En mars 1970, tandis que les Beatles agonisent dans les tensions silencieuses de l’après-Abbey Road, Ringo Starr fait un pas de côté. Il ne cherche ni l’expérimentation psychédélique de Lennon, ni la quête mélodique de McCartney, ni même la rigueur artisanale de Harrison. Non, Ringo revient à l’essentiel, à la douceur des souvenirs et des chansons fredonnées en famille. Avec Sentimental Journey, il ne signe pas seulement son premier album solo : il offre un hommage vibrant à sa mère, Elsie Starkey, et à toute une époque révolue de la musique populaire britannique.
Sommaire
- Une nostalgie familiale en pleine implosion beatlesque
- George Martin, Quincy Jones et une constellation d’arrangeurs
- Une esthétique visuelle ancrée à Liverpool
- Une réception critique mitigée, mais une sincérité désarmante
- De la légèreté en temps de rupture
- Un legs discret mais précieux
- Ringo, le sentimental discret
Une nostalgie familiale en pleine implosion beatlesque
Nous sommes en octobre 1969. Les Beatles existent encore officiellement, mais chacun regarde déjà vers son propre horizon. Ringo, de son côté, entame l’enregistrement d’un projet profondément personnel, aux antipodes des préoccupations artistiques de ses compagnons. Sentimental Journey est un recueil de standards anglo-américains, ces chansons populaires que l’on chantait autour du piano dans les foyers ouvriers de Liverpool, et qui rythmaient les fêtes familiales, les mariages, les dimanches au pub.
À l’origine de cette entreprise, il y a une femme : Elsie Starkey. Mère de Ringo, elle fut une figure centrale dans la vie du jeune Richard Starkey, l’encourageant dès son plus jeune âge à s’ouvrir à la musique. C’est pour elle, pour ses goûts, pour ses souvenirs, que Ringo choisit douze morceaux parmi les plus emblématiques du répertoire sentimental et populaire des années 1930 à 1950. Le titre de l’album, Sentimental Journey, issu d’un succès de Doris Day, en dit long : il s’agit d’un voyage dans la mémoire, une marche arrière dans le temps, une lettre d’amour à la famille, à Liverpool, à la simplicité.
George Martin, Quincy Jones et une constellation d’arrangeurs
Pour mener à bien ce projet atypique, Ringo fait appel au meilleur. George Martin, l’architecte sonore des Beatles, accepte de produire l’album et contribue lui-même à l’arrangement du morceau Dream de Johnny Mercer. Mais Ringo ne veut pas d’un son uniforme. Il décide, audace rare, que chaque chanson aura son propre arrangeur. Résultat : un kaléidoscope d’interprétations musicales, aussi variées que les personnalités invitées.
La liste des collaborateurs est éblouissante. Quincy Jones arrange Love Is a Many Splendoured Thing avec un raffinement orchestral typique de son style américain. Maurice Gibb, membre des Bee Gees, insuffle une touche pop à Bye Bye Blackbird, tandis que le compositeur hollywoodien Elmer Bernstein, habitué des grandes fresques cinématographiques, s’empare de Have I Told You Lately That I Love You. On y croise aussi Johnny Dankworth, figure emblématique du jazz britannique, ou encore Les Reed, célèbre pour ses mélodies au cordeau.
Mais l’une des contributions les plus émouvantes vient de Paul McCartney lui-même, qui arrange le sublime Stardust de Hoagy Carmichael, comme un clin d’œil fraternel à Ringo, au moment même où les liens entre les Beatles s’effilochent. Dans ce geste se lit une affection sincère, teintée de mélancolie.
Une esthétique visuelle ancrée à Liverpool
La pochette de Sentimental Journey est une déclaration d’amour à la ville natale de Ringo. On y voit le pub The Empress, situé sur Wellington Terrace à Toxteth, tout près de là où il a grandi. Ce pub, que fréquentait assidûment Elsie Starkey, devient un symbole : celui d’une Angleterre populaire, chaleureuse, où la musique faisait encore partie du quotidien.
En choisissant ce visuel, Ringo oppose une forme de tendresse rustique à l’imagerie plus sophistiquée – voire mystique – que les Beatles avaient cultivée dans leurs derniers albums. Ici, pas de costumes flamboyants ni de collages psychédéliques : juste une façade modeste, un repère affectif, une trace de la vraie vie.
En 2022, le Liverpool Echo annonçait que The Empress serait transformé en hôtel à thème Beatles. Une boucle est bouclée : ce lieu modeste, immortalisé par l’un des membres du groupe le plus célèbre du monde, devient un sanctuaire de mémoire.
Une réception critique mitigée, mais une sincérité désarmante
Lors de sa sortie, le 27 mars 1970 au Royaume-Uni, Sentimental Journey déroute. Le public, encore sous le choc de la séparation imminente des Beatles, s’attendait peut-être à une proposition plus rock, plus contemporaine. L’album atteint néanmoins la 7e place des charts britanniques, et se classe 22e aux États-Unis un mois plus tard.
Les critiques, eux, oscillent entre perplexité et bienveillance. Certains y voient une régression, d’autres saluent la prise de risque. Ce que tous reconnaissent, c’est la sincérité de la démarche. Ringo ne cherche ni à épater, ni à s’imposer comme auteur-compositeur : il chante avec sa voix simple, presque timide, mais toujours juste, des chansons qu’il aime, des chansons qu’il connaît par cœur depuis l’enfance.
Avec le recul, Sentimental Journey s’inscrit dans une tradition que redécouvriront plus tard des artistes comme Rod Stewart ou Bob Dylan, eux aussi tentés par l’exercice du standard revisité. Ringo, en cela, fut un pionnier.
De la légèreté en temps de rupture
Ce qui frappe, à l’écoute de Sentimental Journey, c’est la légèreté, la douceur, le refus de toute complexité inutile. En pleine période de fractures – musicales, amicales, idéologiques – Ringo propose une pause, une parenthèse. C’est comme s’il refusait d’entrer dans la logique conflictuelle qui emporte le groupe. Plutôt que d’ajouter sa voix aux disputes artistiques et juridiques, il choisit de chanter Whispering Grass et I’m a Fool to Care. Il fait le choix du cœur, du répertoire familial, de la tendresse.
L’ironie, bien sûr, n’échappera à personne. Tandis que Paul s’apprête à annoncer la séparation du groupe avec son album solo éponyme, et que Let It Be est sur le point de sortir dans un climat de désenchantement, Ringo, lui, entonne des airs d’un autre âge. C’est une manière de dire : « pendant que tout s’effondre, je me souviens de ce qui m’a construit ».
Un legs discret mais précieux
Dans la carrière solo de Ringo Starr, Sentimental Journey occupe une place à part. Il ne connaîtra pas le même succès que ses albums suivants, en particulier Ringo (1973), qui verra défiler ses anciens camarades autour de morceaux devenus cultes. Mais cet album inaugural a une saveur unique. Il témoigne d’un attachement aux racines, d’une fidélité à ceux qui l’ont soutenu avant la gloire, et d’un goût sincère pour la musique populaire dans ce qu’elle a de plus accessible.
Avec les années, Sentimental Journey a acquis un statut de curiosité attachante, souvent redécouvert par les amateurs de vinyles, les collectionneurs, ou les inconditionnels du « cinquième Beatle ». Ce n’est pas un manifeste artistique, ni une révolution musicale. C’est une carte postale sonore, une veillée autour d’un piano, une voix qui tremble un peu mais qui dit vrai.
Ringo, le sentimental discret
Ringo Starr n’a jamais cherché à rivaliser avec Lennon, McCartney ou Harrison sur le terrain de l’écriture ou de l’avant-garde. Mais avec Sentimental Journey, il démontre autre chose : une capacité rare à émouvoir sans grandiloquence, à faire revivre des émotions simples sans jamais verser dans la nostalgie creuse.
En 2025, alors que Ringo approche des 85 ans, son parcours impressionne par sa constance, son humour, sa bienveillance. Sentimental Journey reste le témoignage touchant d’un homme qui, au moment où tout basculait, a préféré retourner à l’essentiel : la voix de sa mère, le pub de son quartier, et les chansons qui réchauffent l’âme.
Un album modeste, oui, mais profondément humain. Un disque que votre mère devrait connaître.