis à l’écoute de ce qui lui traversait l’esprit, a su le capter et le fixer.
La chanson aurait pu ne jamais voir le jour. Elle aurait pu rester enfouie dans un rêve, se perdre dans un flot d’idées abandonnées. Mais elle est là, depuis 1965, et elle continue de nous hanter, doucement.
Paul McCartney, qui l’interprète encore sur scène, seul avec sa guitare ou au piano, sait ce qu’elle représente. À chaque reprise, c’est comme s’il rejouait ce matin de Wimpole Street, comme si Yesterday n’était jamais tout à fait finie.
Et si l’on devait résumer l’impact des Beatles, leur capacité à marier génie et accessibilité, fulgurance et simplicité, on pourrait bien se contenter d’un mot, d’un seul : Yesterday.