Le film Across the Universe revisite cinq chansons mythiques des Beatles dans une fresque visuelle et musicale audacieuse. Ces reprises réinventent l’émotion des titres originaux, révélant toute la puissance intemporelle du répertoire des Fab Four.
En 2007, un film au titre emprunté à une chanson des Beatles vient troubler l’ordre établi du biopic musical. Across the Universe, réalisé par Julie Taymor, ne cherche ni à retracer la vie des Fab Four ni à documenter leur trajectoire fulgurante. Il fait bien davantage : il transpose l’univers lyrique, poétique, parfois abscons du groupe de Liverpool dans une fiction psychédélique, foisonnante, audacieuse. Et c’est là, au cœur de cette fresque imaginaire, que résonnent les chansons des Beatles, non pas comme simples citations mais comme véhicules émotionnels, catalyseurs narratifs. Certaines de ces reprises vont jusqu’à rivaliser, sans trembler, avec les versions originales.
Sommaire
- Une œuvre cinématographique habitée par l’ADN des Beatles
- “If I Fell” : la fragilité mise à nu
- “Why Don’t We Do It In the Road” : l’instinct brut et le cri de la liberté
- “Let It Be” : du deuil intime à la catharsis collective
- “I Am the Walrus” : un trip acide en technicolor
- “Dear Prudence” : l’appel à l’éveil dans une époque en tension
- La force des Beatles : une matière vivante, toujours renouvelée
Une œuvre cinématographique habitée par l’ADN des Beatles
Across the Universe n’est pas un simple catalogue de tubes recyclés. C’est une création hybride, entre comédie musicale et trip psychédélique, où l’hommage se mue parfois en réinterprétation radicale. Taymor n’a pas cherché à produire un karaoké géant, mais une œuvre inspirée, où chaque morceau est repensé, réarrangé, souvent incarné sur le vif par des comédiens-chanteurs. Le résultat, parfois vertigineux, réveille l’essence même de la musique des Beatles, en l’encrant dans de nouvelles perspectives dramatiques.
Les personnages eux-mêmes sont des clins d’œil à l’univers du groupe : Jude (comme Hey Jude), Lucy (Lucy in the Sky with Diamonds), Max (Maxwell’s Silver Hammer), Sadie (Sexy Sadie), Prudence (Dear Prudence) et Jo-Jo (Get Back) sont autant de figures archétypales, projetées dans les soubresauts d’une Amérique en guerre, en révolte, en quête d’elle-même.
“If I Fell” : la fragilité mise à nu
Parmi les premiers grands moments d’émotion du film, If I Fell prend à revers la version originale des Beatles. Sur l’album A Hard Day’s Night (1964), la chanson est une élégie amoureuse, harmonisée par Lennon et McCartney, portée par une innocence mélodique et une instrumentation délicatement pop. Dans le film, c’est Evan Rachel Wood (Lucy) qui s’en empare avec une pudeur désarmante. La mise en scène minimaliste et l’absence d’orchestration ostentatoire permettent à la voix de flotter nue dans l’espace, révélant le doute, la peur, la vulnérabilité de son personnage.
Le morceau n’est plus une déclaration d’amour mais une interrogation existentielle. On sent la fracture entre l’adolescente rangée et la jeune femme confrontée à des sentiments nouveaux. Cette version dépouillée, presque à capella, montre la puissance de relecture que propose Across the Universe. Là où les Beatles suggéraient l’amour naissant, le film évoque la possibilité de s’y abandonner… ou non.
“Why Don’t We Do It In the Road” : l’instinct brut et le cri de la liberté
Dans la version brute du White Album (1968), ce titre court et explosif est l’une des improvisations les plus animales de McCartney, rugie dans le micro avec un hédonisme sans fard. Dana Fuchs, qui incarne Sadie, lui donne une nouvelle incarnation : sexuelle, sauvage, viscérale. Son interprétation, enracinée dans le blues et le rock’n’roll, explose à l’écran. Fuchs transforme cette pochade provocatrice en manifeste libérateur.
La scène se déroule dans l’effervescence nocturne de New York, alors que Lucy découvre une ville sensuelle, vibrante, débridée. Le chant devient incantation, presque chamanique, et marque une fracture nette dans l’évolution de l’héroïne. Ce qui, chez les Beatles, pouvait passer pour une fantaisie paillarde prend ici une dimension politique : celle de la libération des corps, du rejet des normes puritaines.
“Let It Be” : du deuil intime à la catharsis collective
Il est rare qu’une reprise puisse prétendre égaler l’une des chansons les plus sacrées du répertoire des Beatles. Pourtant, Let It Be, tel qu’interprété dans Across the Universe, touche au sublime. Paul McCartney a écrit ce morceau en songeant à sa mère disparue, comme une berceuse spirituelle dans un monde en crise. Le film, quant à lui, l’enracine dans une Amérique blessée, déchirée par les émeutes et les injustices sociales.
La séquence débute par la voix bouleversante d’un jeune garçon (Timothy Mitchum) chantant dans les ruines de son quartier. Puis surgit Carol Woods, monument vocal dont la puissance évoque Mahalia Jackson ou Aretha Franklin. Entourée d’une chorale gospel, elle élève Let It Be au rang d’hymne funéraire, de requiem pour une génération sacrifiée. La scène évoque la mort, la foi, la résistance, et transcende littéralement l’écran. On en sort meurtri, ébloui.
“I Am the Walrus” : un trip acide en technicolor
Peu de chansons des Beatles sont aussi indéchiffrables, aussi jubilatoires dans leur non-sens, que I Am the Walrus. Véritable délire psychédélique écrit par Lennon sous acide et inspiré de Lewis Carroll, le titre est un collage de sons, d’images mentales, de rimes absurdes. Dans Across the Universe, c’est Bono – oui, le chanteur de U2 – qui s’en empare en incarnant Dr. Robert, un gourou halluciné.
La scène est une plongée kaléidoscopique dans un univers saturé de couleurs, d’effets visuels déformés, de sons distordus. Bono cabotine, prêche, éructe, et parvient à incarner cette figure de guide illuminé, à la frontière entre le charlatan et le prophète. Plus que jamais, la chanson devient une satire du flower power, une dénonciation ironique de la quête de sens à travers les psychotropes.
Cette version réinvente le morceau sans en trahir l’esprit. Elle en souligne le grotesque, la folie douce, la perte de repères. Un sommet de cinéma expérimental déguisé en comédie musicale.
“Dear Prudence” : l’appel à l’éveil dans une époque en tension
Enfin, impossible de ne pas évoquer Dear Prudence, l’une des pièces chorales les plus réussies du film. Le morceau, inspiré par Prudence Farrow (la sœur de Mia) que Lennon encourageait à sortir de sa retraite méditative en Inde, est ici réinvesti dans une symbolique queer, collective, poétique. Les personnages appellent littéralement Prudence à « sortir du placard », dans une scène à la fois légère et chargée de sens.
La mise en scène évolue du réalisme à l’onirisme, le plafond de la chambre se transformant en ciel mouvant, puis basculant dans une marche pacifiste dans les rues de New York. Cette séquence condense à elle seule la promesse de l’époque : celle d’une révolution douce, de l’éveil des consciences, d’un espoir né au cœur du chaos.
La réinterprétation de Dear Prudence devient un chant d’amour, d’acceptation, de solidarité. Loin d’être anecdotique, elle donne une autre dimension à ce qui fut, à l’origine, une ballade un peu marginale du White Album.
La force des Beatles : une matière vivante, toujours renouvelée
Ce qui frappe, à travers ces cinq morceaux, c’est la capacité presque infinie des chansons des Beatles à se prêter à d’autres voix, d’autres époques, d’autres sensibilités. Across the Universe n’est pas une trahison, ni même une simple relecture : c’est un prolongement, un hommage vivant à une œuvre qui transcende les décennies.
Ce film rappelle que la musique des Beatles n’est pas figée dans la cire des vinyles. Elle respire encore, elle palpite, elle peut être réinventée sans jamais perdre son âme. Que ce soit par la voix d’un enfant dans un quartier en flammes ou celle d’un rocker hirsute halluciné, leurs chansons trouvent toujours une manière de dire l’essentiel : l’amour, la perte, la révolte, la beauté.
En osant cette transposition audacieuse, Across the Universe réussit l’impossible : faire redécouvrir les Beatles sans jamais les trahir. Et ces cinq titres en sont les éclatantes démonstrations.