Norman Smith : L’ingénieur du son qui a façonné les premiers albums des Beatles

Publié le 06 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Si George Martin est souvent surnommé le cinquième Beatle, une autre figure a joué un rôle tout aussi fondamental dans l’évolution sonore des Fab Four : Norman Smith. Ingénieur du son sur tous les albums des Beatles jusqu’en 1965, Smith a non seulement contribué à façonner le son du groupe, mais il a aussi vu leur transformation d’un groupe de rock’n’roll énergique en un phénomène musical révolutionnaire.

Bien que son rôle soit souvent moins médiatisé, il a été un pilier des studios EMI et a travaillé étroitement avec le groupe jusqu’à son départ en 1966, avant de connaître lui-même un succès musical inattendu sous le pseudonyme Hurricane Smith.

Sommaire

Des débuts modestes à Abbey Road

Né le 22 février 1923 à Edmonton, Middlesex, Norman Smith commence sa carrière loin des studios d’enregistrement. Pilote de planeur dans la Royal Air Force durant la Seconde Guerre mondiale, il se tourne ensuite vers la musique et joue du jazz, avant de rejoindre EMI en 1959 en tant qu’apprenti ingénieur du son.

« J’ai dû commencer tout en bas, comme un simple assistant. Mais j’ai appris vite, en gardant les yeux et les oreilles bien ouverts. Très vite, j’ai eu accès à la table de mixage. »
— Norman Smith, Sound On Sound

À cette époque, chaque nouvel artiste devait passer un test d’enregistrement avant de décrocher un contrat avec EMI. Le 6 juin 1962, Norman Smith est aux manettes lorsqu’un groupe de Liverpool inconnu, recommandé par Brian Epstein, entre en studio.

Ce groupe, c’est les Beatles.

L’architecte du son Beatles (1962-1965)

De 1962 à 1965, Norman Smith est l’ingénieur du son principal des Beatles. Il travaille sur leurs premiers succès, des sessions initiales avec Pete Best jusqu’à la sortie de Rubber Soul.

C’est lui qui capture la ferveur brute de leurs débuts, enregistrant des classiques comme “She Loves You”, “I Want to Hold Your Hand”, ou encore “A Hard Day’s Night”.

Les Beatles lui donnent le surnom “Normal”, et parfois “2dB Smith”, car il leur demandait souvent de baisser leurs amplis de quelques décibels en studio.

« Nous nous entendions très bien. Ils m’appelaient ‘Normal’ et, de temps en temps, ‘2dB Smith’ parce que je leur demandais parfois de réduire un peu le volume de leurs amplis. »
— Norman Smith, The Complete Beatles Recording Sessions

Bien qu’il ait un rôle technique, Smith est intimement impliqué dans l’évolution du son Beatles. Il travaille main dans la main avec George Martin, expérimentant des techniques d’enregistrement qui donneront naissance à l’identité sonore unique du groupe.

Un compositeur malchanceux : la chanson qui aurait pu lui rapporter une fortune

En 1965, alors que les Beatles enregistrent Help!, Smith voit une opportunité en or. Il écrit une chanson et, encouragé par George Martin, il la joue pour Paul McCartney.

« Paul a dit : ‘C’est vraiment bon, je peux entendre John chanter ça !’ Alors on a fait venir John, qui a trouvé ça génial. Ils m’ont demandé d’enregistrer une démo. »

Alors que Dick James, l’éditeur des Beatles, lui propose 15 000 £ pour acheter la chanson, le destin en décide autrement.

Le lendemain, John et Paul reviennent avec un air gêné :

« Ringo n’a pas encore de chanson sur l’album… et il en faut une. On fera ta chanson une autre fois, d’accord ? »

Smith ne reverra jamais cette opportunité.

Lassitude et départ des studios EMI

Si Smith admire le talent des Beatles, il se sent dépassé par leurs nouvelles expérimentations musicales. Lors des sessions de Rubber Soul en 1965, il réalise que leur approche en studio devient plus complexe, plus sophistiquée.

« Rubber Soul, ce n’était pas vraiment mon truc. J’ai décidé qu’il valait mieux descendre du train Beatles. »
— Norman Smith

En février 1966, EMI le promeut au département A&R, le même poste qu’avait occupé George Martin avant lui. Il devient producteur et se lance dans d’autres aventures musicales.

Avant de partir, les Beatles lui offrent une montre en or gravée :

« À Norman. Merci. John, Paul, George et Ringo. »

Producteur des débuts de Pink Floyd

Après avoir quitté les Beatles, Smith devient le premier producteur de Pink Floyd, signant leur premier album :

  • The Piper at the Gates of Dawn (1967)
  • A Saucerful of Secrets (1968)
  • Ummagumma (1969)

Il joue un rôle clé dans la découverte du groupe et contribue à définir leur son psychédélique, bien que lui-même ne comprenne pas vraiment leur univers musical.

« Je n’avais aucune idée de ce qu’ils faisaient, mais je savais que c’était spécial. »

En parallèle, il produit aussi The Pretty Things et travaille sur l’album concept SF Sorrow, l’un des premiers albums rock opéras.

Le succès inattendu sous le nom de Hurricane Smith

Dans les années 1970, Smith décide de se remettre à la musique. Il enregistre un simple démo, une chanson qu’il avait à l’origine écrite pour John Lennon.

Cette chanson, “Don’t Let It Die”, attire l’attention du producteur Mickie Most, qui lui suggère de la sortir tel quel.

Résultat ? Un tube inattendu qui grimpe à la 2ᵉ place des charts britanniques en 1971.

L’année suivante, il enchaîne avec “Oh Babe, What Would You Say?”, qui atteint la 1ʳᵉ place des charts aux États-Unis. Parmi les premiers à le féliciter ? John Lennon et Yoko Ono, qui lui envoient un télégramme.

Sous le nom de Hurricane Smith, il enregistre plusieurs titres, mais ne retrouve jamais le même succès.

Dernières années et héritage

Norman Smith se fait plus discret après les années 70, mais il reste respecté dans le milieu musical. En 2004, il sort un album hommage, From Me To You, contenant de nouvelles versions de ses titres.

Il publie aussi en 2007 son autobiographie, John Lennon Called Me Normal, où il revient sur son incroyable parcours.

Il meurt le 3 mars 2008, à l’âge de 85 ans, laissant derrière lui un héritage musical inestimable.

Un homme de l’ombre, un pilier du son Beatles

Norman Smith n’a jamais cherché la gloire, mais son travail en studio a façonné les Beatles. Sans lui, leurs premiers succès n’auraient peut-être pas eu la même intensité sonore, et leur passage d’un groupe de rock brut à un phénomène mondial aurait été bien différent.

S’il a perdu 15 000 £ sur une chanson qui ne verra jamais le jour, il a gagné le respect des plus grands et une place discrète mais indélébile dans l’histoire du rock.

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