L’album Walls and Bridges de John Lennon, sorti en 1974, constitue un moment crucial dans l’œuvre de l’ex-Beatle. Mêlant des sonorités à la fois personnelles et universelles, cet album, à la fois intime et public, représente une période de turbulences dans la vie du musicien. Parmi les titres les plus marquants, on trouve « Steel and Glass », une chanson que beaucoup considèrent comme une critique acerbe de son ancien gestionnaire, Allen Klein. Pourtant, comme souvent chez Lennon, les frontières entre la réalité et l’expression artistique sont floues, et cette chanson semble bien plus qu’un simple règlement de comptes personnel. À travers cette composition, l’artiste questionne l’hypocrisie, la manipulation et la fragilité des relations humaines.
Sommaire
- L’atmosphère de Walls and Bridges
- La naissance d’un règlement de comptes
- La structure musicale de « Steel and Glass »
- « Steel and Glass » : une chanson universelle ?
- Un enregistrement révélateur
- L’importance de « Steel and Glass » dans l’album Walls and Bridges
- La postérité de la chanson
L’atmosphère de Walls and Bridges
En 1974, John Lennon était à un tournant de sa vie. La dissolution des Beatles et ses tensions avec son ancien partenaire Paul McCartney n’étaient pas encore complètement digérées. La carrière solo de Lennon, entamée dès 1970, après la séparation du groupe, avait connu des hauts et des bas, mais il parvenait néanmoins à rester une figure marquante du paysage musical. Après avoir plongé dans des périodes de silence et d’isolement, il ressortait en 1974 avec l’album Walls and Bridges, un disque où il semblait vouloir briser les murs qui s’étaient dressés entre lui et son passé. Un des morceaux phare de cet album, « Steel and Glass », en est un exemple frappant, un cri brut qui dénonce l’injustice et la déception.
La chanson est perçue comme une vengeance contre des figures marquantes de la vie de Lennon, notamment Allen Klein, l’homme d’affaires qui avait pris le contrôle des affaires financières des Beatles et de Lennon à partir de 1969. Mais cette chanson n’est pas uniquement une attaque personnelle ; elle se veut aussi une réflexion sur l’injustice systémique et les figures de pouvoir qui se dissimulent derrière des masques de respectabilité.
La naissance d’un règlement de comptes
Si John Lennon n’a jamais officiellement confirmé que « Steel and Glass » était une chanson dédiée à Allen Klein, il n’a pas non plus démenti les spéculations. Klein, qui avait été chargé de la gestion des finances des Beatles après les premières années chaotiques de leur label, Apple, avait rapidement accumulé des inimitiés. Si Paul McCartney s’était ouvertement opposé à lui, poursuivant même en justice la dissolution du partenariat qui le liait à Klein et aux autres membres du groupe, Lennon, de son côté, conservait une relation ambiguë. Tandis qu’il cherchait à se débarrasser de son contrat avec lui, Lennon continuait à entretenir une forme d’amitié avec Klein, au moins pendant une partie des années 1970.
« Steel and Glass » se situe dans un moment où Lennon semble vouloir exorciser ses démons. Si, dans l’interview qu’il donne à David Sheff en 1980, Lennon déclare qu’il avait l’intention d’écrire quelque chose de « méchant », il précise toutefois qu’il ne se sentait pas véritablement animé par cette intention. Dans ses paroles, on sent que Lennon cherche à exprimer une douleur profonde liée à la manipulation, à la déception, et à la trahison. « Je voulais écrire quelque chose de méchant, mais je ne m’en sentais pas vraiment capable », confiait-il dans l’interview.
La structure musicale de « Steel and Glass »
Musicalement, « Steel and Glass » est une chanson où la tension et le désespoir sont magnifiés par les arrangements et l’orchestration. Le titre, d’abord joué de manière brute sur une guitare acoustique en 1973, prend forme au fil des enregistrements successifs, atteignant son apogée dans l’album Walls and Bridges. Le morceau commence par un piano minimaliste, une structure qui évolue progressivement, tandis que la guitare de Jesse Ed Davis et la batterie de Jim Keltner apportent une densité croissante à l’ensemble. Les instruments à vent – cuivres et bois – qui viennent s’ajouter aux prises finales sont aussi une caractéristique marquante du morceau, rappelant les grands arrangements des années 60, mais avec une intensité nouvelle.
Les violons qui se déploient tout au long du morceau sont d’ailleurs un clin d’œil à un autre morceau de Lennon : « How Do You Sleep », de l’album Imagine (1971), dans lequel il s’en prenait frontalement à Paul McCartney. Ces arrangements orchestraux sur « Steel and Glass » servent à renforcer le côté impitoyable du texte, comme si la musique elle-même devenait un terrain d’affrontement.
« Steel and Glass » : une chanson universelle ?
Bien que de nombreux observateurs aient interprété « Steel and Glass » comme un règlement de comptes avec Klein, Lennon lui-même insistait sur le fait que la chanson n’était pas spécifiquement dédiée à une seule personne. « Ce n’est pas à propos de quelqu’un en particulier », expliquait-il dans une interview de 1980. « C’est plutôt à propos de plusieurs personnes et d’objets. Si je veux écrire une chanson triste, je me souviens de moments où je me suis senti déprimé. » Lennon, tout en utilisant des exemples de son entourage, se livrait à un exercice de distanciation artistique, cherchant à donner une dimension universelle à la chanson.
Ainsi, même si l’influence de Klein est évidente, le morceau se fait aussi le miroir de toutes les figures de pouvoir et de manipulation que Lennon a rencontrées tout au long de sa vie. C’est un cri de révolte, non seulement contre l’homme d’affaires qui l’avait trompé, mais aussi contre un système tout entier, contre l’idée même de pouvoir et de domination. La chanson devient, par son universalité, une révolte contre toutes les formes d’injustice et de mensonge.
Un enregistrement révélateur
L’enregistrement de « Steel and Glass » se fait sur plusieurs mois. Lennon commence à travailler sur la chanson à la fin de l’été 1973, avant même que Mind Games ne soit totalement finalisé. Les premières versions, enregistrées sur une simple guitare acoustique, montrent une structure encore fragile. C’est au début de l’année 1974, lors de pré-productions à New York, que Lennon et ses musiciens commencent à explorer des arrangements plus aboutis.
Au cours de ces sessions, Lennon répète et modifie ses chansons avec l’aide des musiciens qu’il a choisis, parmi lesquels se trouvent des noms prestigieux comme Nicky Hopkins au piano et Klaus Voormann à la basse. Après quelques prises, le morceau commence à prendre forme, mais c’est la version finale, enregistrée en juillet 1974, qui va marquer les esprits. La production de Walls and Bridges est d’une grande richesse sonore, et la chanson bénéficie d’une orchestration magnifiée, que ce soit par les cordes ou les cuivres.
L’importance de « Steel and Glass » dans l’album Walls and Bridges
Ce morceau s’inscrit dans un album qui est souvent perçu comme l’un des plus personnels et introspectifs de la carrière de Lennon. Walls and Bridges aborde une variété de thèmes, allant de la critique sociale à l’introspection personnelle, en passant par des réflexions sur la solitude et la recherche de soi. À ce titre, « Steel and Glass » représente à la fois une critique sociale acerbe et une forme d’autodérision. Dans ce morceau, Lennon explore les failles de l’individu face au système, tout en utilisant une forme de catharsis personnelle.
Enregistré dans des conditions difficiles, avec des tensions dans sa vie personnelle, notamment son divorce avec Yoko Ono, cet album marque un retour à l’authenticité. L’album capture l’esprit d’un homme qui, bien que marquée par des épreuves personnelles et professionnelles, cherche à retrouver une forme d’équilibre dans un monde qui semble ne plus lui accorder de place. « Steel and Glass » en est un témoin, un témoin d’un artiste qui refuse de se taire et qui choisit, par sa musique, de se libérer de ses chaînes, tout en déconstruisant les murs et les ponts qui séparent l’homme de ses idéaux.
La postérité de la chanson
Au-delà de sa première diffusion en 1974, « Steel and Glass » continue d’alimenter les débats sur l’œuvre de Lennon. Dans les compilations posthumes, comme Menlove Ave ou John Lennon Anthology, cette chanson apparaît dans plusieurs versions qui témoignent de son évolution au fil du temps. Que ce soit à travers les versions plus brutes ou les arrangements plus riches, le message de la chanson reste clair : un appel à la libération de l’individu, tout en dénonçant ceux qui profitent de leur pouvoir pour manipuler et contrôler les autres.
Aujourd’hui, « Steel and Glass » reste une des chansons les plus marquantes de la carrière de John Lennon, à la fois pour son texte acéré et pour sa production musicale raffinée. Cette chanson symbolise à la fois la fin d’une époque pour Lennon et le début d’un nouvel engagement dans la musique populaire. Elle reste un chef-d’œuvre du genre rock, un cri de liberté contre les murs de verre et d’acier qui nous enferment tous.