Ces tubes que vous ne saviez pas écrits par les Beatles !

Publié le 27 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Parmi les mythes fondateurs du rock britannique, les Beatles règnent comme une constellation dont les étoiles ne cessent d’émettre leur lumière, des décennies après leur dissolution. Leur œuvre, monumentale, s’étend bien au-delà de ce que leur discographie officielle laisse paraître. Car si John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr ont bâti une cathédrale sonore à leur nom, ils ont aussi écrit pour d’autres, parfois dans l’ombre, parfois à visage découvert, parfois même sous pseudonyme.

Derrière certains succès des années 60, que l’on croyait nés loin de Liverpool, se cache en réalité la plume de l’un des Beatles. Ces chansons, devenues pour certaines des classiques, racontent une autre histoire de la Beatlemania : celle d’une influence tentaculaire, presque silencieuse, qui s’est infiltrée dans l’ADN de la pop et du rock anglais.

Voici donc un voyage dans cet univers parallèle, où les Beatles composent, offrent, testent, collaborent, tout en laissant leur empreinte invisible mais bien réelle sur d’autres voix que les leurs.

Sommaire

Un tremplin nommé Stones : Quand Lennon et McCartney donnent le ton

L’histoire est bien connue des amateurs, mais elle mérite d’être recontée. Nous sommes en 1963. Les Beatles explosent, et les Rolling Stones, encore balbutiants, peinent à trouver leur première chanson originale. C’est alors que John Lennon et Paul McCartney interviennent. Ils leur offrent “I Wanna Be Your Man”, un titre direct, nerveux, parfaitement calibré pour les Stones.

La version des Rolling Stones sort avant celle des Beatles, devenant leur premier succès significatif. Lennon dira plus tard qu’il s’agissait d’un « morceau jetable » qu’ils n’auraient sans doute jamais sorti eux-mêmes. Ce qui ne les empêchera pas de l’intégrer à leur album With the Beatles, la même année. Ironiquement, la chanson révéla autant la fougue des Stones que le génie prolifique des Beatles, capables de créer des tubes… à la volée.

Le laboratoire Apple : McCartney et les siens en mécènes

Lorsque les Beatles fondent Apple Corps en 1968, leur ambition dépasse le cadre du groupe. Ils veulent promouvoir de jeunes artistes, offrir une plateforme à des talents qui, autrement, ne trouveraient peut-être pas leur place dans l’industrie. C’est dans ce contexte que Badfinger, groupe gallois encore inconnu, entre en scène.

Paul McCartney leur écrit “Come and Get It”, un morceau pop accrocheur, aux harmonies limpides. McCartney leur livre une démo impeccable, et leur donne une consigne simple : « Enregistrez-la exactement comme ça. » Ils obéiront au doigt et à l’œil, et le morceau deviendra un hit mondial. Derrière le geste, il y a aussi une démonstration : McCartney sait encore ce qui fait un tube. Et il peut le donner, comme un roi distribue les joyaux de sa couronne.

Les confidences de McCartney : Le cas Peter and Gordon

S’il y eut un duo qui bénéficia de la générosité artistique de Paul McCartney, c’est bien Peter and Gordon. Et pour cause : Peter Asher n’était autre que le frère de Jane Asher, alors fiancée de McCartney. Cette proximité donna naissance à plusieurs collaborations, dont la plus célèbre reste “A World Without Love”.

Paul écrivit cette chanson alors qu’il n’était encore qu’un adolescent. Trop douce pour les Beatles, jugée « trop légère » par Lennon, elle trouva chez Peter and Gordon un écrin parfait. Le morceau grimpa en tête des charts britanniques et américains en 1964.

Deux ans plus tard, McCartney, un brin malicieux, tenta une expérience. Il écrivit une autre chanson pour le duo, “Woman”, mais signa cette fois du pseudonyme Bernard Webb. Le but ? Prouver que son nom n’était pas seul responsable du succès d’un morceau. La supercherie ne tint que quelques semaines. Lorsque la vérité éclata, le morceau se trouvait déjà confortablement installé dans les charts. Preuve, s’il en fallait, que le talent de McCartney parlait pour lui, même masqué.

La muse Cilla Black : l’alter ego féminin des Beatles

Amie intime de Brian Epstein, proche du groupe, Cilla Black incarne cette figure rare de la scène britannique des années 60 : une femme propulsée par les Beatles, mais avec un univers propre, distinct. Paul McCartney lui écrit “Love of the Loved”, une chanson issue du tout début des Beatles, enregistrée à l’époque de l’audition ratée chez Decca. Le morceau, que les Beatles ne retiendront jamais dans leur discographie officielle, deviendra pourtant le premier single de Cilla, atteignant le top 40 au Royaume-Uni.

Cinq ans plus tard, en 1968, Cilla Black anime sa propre émission télévisée, Cilla. Pour le générique, McCartney compose “Step Inside Love”, une ballade lumineuse, chantée à la manière d’une invitation. Les Beatles enregistreront eux-mêmes une version du morceau, restée longtemps inédite, avant d’être exhumée dans Anthology 3 en 1996. Cette chanson est l’un des joyaux cachés de l’époque blanche, une passerelle entre le groupe et ses satellites féminins.

Lennon dans l’ombre : l’étrange destin de “Bad to Me”

Billy J. Kramer with the Dakotas fut un autre protégé du duo Lennon-McCartney. En 1963, John Lennon lui offre “Bad to Me”, une bluette pop sucrée, taillée pour les hit-parades. Le morceau atteint la première place au Royaume-Uni, confirmant la capacité du tandem à fabriquer des tubes, même pour d’autres voix.

La version des Beatles ne vit jamais le jour, mais une démo de Lennon, sobre et fragile, fit surface en 2013, incluse dans la compilation numérique The Beatles Bootleg Recordings 1963. Ce document rare donne à entendre ce qu’aurait pu être ce morceau dans la bouche de son auteur, et révèle un Lennon plus tendre, presque pudique, loin des expérimentations sonores de ses années psychédéliques.

Mary Hopkin et le chant du départ

Parmi les signatures de prestige du label Apple, la jeune galloise Mary Hopkin fut sans doute l’une des plus brillantes révélations. Après le succès planétaire de “Those Were the Days”, produit par McCartney, ce dernier lui compose un second single : “Goodbye”. Simple, mélodique, mélancolique, la chanson est typique du style de Paul, entre nostalgie adolescente et efficacité pop.

Le morceau grimpe jusqu’à la deuxième place des charts britanniques… freiné uniquement par un autre single signé Lennon-McCartney : “Get Back”, interprété par les Beatles eux-mêmes. Une anecdote révélatrice : même lorsqu’ils écrivent pour les autres, les Beatles finissent par se faire concurrence.

George Harrison : l’alchimiste discret

Si Paul et John occupent souvent le devant de la scène lorsqu’on évoque les chansons écrites pour d’autres, George Harrison, lui, agit en coulisses. En 1968, il compose “Sour Milk Sea”, un titre énergique, spirituel, qu’il confie à Jackie Lomax, un chanteur bluesy signé sur Apple.

Le morceau est un véritable all-star band déguisé : George à la guitare, Paul à la basse, Ringo à la batterie, Eric Clapton en renfort. Pourtant, malgré cette dream team, la chanson ne trouve pas son public. Injustement oubliée, “Sour Milk Sea” est une pépite brute, l’un des rares morceaux post-psychédéliques de Harrison à ne pas avoir connu de reconnaissance immédiate. Elle reste aujourd’hui une curiosité précieuse pour les amateurs du guitariste spirituel.

Le dernier adieu de Cream, scellé par Harrison

“Badge”, sorti en 1969, est souvent considéré comme l’un des plus grands morceaux du groupe Cream. Peu savent que George Harrison en est le co-auteur. Il collabore ici avec Eric Clapton, son ami et futur rival amoureux, dans un contexte de tension extrême au sein du supergroupe britannique.

Le titre, instrumentalement riche, marqué par la signature de Clapton, porte aussi la patte de Harrison dans ses progressions harmoniques. Anecdote savoureuse : le nom Badge viendrait d’une erreur de lecture de Clapton, qui confondit le mot “bridge” (refrain) écrit par Harrison sur la partition.

Ce morceau, ultime clin d’œil d’un groupe en train d’exploser, est aussi un symbole : celui des passerelles subtiles que les Beatles ont su tendre entre leur univers et celui des autres grands noms du rock anglais.

L’héritage invisible : des Beatles partout, même quand ils ne sont pas là

En parcourant ces chansons, une évidence s’impose : les Beatles ont été à la fois les acteurs, les auteurs, les mécènes et les metteurs en scène d’un âge d’or de la pop britannique. Leur influence s’exerce au-delà de leurs albums, au-delà même de leurs noms. Ils ont su, avec une générosité rare et une vision artistique globale, irriguer toute une génération de musiciens.

Que ce soit dans les premiers pas des Rolling Stones, dans la candeur pop de Mary Hopkin, dans l’aventure Apple ou dans les collaborations plus discrètes de George Harrison, les Beatles ont écrit bien plus que leurs propres chansons : ils ont écrit une époque.

Il faut tendre l’oreille, gratter les crédits des vinyles, fouiller les archives sonores pour les retrouver là où on ne les attendait pas. Mais une chose est sûre : à chaque détour de ces chansons fantômes, c’est encore et toujours la magie des Fab Four qui opère.