Paul McCartney : des « œufs brouillés » à « Yesterday », la naissance d’un standard intemporel

Publié le 29 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Née d’un rêve de Paul McCartney, « Yesterday » est devenue l’une des chansons les plus reprises de tous les temps. Derrière sa mélodie simple se cache une genèse complexe, entre humour, doutes, et audace musicale. Une ballade mythique qui a marqué un tournant pour les Beatles.


Au panthéon des chansons pop, rares sont celles qui ont autant captivé l’imaginaire collectif que « Yesterday » des Beatles. Composée essentiellement par Paul McCartney, elle est considérée aujourd’hui comme l’une des chansons les plus reprises de tous les temps, sinon la plus reprise, avec plus de 1 600 versions officiellement enregistrées. Incroyable succès planétaire, ce morceau incarne à la fois la force mélodique des Fab Four et la singularité d’une aventure créative menée par deux compositeurs aux tempéraments parfois opposés : Paul McCartney et John Lennon.

Toutefois, cette chanson qui semble aujourd’hui couler de source n’a pas toujours porté le titre qu’on lui connaît ; son embryon s’appelait « Scrambled Eggs », un clin d’œil humoristique pour combler le vide des paroles au tout début de sa gestation. Derrière les apparences d’une ballade simple, on découvre un univers plus profond, marqué par les hasards oniriques (Paul affirme l’avoir reçue en rêve), les doutes sur une éventuelle inspiration inconsciente (Craig est-il en train de plagier un air préexistant ?) et la dynamique d’un duo légendaire, Lennon–McCartney, qui saura peaufiner ce morceau jusqu’à en faire un joyau.

Le chemin fut long, non seulement pour trouver la mélodie parfaite, mais surtout pour accorder la moindre syllabe du texte à la musique. Cette « simple » chanson, enregistrée sur l’album Help! (1965), illustre à merveille la manière dont fonctionnait le tandem de compositeurs le plus célèbre de l’histoire de la pop. John et Paul, tantôt unis tantôt divergents, veillaient à ce que chacune de leurs idées se mue en pépite mélodique, quitte à se heurter sur des détails ou à se moquer eux-mêmes de leurs propres « textes de travail ».

Sommaire

  •  Les premiers pas d’un duo mythique : Lennon–McCartney et la fabrique des tubes
  • Une inspiration venue du rêve : la mélodie soudaine de Paul
  • “Scrambled Eggs” : des paroles provisoires et un titre farfelu
  • Paul en quête de mots : un voyage vers le Portugal comme déclic
  • La place de John Lennon : entre amusement et reconnaissance
  • Le contexte de l’album Help! : un tournant vers la maturité
  • Un succès international et la construction du mythe
  • La controverse autour de sa sortie en single au Royaume-Uni
  • La structure musicale : simple en apparence, mais magistrale
  • La signification des paroles : nostalgie et universalité
  • Le mystère de la paternité : Paul ou Lennon-McCartney ?
  • La réception critique et le passage des années
  • John Lennon face à “Yesterday” : un regard nuancé
  • Les nombreuses reprises : un record incontesté
  • Le symbole d’un tournant pour les Beatles
  • Un monument pop qui a échappé au temps
  • L’histoire d’un rêve devenu réalité : l’héritage d’une chanson née du hasard
  • La postérité de “Yesterday” : un pont entre toutes les générations
  • Épilogue d’une ballade qui n’a pas dit son dernier mot

 Les premiers pas d’un duo mythique : Lennon–McCartney et la fabrique des tubes

Pour saisir toute l’ampleur de « Yesterday », il importe de situer l’union créatrice de John Lennon et Paul McCartney dans le contexte des premières années des Beatles. Dès la fin des années 1950, à Liverpool, deux adolescents aux tempéraments différents se rencontrent : John, plus cynique, rebelle, ironique, et Paul, charmant, curieux, empli d’un goût prononcé pour les belles mélodies. Le groupe se forme, intègre George Harrison et un batteur (Pete Best, puis Ringo Starr), et devient bientôt le fer de lance d’une nouvelle vague.

La Beatlemania éclate au début des années 1960 : « Please Please Me », « She Loves You », « I Want to Hold Your Hand »… Les hits s’enchaînent. Dans ce bouillonnement, John et Paul unissent leurs forces, composant presque tout le répertoire original des Beatles. La règle est simple : même si l’un a écrit 90 % d’une chanson et l’autre 10 %, la signature est toujours « Lennon-McCartney », honneur au duo. À l’époque, c’est Brian Epstein, leur manager, qui les encourage à toujours créditer leurs œuvres de la même façon pour consolider l’image d’une paire inséparable.

Pourtant, la méthode de travail est plus nuancée. Si, au début, ils écrivent littéralement côte à côte dans la maison de la famille McCartney sur Forthlin Road, la vie de rock star et les tournées incessantes les poussent peu à peu à élaborer leur musique chacun de son côté, se réunissant ensuite pour valider ou parfaire les morceaux. McCartney, plus porté sur les harmonies raffinées et le romantisme, apporte souvent la trame mélodique ; Lennon, fort de son audace verbale et de ses inclinations sarcastiques, insuffle au groupe un style plus incisif. Entre ces deux pôles, une énergie se crée, comme l’a souligné Wilfred Mellors en 1972, jugeant que « l’iconoclasme enflammé de John » se mariait idéalement à « la grâce lyrique de Paul ».

Une inspiration venue du rêve : la mélodie soudaine de Paul

Selon les propos mêmes de Paul McCartney, l’histoire de « Yesterday » commence durant l’année 1963-1964, à une époque où les Beatles sont déjà des vedettes planétaires, mais continuent d’enregistrer à un rythme soutenu. Paul séjourne chez Jane Asher, sa compagne du moment, dans sa demeure située sur Wimpole Street (Londres). Une nuit, il rêve d’une suite d’accords et d’une ligne mélodique.

Au réveil, il se précipite sur un piano pour ne pas oublier l’air qui trotte dans sa tête. Une inquiétude le tenaille aussitôt : cette mélodie est-elle vraiment la sienne ? Et si elle était déjà existante ? Dans l’industrie musicale, il arrive souvent que des bribes de chansons entendues inconsciemment rejaillissent comme une inspiration inédite. Redoutant d’être un plagiaire involontaire, McCartney va alors jouer ces accords devant de nombreuses connaissances, interroger les compositeurs et les musiciens qu’il côtoie : « Avez-vous déjà entendu ça quelque part ? »

Il compare alors cette démarche à « déposer un objet à la police » : si personne ne se manifeste pour en revendiquer la propriété, il pourra en disposer. Au bout de quelques semaines, constatant que nul ne reconnaît la moindre similitude avec une chanson existante, Paul conclut que la mélodie lui appartient légitimement. La première étape est franchie : il a la base musicale. Mais nul mot n’est encore posé sur ces notes.

“Scrambled Eggs” : des paroles provisoires et un titre farfelu

Comme le feront souvent John et Paul dans leur phase créative, il faut tester la mélodie avec quelques mots, n’importe lesquels, pour en vérifier le rythme. Sans avoir encore trouvé la moindre idée de texte, Paul s’amuse avec des paroles humoristiques, histoire de caler la prosodie. Il chante alors :

« Scrambled eggs, oh my baby, how I love your legs,
not as much as I love scrambled eggs… »

Cela peut prêter à sourire, mais cette habitude est fréquente chez les compositeurs : insérer du texte de travail (du « dummy lyric », en anglais) afin de structurer la chanson, de sentir son flow, sa musicalité. En attendant, le titre de l’embryon devient « Scrambled Eggs », suscitant les taquineries de John Lennon. Les deux comparses en rigolent régulièrement lors de leurs séances : « Alors, tu vas la finir quand, cette chanson sur les œufs brouillés ? »

John a raconté plus tard que cette ébauche revenait constamment sur le devant de la scène quand ils cherchaient de nouveaux morceaux à enregistrer, mais qu’ils n’arrivaient pas à trouver le titre définitif ou à formaliser les paroles. Il y avait un consensus : la mélodie est trop belle pour la laisser se perdre, mais ils tardent à la baptiser et à la finaliser. John confie, non sans humour, qu’ils se sont longtemps demandé s’il leur fallait un seul mot comme titre (« Yesterday », « Something », « Help! »).

Paul en quête de mots : un voyage vers le Portugal comme déclic

Dans la mémoire de McCartney, la version définitive du texte de « Yesterday » lui viendra durant un déplacement au Portugal, en 1965. Les Beatles sont alors en pleine période Help! et préparent la suite de leurs sessions. Paul part en voiture, traverse la campagne et profite de ces moments de solitude pour jouer dans sa tête avec les sons, les rimes et les associations de mots.

Soudain, une combinaison germe : « Yes-ter-day, Sud-den-ly… ». Les syllabes coulent aisément, il y trouve des assonances qui donnent le rythme à la mélodie. Puis il bricole des suites de rimes : away, play, stay, day, etc. Tout cela forme un canevas verbal qui épouse parfaitement la courbe mélodique. Il comprend que « Yesterday » peut être le mot-clé, le cœur sémantique du morceau.

À son retour, il assemble les couplets, distillant une mélancolie subtile : « All my troubles seemed so far away… ». Il se met à raconter la peine de quelqu’un qui a perdu l’amour d’hier, et qui regrette le temps passé. Contrairement à beaucoup de chansons des Beatles jusque-là, qui sont des déclarations d’amour directes ou des évocations d’instants heureux, « Yesterday » est teintée de tristesse et de nostalgie. Paul touche là un sentiment universel : la douleur discrète d’un passé révolu.

La place de John Lennon : entre amusement et reconnaissance

À l’évidence, « Yesterday » demeure, dans l’esprit de tous, une chanson portée essentiellement par Paul McCartney. John Lennon n’y joue pas de rôle prépondérant au niveau créatif ; il n’est pas l’instigateur de la mélodie ni de l’idée. Mais il reste co-créditeur, comme toujours, et observe la genèse de l’œuvre avec un œil à la fois complice et un brin moqueur.

Lennon, dans une interview postérieure, admet qu’il serait « presque dommage » que le titre ait basculé de « Scrambled Eggs » à « Yesterday », car ils plaisantaient tant sur cet intitulé décalé. Pourtant, John reconnaît qu’il ne pouvait y avoir de vrai potentiel commercial avec une chanson traitant de jaunes d’œufs. Le point crucial demeure : ils cherchaient désespérément un titre court et impactant.

Il n’empêche que, lors des répétitions en studio, John ne se sent pas très impliqué. Il n’y a aucun solo de guitare criard ni chœur rock. Ringo Starr et George Harrison, quant à eux, sont également mis à l’écart, puisqu’il s’agit d’une ballade où Paul est accompagné d’un quatuor à cordes. C’est une rupture totale avec le style habituel des Beatles, qui sont alors connus pour leur formule basse-guitares-batterie.

Le contexte de l’album Help! : un tournant vers la maturité

En 1965, lorsque les Beatles travaillent sur Help!, ils amorcent un virage créatif. Les chansons prennent des teintes plus introspectives (« You’ve Got to Hide Your Love Away » de John, par exemple). L’épuisement des tournées, la fatigue, l’envie de se renouveler poussent le groupe à expérimenter. Dans ce climat, « Yesterday » est une anomalie : elle ne ressemble à rien de ce qu’ils ont produit jusque-là.

Cette ballade est enregistrée avec un quatuor à cordes, une décision audacieuse à l’époque pour un groupe pop, surtout un groupe aussi associé à la fougue du rock britannique. Paul chante seul, s’accompagnant à la guitare acoustique, sans la section rythmique traditionnelle. Certains récits affirment que les trois autres Beatles étaient peu enclins à l’idée de sortir « Yesterday » comme single au Royaume-Uni, trouvant la forme trop éloignée de l’identité Beatles. Ils craignaient que le public y voie un titre purement solo de McCartney.

Effectivement, elle ne sort pas en 45-tours sur le sol britannique en 1965. Toutefois, elle apparaît sur l’album Help!, alors que Capitol Records, l’éditeur américain des Beatles, la sort en single aux États-Unis, où elle grimpe vite en tête des charts. L’empreinte mondiale s’en trouve consolidée, et la chanson acquiert le statut d’hymne romantique.

Un succès international et la construction du mythe

Rapidement, « Yesterday » devient un phénomène. Les radios la diffusent en boucle, et les ventes décollent. Des musiciens de tous horizons remarquent la beauté intemporelle de cette ballade, sa structure mélodique épurée, l’émotion qu’elle dégage. C’est pourquoi elle sera reprise des milliers de fois, et se hissera au rang de chanson la plus reprise de l’histoire de la musique pop, selon le Livre Guinness des records (avec plus de 1 600 versions officielles).

Au fil des décennies, cette simple composition acoustique, enregistrée sans l’énergie rock habituelle des Beatles, marque un jalon décisif pour la reconnaissance du talent de Paul McCartney en tant que compositeur à part entière. C’est aussi un signal fort : à partir de là, les Beatles sauront changer de forme, se réinventer. L’orchestration aura d’ailleurs une place importante sur leurs disques ultérieurs.

John Lennon lui-même soulignera dans certaines interviews qu’il respecte l’efficacité de la chanson, reconnaissant à Paul « un don inné pour pondre des airs formidables ». Il plaisantera aussi sur le fait qu’il aurait aimé contribuer davantage, mais que le morceau était si personnel et si minimaliste qu’il ne voyait pas où placer sa patte.

La controverse autour de sa sortie en single au Royaume-Uni

Comme évoqué précédemment, la sortie britannique sous forme de 45-tours a suscité des débats. La chanson ne paraît d’abord qu’en piste d’album et ne sortira en single au Royaume-Uni qu’en 1976, soit plus de dix ans après son enregistrement. Pourquoi un tel délai ?

George Martin, producteur des Beatles, explique que le groupe, dans son ensemble, craignait de briser son unité en publiant une chanson trop « solo » sous l’étiquette Beatles. Dans l’imaginaire collectif, les Beatles sont quatre. Or, « Yesterday » est vue comme « Paul + un quatuor à cordes ». Harrison et Ringo n’y participent pas, John non plus. D’où cette impression de Paul en solitaire, ce qui va à l’encontre de la dynamique habituelle du groupe.

Malgré tout, en 1965, le public américain la consomme en masse et l’identifie comme un classique instantané. Le titre devient n°1 au Billboard Hot 100. Par la suite, la réputation mondiale de « Yesterday » et son succès outrancièrement large finiront par clore le débat. En 1976, lorsque la chanson est enfin proposée en single sur le marché britannique, le climat a changé : chacun sait que les Beatles se sont déjà séparés depuis 1970, et McCartney a entamé une carrière solo avec brio. Du coup, l’idée de « Paul en solo » n’est plus vue comme un blasphème.

La structure musicale : simple en apparence, mais magistrale

Sur le plan musical, « Yesterday » se caractérise par un accord initial inattendu. Paul McCartney joue un accord de Fa (F) tout en ayant la basse sur Mi (E), créant une tension harmonique à la première mesure. Ensuite, la progression puise dans un style proche des standards de jazz, avec des enchaînements d’accords qui modulent subtilement, tout en gardant une fluidité mélodique.

Cette approche est rehaussée par l’écriture pour quatuor à cordes, arrangée par George Martin. Les cordes enveloppent la voix de Paul, sans jamais l’étouffer. Elles suggèrent, par des contre-chants délicats, l’ampleur émotionnelle du texte. Dans la ligne vocale, on trouve ce mélange de simplicité et d’ornementation légère : McCartney se permet des glissades, des inflexions qui rendent la chanson encore plus poignante.

Le tempo lent, la quasi-absence de percussions ou d’accompagnement rythmique donnent une sensation de rêverie, d’intimité, contrastant radicalement avec les tubes pop-rock typiques des Beatles d’alors. C’est une audace pour un groupe qui, jusque-là, attirait surtout l’enthousiasme des adolescentes par son énergie scénique et ses rythmes percutants.

La signification des paroles : nostalgie et universalité

Même si McCartney n’est pas réputé pour être le parolier le plus obscur ou le plus engagé du groupe (Lennon occupant souvent ce rôle), il fait montre dans « Yesterday » d’une sensibilité remarquable. Les paroles évoquent un chagrin d’amour, la perte, l’idée que le bonheur d’hier s’est évanoui et qu’on ne peut que le regretter.

Nul besoin d’entrer dans les détails : l’auditeur projette aisément ses propres expériences sur la chanson. Cette universalité, mêlant regrets et douce mélancolie, explique que tant d’artistes de tous styles (jazz, soul, rock, chanson française, etc.) s’en soient emparés. Quiconque souhaite rendre un hommage à l’amour perdu ou à l’innocence passée y trouve un support parfait.

D’ailleurs, la structure même du mot « Yesterday » (3 syllabes, la première accentuée) donne un impact sonore immédiat. L’usage de rimes simples (away/today, suddenly, etc.) renforce le sentiment d’évidence, comme si la chanson existait depuis toujours.

Le mystère de la paternité : Paul ou Lennon-McCartney ?

Sur le plan juridique et historique, « Yesterday » est créditée Lennon–McCartney, comme toute chanson écrite par l’un ou l’autre durant la période Beatles. Pourtant, il est clair, tant dans les interviews de Paul que dans celles de John, que ce dernier n’a pas participé à la composition. John reconnaît que la contribution qu’il a pu apporter est inexistante ou quasi nulle.

Cela a alimenté, dans l’histoire du groupe, la question de savoir si certaines chansons auraient dû être créditées à un seul auteur, brisant le dogme du duo. Après la séparation des Beatles en 1970, Paul McCartney a parfois souhaité que « Yesterday » soit explicitement mentionnée comme « composée par Paul McCartney ». Mais la jurisprudence restait ferme : toute œuvre Beatles restait associée à Lennon–McCartney, conformément aux contrats signés et à l’usage instauré dès leurs débuts.

En fin de compte, la chanson est devenue le parangon de l’étiquette Lennon–McCartney qui, dans ce cas précis, ne reflète pas la réalité de la coécriture, mais symbolise néanmoins la force collective qu’était le groupe.

La réception critique et le passage des années

Dès la sortie de l’album Help! en août 1965, la chanson séduit la presse. Les critiques saluent la maturité nouvelle des Beatles, capables de puiser dans un registre quasi classique. Les amateurs plus traditionalistes de rock se montrent parfois perplexes : où est l’énergie électrique ? Pourtant, la beauté intemporelle du titre finit par mettre tout le monde d’accord.

En 1999, la BBC Radio 2 organise un grand sondage pour élire la « meilleure chanson du XXe siècle ». Les auditeurs votent massivement pour « Yesterday ». L’année suivante, en 2000, Rolling Stone Magazine et MTV la désignent « chanson pop numéro un de tous les temps ». Les distinctions se multiplient, tout comme les covers les plus variées, qu’il s’agisse de version a cappella, d’interprétation symphonique ou de réorchestration jazz.

Selon Broadcast Music Incorporated (BMI), « Yesterday » a été diffusée plus de sept millions de fois au XXe siècle – un nombre ahurissant pour une seule chanson. Cet engouement confère au morceau un statut quasi mythique, signe que le charme opère au-delà des époques et des modes.

John Lennon face à “Yesterday” : un regard nuancé

Si John reconnaît la prouesse de Paul et apprécie l’esthétique de la chanson, il a pu formuler quelques piques au fil des années. Dans ses interviews des années 1970, Lennon évoque parfois un léger sentiment de distance. Il affirme qu’il n’a pas réellement « collaboré » à « Yesterday », et qu’il regrette de n’avoir pas pu y apposer sa touche créative.

Toutefois, on sent de la part de Lennon une forme de respect pour cette ballade, même s’il préfère les terrains plus abrasifs ou expérimentaux (il composera, peu après, « Norwegian Wood », puis explorera des recoins plus psychédéliques sur Revolver et Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band). Cette différence de style au sein du groupe ne fait que souligner la richesse de leur collaboration. Les Beatles n’auraient sans doute pas atteint cette universalité sans la présence de deux personnalités artistiques si distinctes.

Les nombreuses reprises : un record incontesté

On a souvent répété que « Yesterday » était la chanson la plus reprise de l’histoire. Les estimations varient, mais le Guinness Book of Records mentionne plus de 1 600 enregistrements professionnels. Pourquoi un tel engouement ?

D’abord, la mélodie est d’une sobriété accessible : un chanteur ou une chanteuse avec une guitare ou un piano peut s’approprier aisément cette lamentation délicate. Ensuite, la ligne harmonique est modulable : on peut la jouer en jazz, en soul, en folk, en reggae, etc. Les artistes de variétés y trouvent un terrain parfait pour démontrer leur sensibilité vocale. Les grands orchestres l’adaptent dans des versions symphoniques riches.

Ce phénomène d’appropriation a contribué à graver la chanson dans l’inconscient collectif. À force de l’entendre dans des émissions de télévision, des films, des concerts, « Yesterday » est devenue une sorte de standard moderne, au même titre que les grands classiques de la chanson américaine ou de la tradition de Broadway.

Le symbole d’un tournant pour les Beatles

Bien que « Yesterday » sorte en pleine effervescence Beatles, elle annonce déjà l’idée que le groupe peut aller au-delà du cliché du quatuor rock. Dans les années suivantes, on verra George Harrison importer le sitar, Ringo expérimenter divers styles de percussions, John se lancer dans l’exploration de la musique psychédélique et Paul raffiner son usage d’orchestrations (cf. « Eleanor Rigby », qui renouvellera l’idée du quatuor à cordes).

À l’aune de cette évolution, « Yesterday » fait figure de prélude : le groupe ne craint pas de dérouter une partie de son public. Il assume la prise de risque artistique, prouvant que son identité peut se décliner de multiples façons. On est très loin de la formule banale d’un groupe figé dans un style unique.

Un monument pop qui a échappé au temps

Avec près de six décennies de recul, la chanson n’a pas pris une ride aux oreilles d’innombrables auditeurs, qu’ils soient de la génération des sixties ou nés au XXIe siècle. Les thèmes de la nostalgie et du regret sont éternels, et la composition reste un exemple d’équilibre entre innovation et simplicité.

À chaque concert de Paul McCartney depuis la fin des Beatles, le public attend invariablement d’entendre « Yesterday ». C’est l’un de ces moments où la communion se fait, où l’artiste joue quelques accords à la guitare acoustique et le public retient son souffle. Le chanteur n’a plus besoin de quatuor à cordes pour émouvoir : la chanson, dans sa forme la plus dépouillée, suffit à transmettre toute sa magie.

L’histoire d’un rêve devenu réalité : l’héritage d’une chanson née du hasard

Il peut sembler incroyable qu’un morceau aussi célèbre provienne d’un rêve. Et pourtant, Paul McCartney demeure catégorique : il s’est réveillé avec la mélodie entière en tête, a couru vers un piano pour la fixer, craignant de voir l’oubli la lui arracher. De ce point de départ étrange est née l’une des pierres angulaires de la musique pop.

Les doutes initiaux de Paul, persuadé d’avoir involontairement volé un air existant, illustrent le processus complexe de la création : parfois, l’artiste est juste un canal. La question se pose : d’où viennent les mélodies ? Du subconscient ? D’un inconscient collectif ? Ou simplement d’un geste de grâce que chaque compositeur recherche ? Impossible à dire avec certitude.

Cet épisode en dit long sur la nature du duo Lennon–McCartney. Malgré leur désir de voir la chanson achevée, ils ont aussi passé du temps à la tourner en dérision (« Scrambled Eggs »). Ils ne se sont jamais pris au sérieux au point de négliger la fantaisie ou le second degré. C’est peut-être cette légèreté qui leur a permis de franchir autant de caps, de supporter autant de pressions médiatiques et d’obligations contractuelles.

La postérité de “Yesterday” : un pont entre toutes les générations

« Yesterday » continue de hanter la culture populaire. Outre les reprises par des musiciens professionnels, la chanson est jouée dans les mariages, les funérailles, les émissions de télécrochet, les récitals de conservatoire. Sa facilité d’adaptation fait qu’elle ne se démode jamais, et on la retrouve aussi bien dans un répertoire classique que dans un set de rock acoustique.

Le cinéma l’a elle-même utilisée abondamment, que ce soit dans des comédies romantiques, des drames ou des documentaires sur l’histoire de la musique. Elle a donné son titre à un film de Danny Boyle (« Yesterday », 2019) qui imagine un monde où plus personne ne se souvient des Beatles, sauf un musicien qui réintroduit leurs chansons et devient une star. L’intrigue repose sur le pouvoir intemporel de ces mélodies, et en particulier sur la force émotionnelle de ce titre.

La force symbolique de « Yesterday » tient aussi à ce qu’elle incarne : la transition vers un groupe qui s’autorise toutes les audaces, un Paul McCartney en plein épanouissement créatif, un John Lennon conciliant, un George Martin prêt à mettre en valeur des orchestrations atypiques. Elle marque une rupture douce dans l’évolution des Beatles, annonçant en filigrane les bouleversements plus grands encore qui se produiront avec Rubber Soul, Revolver, puis Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.

Épilogue d’une ballade qui n’a pas dit son dernier mot

Près de soixante ans après sa sortie, « Yesterday » trône toujours comme un joyau discret, mais indétrônable, dans l’immense discographie Beatles. Elle en est peut-être la chanson la plus identifiable aux oreilles du grand public, devant d’autres classiques pourtant colossaux.

Ce récit, parti d’un songe chez Jane Asher, d’une peur de plagiat, de paroles provisoires sur des « œufs brouillés » et d’une collaboration Lennon–McCartney en demi-teinte, montre qu’on ne peut jamais présager de la grandeur d’un morceau, même quand il semble minimaliste. Les Beatles, habitués à jouer pour des foules en folie, ont osé poser une guitare acoustique et un quatuor à cordes pour chanter la nostalgie.

John Lennon a pu regretter de ne pas vraiment participer à cette ballade et lui a préféré d’autres titres plus avant-gardistes. Mais il a aussi reconnu son charme éternel, tout comme George et Ringo, qui ont fini par embrasser son succès phénoménal.

En fin de compte, « Yesterday » demeure un des plus beaux symboles de la façon dont la musique, parfois, surgit de l’inconscient, prend forme à travers quelques accords bricolés et se métamorphose en trésor universel. Une chanson qui a élargi l’horizon sonore du plus grand groupe pop de l’histoire, et qui continue de bercer les cœurs, de génération en génération, sans flétrir ni perdre de sa pertinence.

Aujourd’hui comme hier, les paroles résonnent : « Yesterday, all my troubles seemed so far away… ». C’est un fragment de mélancolie qui flotte dans l’air du temps, rappelant que dans la fulgurance d’une carrière, dans l’effervescence de la Beatlemania, naît parfois une pièce à part. Une chanson simple, née d’un rêve et d’une guitare, qui traverse les époques comme un leitmotiv de douceur et de nostalgie.