Dans l’œil du cyclone : la genèse houleuse de « Revolution 9 », cette pièce qui faillit ne jamais figurer sur le White Album

Publié le 26 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1968, dans un climat de tensions internes, John Lennon impose « Revolution 9 » sur le White Album, malgré l’opposition farouche de Paul McCartney. Collage sonore déroutant, cette œuvre expérimentale divise critiques et fans, et révèle les fractures profondes au sein des Beatles.


L’année 1968 fut, pour les Beatles, un théâtre de tensions artistiques, de désaccords personnels et de mutations profondes dans la trajectoire du groupe. C’est dans cette atmosphère chargée, électrique, parfois quasi irréconciliable, qu’est née The Beatles, plus communément surnommé le White Album, ce double disque d’une richesse hétéroclite où cohabitent ballades pastorales, rock abrasif, expérimentation sonore et soupirs d’absurde. L’un des moments les plus controversés – et certainement le plus polarisant – de cet album se niche en toute fin de la face quatre : Revolution 9. Une œuvre aussi fascinante qu’hermétique, qui suscita alors l’incompréhension, la raillerie, voire l’irritation, y compris au sein du groupe lui-même.

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Les cendres du rêve psychédélique

Loin de l’unité lumineuse affichée un an plus tôt avec Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, le White Album voit les Beatles se fragmenter. Leur séjour en Inde, censé les apaiser et les reconnecter à l’essentiel, a laissé des cicatrices : chacun revient à Londres avec ses propres morceaux, ses propres ambitions, parfois ses propres méthodes d’enregistrement. La synergie si chère aux débuts du groupe cède le pas à des sessions souvent isolées, marquées par les absences, les silences et les regards fuyants.

C’est dans ce climat que John Lennon, épaulé par Yoko Ono et soutenu par un George Harrison curieux de nouvelles textures, se lance dans un projet déroutant : un collage sonore baptisé Revolution 9, prolongement bruitiste et déconstruit de son morceau Revolution, qui connaîtra trois versions distinctes en 1968. La version la plus rock paraîtra en single (Revolution 1), tandis que cette excroissance expérimentale deviendra un ovni de plus de huit minutes, sans mélodie, sans structure, sans refrain.

Le laboratoire Lennon-Ono : un manifeste dadaïste

« Revolution 9 était une image inconsciente de ce que je pense qu’il se produira quand la révolution éclatera », déclara John Lennon en 1968, comme pour justifier cette digression sonore où se mêlent cris, bruits d’explosions, extraits de discours, fragments de musique classique et effets de bande inversés. Il s’agissait, selon lui, de traduire par le chaos le tumulte du monde en marche, cette époque saturée de tensions politiques, de révoltes étudiantes, de conflits internationaux.

L’enregistrement, commencé à partir du 30 mai 1968, se fonde sur une longue prise de Revolution (dix minutes), amputée de sa partie chantée. Lennon la retravaille en studio, accumulant pas moins de trente boucles sonores. Il pioche dans la bibliothèque sonore d’EMI, découpe, colle, ralentit, inverse, superpose, avec une patience d’orfèvre. Il en résulte une fresque sonore hallucinée, sans précédent dans l’histoire de la pop, et qui emprunte autant à Karlheinz Stockhausen qu’au surréalisme radiophonique. Le gimmick obsédant « Number nine… Number nine… », répété ad libitum, provient d’un enregistrement technique d’un ingénieur d’EMI – une trouvaille accidentelle que John adore immédiatement, autant pour son effet hypnotique que pour sa coïncidence numérologique (il est né un 9 octobre, et a toujours eu une fascination pour ce chiffre).

McCartney, farouchement opposé

Mais tout le monde, au sein du groupe, ne partage pas cette ferveur expérimentale. Paul McCartney, qui n’a pas participé à la réalisation du morceau (étant alors hors du pays), découvre le résultat final avec stupeur. Selon le témoignage du célèbre ingénieur du son Geoff Emerick dans Here, There and Everywhere, McCartney rejette l’œuvre d’un bloc : il la juge vide de sens et estime qu’elle n’a rien à faire sur un disque des Beatles.

Ce refus n’est pas anodin. Paul, grand architecte de Sgt. Pepper et fervent défenseur de la forme chanson, considère que le groupe s’éloigne dangereusement de ce qui a fait son identité. L’inclusion de Revolution 9 serait, à ses yeux, une faute de goût, voire un geste anti-Beatles. Il tente de convaincre Lennon d’abandonner le projet, ou du moins de le garder pour une publication parallèle. Mais John, renforcé par le soutien de Yoko Ono, impose sa vision. Et George Harrison, toujours friand d’explorations musicales marginales, n’émet aucune objection. Ringo Starr, de son côté, reste en retrait, peu concerné par les décisions artistiques concernant ce morceau si éloigné de son univers rythmique.

Une fracture révélatrice

Cette opposition artistique entre Lennon et McCartney n’est pas qu’un désaccord ponctuel : elle incarne une fracture plus profonde, un divorce esthétique entre deux visions de la musique. Là où Paul vise la perfection pop, l’harmonie, l’élégance mélodique, John cherche désormais la provocation, le chaos contrôlé, le manifeste sonore. Revolution 9 est moins une chanson qu’une déclaration d’intention. Il veut casser les codes, faire de l’album un espace de liberté absolue, quitte à perdre l’auditeur en route.

Cette confrontation est d’autant plus significative qu’elle s’inscrit dans une période où les tensions personnelles atteignent leur paroxysme. Ringo quitte brièvement le groupe lors des sessions de Back in the USSR. George s’agace de voir ses compositions reléguées à l’arrière-plan. John, de plus en plus absorbé par sa relation fusionnelle avec Yoko, s’éloigne des dynamiques collectives. Paul, quant à lui, s’accroche au navire Beatles comme à une bouée, tentant désespérément de maintenir une cohérence que les autres ne semblent plus vouloir.

Réception critique : un tollé retentissant

À sa sortie, Revolution 9 provoque un véritable choc. Rares sont ceux qui, en 1968, comprennent l’intention de Lennon. La critique se montre impitoyable. Alan Smith du NME la qualifie de « pièce prétentieuse et ridicule », un « délire immature » qui ternit le talent du groupe. Melody Maker la juge « bruyante, ennuyeuse et sans signification ». Pour beaucoup, cette piste finale est un épilogue indigeste, une tache noire au terme d’un album pourtant magistral.

Des décennies plus tard, le jugement demeure clivé. Certains y voient une œuvre visionnaire, préfigurant l’ambient, le sampling, voire les expérimentations électroniques d’un Brian Eno. D’autres continuent d’y voir un caprice mégalomaniaque, un naufrage d’ego déguisé en avant-garde. Le musicologue Jonathan Gould, dans son étude détaillée des Beatles, n’hésite pas à écrire que Revolution 9 est « une gêne qui, telle un trou noir, absorbe l’énergie accumulée durant les quatre faces du disque ».

La légende en marche… malgré elle

Et pourtant, malgré toutes les critiques, malgré les tensions qu’elle cristallise, Revolution 9 occupe une place singulière dans l’histoire des Beatles. Elle marque une tentative audacieuse de faire éclater les frontières du format chanson. Elle préfigure les démarches solos de John et Yoko, tout en annonçant l’implosion du groupe. Elle agit comme un miroir du chaos intérieur des Fab Four, de leurs aspirations divergentes, de leur volonté parfois inconciliable d’inventer un langage musical nouveau.

En 1980, peu avant sa mort, Lennon défendra encore le morceau avec ferveur, rappelant qu’il y avait mis autant, voire plus, d’énergie que dans ses compositions plus traditionnelles. Yoko, elle aussi, continuera à revendiquer cette œuvre comme un point d’orgue de leur engagement artistique commun, un manifeste sonore à mi-chemin entre dadaïsme et politique.

Une expérimentation gravée dans le marbre

Avec le recul, on pourrait dire que Revolution 9 est moins un morceau à écouter qu’une pièce à observer. C’est une installation sonore, un objet conceptuel, presque un anti-morceau. Elle échappe à l’analyse musicale traditionnelle, tout comme elle a échappé aux règles du groupe qui l’a produite.

Elle reste, plus d’un demi-siècle après sa parution, une énigme posée au cœur de la pop. Une question ouverte plutôt qu’une réponse mélodique. Et, peut-être, la preuve ultime que les Beatles, même dans leurs désaccords les plus profonds, ont su faire de leurs divergences un terrain d’exploration sans équivalent dans l’histoire de la musique.

Là où Paul voyait une impasse, John entendait un horizon. Et au fond, c’est cette dualité — cette friction créatrice — qui continue d’alimenter le feu sacré du mythe Beatles.