Life With The Lions : l’album le plus radical de John Lennon et Yoko Ono

Publié le 08 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En mai 1969, John Lennon et Yoko Ono poursuivent leur exploration musicale avant-gardiste avec Unfinished Music No 2: Life With The Lions. Cet album radical, entre improvisations bruitistes et témoignages intimes, reflète les épreuves du couple, notamment la fausse couche de Yoko Ono. Enregistré entre un concert expérimental à Cambridge et un hôpital londonien, il défie la notion même de musique. Publié sous le label Zapple, ce disque choque le public et la critique, mais demeure un jalon essentiel dans la trajectoire artistique de Lennon et Ono.


Les audaces musicales de John Lennon et Yoko Ono ne se limitent pas à l’exubérance sonore de Two Virgins ou à leurs interventions publiques de la fin des années 1960 : elles se poursuivent avec Unfinished Music No 2: Life With The Lions, un deuxième opus d’avant-garde paru en mai 1969. Cet enregistrement, empreint d’un esprit à la fois subversif et intimiste, s’inscrit dans une série de trois albums expérimentaux produits par le couple. Tout comme Unfinished Music No 1: Two Virgins, la nouvelle parution défie les conventions et met en scène le quotidien, les angoisses et les prises de position de John Lennon et Yoko Ono.

Dans ce long article, nous allons explorer en profondeur la genèse et la création de Life With The Lions, en soulignant le contexte qui l’a vu naître, l’ambition artistique qui le sous-tend, et les réactions souvent tranchées qu’il a suscitées auprès du public et de la critique. Nous aborderons notamment l’épisode dramatique de la fausse couche subie par Yoko Ono, la performance jazz avant-gardiste enregistrée à l’université de Cambridge, et la volonté du couple de faire de leur vie quotidienne une œuvre conceptuelle. L’album, édité sous le label Zapple (sous-division d’Apple Records), surprend autant qu’il interroge la notion même de « musique » : bruits, cris, silences et fragments radiophoniques se juxtaposent, laissant transparaître une démarche qui, aujourd’hui encore, ne peut laisser indifférent.

Sommaire

  • Contexte et continuité de la série “Unfinished Music”
  • Enregistrement à Cambridge : “Cambridge 1969”
  • Séjour à l’hôpital et enregistrements intimistes
  • Retour sur un drame personnel : la fausse couche de Yoko Ono
  • Une publication sous le label Zapple : réception et couverture
  • Critiques et réactions contrastées
  • échos d’une performance : la piste “Cambridge 1969” à la loupe
  • Entre drame intime et provocation artistique : la face B
  • Les inédits et les rééditions : du flexi à la remasterisation
  • De la satire médiatique au deuil partagé
  • L’impact sur la carrière de Lennon et Ono
  • L’ombre de la fausse couche dans la suite de l’œuvre
  • Accueil ultérieur et relectures critiques
  • Une performance télévisée et l’écho des campagnes pacifistes
  • Est-ce encore de la “musique” ?
  • Le legs de Life With The Lions dans l’histoire du rock
  • Perspectives et postérité d’une œuvre radicale
  • La place de “Life With The Lions” dans le triptyque “Unfinished Music”
  • De la marginalité à la légende : la réhabilitation critique
  • Conclusion implicite d’une démarche sans concession

Contexte et continuité de la série “Unfinished Music”

En 1968, John Lennon et Yoko Ono publient Unfinished Music No 1: Two Virgins, un disque plus connu pour son visuel (les deux artistes y figurant nus) que pour son contenu musical, fait de collages et de boucles expérimentales. Cet album, qui provoque un scandale retentissant, s’accompagne d’une explication de Lennon et Ono : ils veulent documenter leur vie commune et en proposer une version artistique, liée à la démarche de Yoko dans l’art conceptuel.

Dans cette volonté de transcrire leur quotidien le plus simplement possible, tout peut servir de matériau sonore : discussions, enregistrements d’ambiance, improvisations musicales. Le titre « Unfinished Music » illustre le fait que l’œuvre, inachevée, continue de se créer dans l’esprit de l’auditeur. Selon Lennon, « C’est nous qui nous exprimons comme un enfant le ferait, selon l’humeur du moment. Ce que nous disons, c’est : faites votre propre musique. C’est cela, la “musique inachevée”. »

Après l’accueil houleux de Two Virgins, le couple persévère dans la même voie. Unfinished Music No 2: Life With The Lions sort en mai 1969 et enfonce un peu plus le clou de l’expérimentation brute, alors que l’actualité du couple est marquée par la fausse couche de Yoko Ono et la pression médiatique qui entoure leur relation. Dans le même temps, l’idée d’un label dédié à l’avant-garde fait son chemin : Apple Records, structure des Beatles, lance un sous-label nommé Zapple, destiné à accueillir des projets plus expérimentaux. Life With The Lions devient ainsi l’un des premiers disques estampillés Zapple, paru le même jour que Electronic Sound de George Harrison.

Enregistrement à Cambridge : “Cambridge 1969”

La première face de l’album, intitulée « Cambridge 1969 », est un enregistrement public réalisé le 2 mars 1969 à l’université de Cambridge, dans la Lady Mitchell Hall. Yoko Ono avait été invitée à s’y produire dans le cadre d’un concert de free jazz, mais son intention initiale était de décliner cette proposition. John Lennon, convaincu par l’idée de se joindre à elle, l’incite finalement à maintenir sa participation. C’est ainsi que, devant une salle partagée entre curiosité et perplexité, le couple livre une performance d’une trentaine de minutes qui marquera les esprits.

“Cambridge 1969”, qui occupe la totalité de la face A de Life With The Lions, se caractérise par des vocalises stridentes de Yoko Ono, ponctuées de cris, de respirations amplifiées et d’improvisations vocales, tandis que John Lennon produit un feed-back de guitare électrique prolongé. Pendant les vingt premières minutes, le duo se livre à une joute sonore intense, évoquant l’approche fluxus qu’affectionne Ono depuis le début des années 1960. Dans les six dernières minutes, deux musiciens improvisateurs rejoignent la performance : le saxophoniste John Tchicai et le percussionniste John Stevens. Ils continueront à jouer quelques instants même après que Lennon et Ono quittent la scène, selon des témoignages recueillis plus tard.

D’après certaines sources, Lennon aurait joué dos au public durant la majeure partie de la performance, comme pour s’isoler du regard des spectateurs et se concentrer sur sa recherche de sons. L’enregistrement publié sur l’album ne représente d’ailleurs qu’une partie de la prestation initiale, qui fut plus longue. Cette soirée à Cambridge marque aussi la deuxième apparition scénique de Lennon et Ono en tant que duo, la première ayant eu lieu lors du tournage de The Rolling Stones’ Rock and Roll Circus, où ils avaient intégré le groupe improvisé The Dirty Mac.

Réécoutée aujourd’hui, « Cambridge 1969 » frappe par son caractère radical. Il ne s’agit pas d’une chanson au sens classique du terme, mais d’une immersion dans le bruit, le cri, la saturation. C’est la première fois qu’un Beatle monte sur scène sans ses camarades et propose un tel assaut sonore. Certes, les Beatles avaient déjà flirté avec des expérimentations (pensons à « Revolution 9 » sur le White Album), mais cette captation révèle jusqu’où Lennon est prêt à s’aventurer lorsque personne ne le retient.

Certains témoins de l’époque, comme l’organisateur Anthony Barnett, ont rappelé que Yoko Ono était en principe la seule invitée initiale de ce concert avant-gardiste, et que Lennon, arrivé en dernière minute, aurait cherché à prouver qu’il pouvait se montrer encore plus « avant-garde » que la scène jazz improvisée déjà présente. Une chose est sûre : ce qui s’est produit ce soir-là à Cambridge transcende la simple curiosité, en s’imposant comme un geste fondateur pour le couple, décidé à inscrire dans leur discographie des performances à la limite du compréhensible pour le grand public.

Séjour à l’hôpital et enregistrements intimistes

La seconde partie de Life With The Lions plonge l’auditeur dans un contexte très différent. Elle a été enregistrée dans une suite de l’hôpital Queen Charlotte à Londres, où Yoko Ono est admise le 4 novembre 1968. épuisée et stressée, elle vit une grossesse difficile. John Lennon, refusant de la quitter, reste à son chevet, dormant d’abord sur un lit d’appoint, puis à même le sol lorsque l’hôpital a besoin du lit.

Dans cette chambre, le couple transforme l’angoisse et l’intimité en matériau sonore. Plusieurs fragments seront captés sur un magnétophone à cassette, puis incorporés à l’album. On peut y entendre la voix de Lennon et celle d’Ono qui entonnent des bribes de coupures de presse relatant leurs frasques et leur récente arrestation pour possession de drogue. Ce morceau, « No Bed For Beatle John », se présente comme un chant a cappella, quasi liturgique, où les artistes psalmodient des extraits d’articles : la presse s’offusque notamment que l’hôpital n’ait pas de lit pour « Beatle John ». Ono y ajoute des extraits décrivant le refus d’EMI de distribuer leur précédent album Two Virgins, jugé trop controversé en raison de sa pochette. Dans le lointain, on distingue Lennon lui aussi en train de commenter ou de fredonner ces titres de journaux.

Vient ensuite « Baby’s Heartbeat », qui dure environ cinq minutes. Il s’agit d’un enregistrement tragique : Lennon et Ono avaient capté le battement de cœur de leur enfant à naître, via une bande qui tourne en boucle. Malheureusement, quelques jours plus tard, le 21 novembre, Ono fait une fausse couche. Le stress engendré par l’arrestation pour possession de drogue et la pression médiatique semble avoir contribué à ce drame. L’enfant, baptisé John Ono Lennon II, est ensuite enterré dans un lieu tenu secret.

Pour souligner le silence douloureux qui suit cet événement, Lennon et Ono insèrent « Two Minutes Silence », deux minutes sans aucun son, hommage probable aux expérimentations de John Cage, dont l’œuvre 4’33 » consiste en un silence complet permettant à l’auditeur d’entendre les bruits ambiants. Cet écho à l’avant-garde relève moins de la simple citation que de la résonance émotionnelle : pour le couple, qui vient de perdre un enfant, le silence devient un symbole fort. On sait d’ailleurs qu’en 1973, Lennon et Ono publieront un autre morceau silencieux, « Nutopian International Anthem », lié à leur pays conceptuel « Nutopia ».

Enfin, la face B de Life With The Lions s’achève avec « Radio Play ». Durant plus de douze minutes, on entend un poste de radio que l’on allume et éteint, parfois entrecoupé de bribes de conversation téléphonique de Lennon, et d’un court passage du morceau « Ob-La-Di, Ob-La-Da » des Beatles. Au-delà de l’apparente futilité (Zapple l’éditera telle quelle), cette improvisation signale une fois de plus l’idée d’un collage du réel, où chaque geste ou son devient un élément potentiel de la création.

Retour sur un drame personnel : la fausse couche de Yoko Ono

La dimension la plus poignante de Life With The Lions tient dans le témoignage direct de la fausse couche de Yoko Ono. Lorsque l’album sort, la presse aborde souvent l’événement avec cynisme ou indifférence, préférant se focaliser sur les extravagances du couple. Pourtant, pour Lennon et Ono, c’est un choc. Dans un contexte déjà lourd — ils viennent d’être arrêtés pour détention de cannabis, s’attirant la vindicte des tabloïds —, la perte du bébé apparaît comme une épreuve supplémentaire.

L’enregistrement de « Baby’s Heartbeat » s’avère particulièrement troublant. Il fige dans le temps la vie éphémère d’un enfant qui ne verra jamais le jour, tout en rappelant la force d’une démarche artistique qui refuse la barrière entre l’intime et le public. Ono, qui avait déjà abordé la thématique de la maternité perdue dans son œuvre Grapefruit, réexprimera plus tard cette douleur dans des morceaux tels que « Greenfield Morning I Pushed An Empty Baby Carriage All Over The City », présent sur son album Yoko Ono/Plastic Ono Band.

Dès lors, on comprend mieux pourquoi Life With The Lions se situe à mille lieues d’un simple exercice musical. Lennon et Ono transforment leurs épreuves en création, consciemment ou non. Cela n’a certes rien d’agréable à l’écoute, mais l’album témoigne d’un engagement total : celui de partager chaque parcelle de leur expérience, dans une radicalité qui n’épargne ni l’auditeur ni eux-mêmes.

Une publication sous le label Zapple : réception et couverture

À l’origine, Lennon et Ono envisagent de faire paraître Life With The Lions sur Apple, comme ils l’avaient fait pour Two Virgins. Néanmoins, la création d’un sous-label nommé Zapple, destiné aux projets expérimentaux, permet une commercialisation plus aisée — du moins en théorie. Zapple se veut l’alter ego avant-gardiste d’Apple, pouvant accueillir des albums aux ambitions artistiques atypiques, comme c’est le cas aussi pour l’album Electronic Sound de George Harrison.

Life With The Lions sort le 9 mai 1969 au Royaume-Uni et le 26 mai 1969 aux états-Unis, quasiment au même moment que l’album d’Harrison. EMI, qui avait refusé de distribuer Two Virgins, accepte cette fois de jouer le rôle de distributeur. Malgré tout, le disque ne rencontre qu’un succès commercial très limité : 5 000 exemplaires vendus environ au Royaume-Uni, et un pic de 60 000 ventes aux états-Unis, lui permettant d’atteindre la 174e place du Billboard (loin derrière les 124e positions déjà modestes de Two Virgins). Les bacs des disquaires ne sont pas particulièrement enthousiastes à l’idée de proposer un album où, sur la face B, l’on trouve des cris, du silence et des bruits de radio.

La pochette elle-même constitue un témoignage direct de l’état de santé de Yoko Ono : la photo de couverture, prise par Susan Wood, montre Ono allongée dans un lit d’hôpital, portant une chemise de patient, avec Lennon à ses côtés. Au dos, on découvre un cliché montrant le couple quittant le commissariat de Marylebone, juste après leur arrestation du 19 octobre 1968. On y voit un commentaire attribué au producteur des Beatles, George Martin : « No comment ». L’ensemble confère à l’album un aspect documentaire, soulignant la convergence entre la vie privée de Lennon et Ono et leur démarche artistique.

Le titre Life With The Lions est un jeu de mots renvoyant à l’émission radiophonique de la BBC Life With The Lyons (lue à l’anglaise, Lyons/Lions), tout en évoquant la frénésie médiatique qui suit le couple tel une meute de lions en chasse.

Critiques et réactions contrastées

La réception critique de Life With The Lions est, sans surprise, largement négative. À l’époque, la presse spécialisée exprime souvent son incompréhension et son rejet devant un tel objet sonore. Certains commentateurs estiment que l’album est « de la pure foutaise » ou encore « de très mauvais goût ». Dans un article du Boston Sunday Globe, un journaliste compare la longue improvisation vocale de Yoko Ono à « un moustique bien enregistré ». Un chroniqueur du Lincolnshire Echo avertit que le disque n’est pas conseillé aux acheteurs au budget limité, tant il se compose de « Yoko qui chante leurs coupures de presse avec une voix de chat » et de « John qui tourne le bouton de la radio ».

En revanche, quelques voix plus bienveillantes relèvent la cohérence du projet. À Cambridge, la presse locale souligne l’atmosphère étrange et dérangeante du concert, tout en trouvant l’expérience « extraordinaire » et inclassable. Certains, en particulier dans les milieux artistiques d’avant-garde, saluent la hardiesse du couple. D’autres, comme le journaliste du Sault Star, considèrent que l’album et sa pochette représentent bien la dimension révolutionnaire du rock de cette époque.

Si Life With The Lions ne se hisse pas au rang de chef-d’œuvre pour le grand public, il acquiert néanmoins un statut de curiosité culte. L’auditeur qui, déjà ébranlé par Two Virgins, s’aventure à écouter cette suite peut y percevoir la sincérité d’une démarche quasi documentaire, où chaque note ou absence de note reflète la vie chaotique de Lennon et Ono à la fin des années 1960.

échos d’une performance : la piste “Cambridge 1969” à la loupe

Au fil des ans, la partie la plus commentée de l’album demeure « Cambridge 1969 ». Certains critiques y voient un exemple patent de la volonté de Lennon de se poser en figure de proue de l’avant-garde, alors même qu’il n’était pas particulièrement reconnu pour son intérêt dans le free jazz. D’autres y discernent la prolongation logique du penchant expérimental initié par « Revolution 9 » : Lennon, libre de toute contrainte, peut laisser libre cours à sa fascination pour les sons dissonants et les cris.

Yoko Ono, de son côté, est plus familière de ces performances qui consistent à faire de la voix un instrument brisé, saturé d’émotions. Dans les années 1960, elle avait déjà organisé des manifestations artistiques proches de ces concepts fluxus, où l’instant présent fait l’objet d’une mise en scène sonore. Elle raconte souvent qu’elle trouvait dans ces cris et cette liberté un moyen de se libérer des conventions imposées aux femmes. Son timbre, qui passe d’un chuchotement à une stridence extrême, vise à secouer l’auditeur et à s’affranchir des codes vocaux traditionnels.

Quant aux deux musiciens improvisateurs, John Tchicai et John Stevens, ils apportent une dimension jazz qui se superpose à la guitare saturée de Lennon et aux cris d’Ono. Dans les dernières minutes de la performance, on distingue clairement le saxophone de Tchicai chercher une cohérence avec les percussions de Stevens. Le fait que Lennon et Ono se retirent tandis que le duo continue un bref moment illustre la nature imprévisible de l’improvisation libre : chaque participant peut intervenir ou se retirer à sa guise, sans structure prédéfinie.

Entre drame intime et provocation artistique : la face B

La face B de l’album, enregistrée à l’hôpital, offre un contraste radical avec l’explosion sonore de « Cambridge 1969 ». Ici, l’approche est quasi minimaliste, alternant chant incantatoire, respiration, silence et bruits épars. « No Bed For Beatle John » peut d’abord sembler dérisoire : pourquoi diantre chanter des recensions de presse ? Pourtant, ce morceau illustre la démarche conceptuelle : en chantant les nouvelles, Ono et Lennon soulignent l’absurdité du battage médiatique autour de leur couple. Cette posture ironique démystifie le rapport sacralisé que la presse entretient avec les « Beatles » — un titre qui semble poursuivre Lennon où qu’il aille.

Puis survient « Baby’s Heartbeat », cinq minutes d’un battement de cœur désormais tragique. La boucle tourne, inexorable, rappelant tout ce qui n’adviendra pas. Ono et Lennon l’ont intégré dans l’album pour partager cette douleur, mais aussi pour souligner que leur vie, y compris dans ses moments les plus sombres, faisait partie intégrante de leur œuvre.

Les deux minutes de silence qui suivent, « Two Minutes Silence », résonnent comme un hymne au deuil. Les comparaisons avec l’œuvre de John Cage sont fréquentes, mais ici, l’intention paraît plus personnelle : la perte de l’enfant laisse un vide insondable. Lennon et Ono marquent une pause dans cette chronique sonore de leur quotidien, rappelant que parfois, le plus fort des cris est l’absence totale de bruit.

Enfin, « Radio Play » s’étend sur plus de douze minutes. Des fragments de radio, ponctués de coupures brutales, s’entrelacent avec la voix de Lennon téléphonant ou discutant en arrière-plan. On reconnaît brièvement un passage d’« Ob-La-Di, Ob-La-Da », comme un écho sarcastique au succès des Beatles qui, dans ce contexte, semble hors de propos. L’impression d’écouter une captation brute, sans mise en forme particulière, renforce la dimension de témoignage.

Les inédits et les rééditions : du flexi à la remasterisation

Plusieurs extraits de l’album circulent avant la sortie officielle grâce à la revue Aspen, qui diffuse un flexi-disc contenant des morceaux principalement centrés sur Ono. D’autres inédits enregistrés à l’hôpital Queen Charlotte, comme « Song For John » ou « Mulberry », seront ajoutés lors de la réédition du disque au format CD en 1997. « Song For John » se présente d’ailleurs comme une ballade aux accents de folk, et Ono précise qu’elle l’avait composée avant même de rencontrer Lennon, pour exprimer son désir de trouver quelqu’un « avec qui voler ». La version de 1997 permet donc d’élargir la perspective sur le séjour hospitalier et la relation intime du couple à cette période.

L’album a de nouveau été réédité en 2016 par le label Secretly Canadian, sous forme de vinyle, de CD et de version numérique, confirmant l’intérêt constant pour cette pièce singulière de la discographie de Lennon et Ono. Les bonus incluent des photographies rares et quelques compléments sonores, marquant la volonté de conserver la trace de cette période mouvementée.

De la satire médiatique au deuil partagé

Le titre Life With The Lions n’est pas seulement un clin d’œil à l’émission Life With The Lyons. Il traduit aussi l’impression que Lennon et Ono sont exposés en permanence aux prédateurs que représentent les médias, toujours à l’affût de leurs faits et gestes. Ces journaux, qu’ils chantent ou qu’ils citent, deviennent des acteurs d’une dramaturgie où la frontière entre vie privée et performance artistique disparaît.

La manière dont le public a accueilli l’album reflète le choc de se retrouver confronté à une forme de création n’obéissant plus à la règle du divertissement. Ici, la musique n’est pas là pour plaire ou pour produire des tubes, elle est là pour documenter, surprendre et parfois déstabiliser. Dans le sillage de Fluxus, Ono prône l’idée que l’art doit investir la moindre parcelle du réel, même dans la souffrance. Lennon, émancipé peu à peu de l’image du « Beatle » souriant et propre sur lui, s’embarque sans réserve dans cette aventure, quitte à s’aliéner nombre d’admirateurs.

L’impact sur la carrière de Lennon et Ono

Sur le plan commercial, Life With The Lions est loin de provoquer un engouement ; il se classe péniblement dans les charts américains, tandis qu’il passe inaperçu au Royaume-Uni. Sur le plan artistique, l’album assoit la réputation du couple comme des provocateurs-nés, prêts à tout pour affirmer leur liberté créative. Lennon se dit cependant déçu de ne pas bénéficier d’un soutien promotionnel plus important de la part d’Apple. Dans les interviews, il revient sur l’incompréhension qu’il rencontre, y compris au sein du cercle Beatles.

Au final, Life With The Lions ouvre la voie à un troisième volet de la série « Unfinished Music » : le Wedding Album, publié plus tard en 1969, qui comporte notamment des enregistrements du couple se répétant mutuellement leurs prénoms. Loin d’une démarche purement musicale, ces projets incarnent un art total, où chaque instant de la vie conjugale devient source de création. Pour Lennon, cela préfigure son retrait progressif du cadre Beatles, et annonce sa carrière solo, où il fera équipe avec Ono pour défendre des causes politiques et pacifistes, tout en poursuivant à l’occasion des explorations sonores (moins extrêmes, certes, mais toujours teintées de cette volonté de dépasser les limites).

L’ombre de la fausse couche dans la suite de l’œuvre

Pour Yoko Ono, la fausse couche demeure un sujet récurrent, abordé sous divers angles. On la retrouve dans sa poésie, dans ses performances et dans certaines chansons plus élaborées, comme elle le fera sur ses albums des années 1970. L’un des objectifs d’Ono est de banaliser certains thèmes tabous, comme la perte d’un enfant, et de montrer que cette expérience, si personnelle soit-elle, peut constituer un axe de réflexion artistique.

Chez Lennon, la tragédie de 1968 s’inscrit dans un mouvement global d’introspection. Durant l’année 1969, il épouse Yoko Ono, orchestre les fameux bed-ins pour la paix, et lance « Give Peace a Chance ». L’influence d’Ono se fait sentir dans son pacifisme résolu et sa quête d’authenticité. Les souffrances traversées par le couple, du scandale de Two Virgins à la fausse couche, renforcent leur détermination à tout montrer au public, convaincus que la vérité, même crue, peut avoir une valeur libératrice.

Accueil ultérieur et relectures critiques

Avec le temps, l’histoire a tendance à mieux recevoir des albums aussi radicaux que Life With The Lions. On peut lire, dans certaines analyses contemporaines, l’idée que cet opus vaut surtout pour son caractère documentaire, sa démarche d’art-performance, plutôt que pour son apport musical. Des historiens du rock y voient un jalon dans la progressive dissolution de la frontière entre l’art sonore et le collage conceptuel.

D’aucuns, comme le critique Seth Colter Walls, estiment que Life With The Lions est « moins idyllique » que Two Virgins et se focalise davantage sur l’inconfort et l’émotion brute. D’autres, tel William Ruhlmann d’AllMusic, notent que si l’on adhère au principe selon lequel la vie de Lennon et Ono est leur art, alors ce disque peut y prétendre. Mais il y a toujours le risque de percevoir l’album comme un défi, voire un bras d’honneur envers l’auditeur classique.

Quoi qu’il en soit, Life With The Lions ne laisse pas indifférent : il suscite la fascination ou la répulsion, parfois les deux à la fois. Il est révélateur de la place qu’Ono occupe dans la trajectoire de Lennon, l’aidant à briser ses chaînes, en même temps qu’elle subit elle-même des attaques médiatiques féroces, accusée de détruire le groupe ou de manipuler John. Dans la foulée de cet album, tous deux revendiquent encore plus explicitement leur statut d’artistes engagés et unis dans la vie comme dans la création.

Une performance télévisée et l’écho des campagnes pacifistes

Le 14 juin 1969, quelques semaines après la sortie de Life With The Lions, Lennon et Ono participent à l’émission The David Frost Show à Londres, où ils évoquent l’album, mais aussi leurs campagnes pour la paix. C’est l’occasion pour eux de replacer ce projet sonore dans une démarche globale, qui inclut l’action politique (les bed-ins), la protestation contre la guerre du Viêt Nam et la volonté d’inciter la population à la réflexion. Dans une télévision britannique peu habituée à ce type d’art, leur intervention détonne, suscitant un regain d’intérêt pour leur « musique inachevée ».

Cependant, la plupart des interviews du couple publiées à l’époque se concentrent plutôt sur la controverse liée à leur couple, au rôle d’Ono dans la séparation progressive des Beatles, ou encore sur le scandale de la pochette de Two Virgins. Les spécificités musicales de Life With The Lions passent souvent au second plan. Bien des années plus tard, les critiques auront plus de recul pour aborder la radicalité conceptuelle de l’album, lequel bénéficie désormais de rééditions améliorées.

Est-ce encore de la “musique” ?

La question se pose inévitablement : Unfinished Music No 2: Life With The Lions est-il un album de musique ou plutôt un collage documentaire, un essai sonore proche de l’art performance ? La réponse dépend largement de la définition qu’on donne au mot « musique ». Dans la lignée de John Cage, de Fluxus ou d’autres avant-gardes, Lennon et Ono élargissent le champ de la création musicale pour y inclure le bruit, le silence, le hasard et les fragments de réalité.

Pour les puristes du rock, il s’agit d’une œuvre hors format, quasiment inaudible en tant que « disque ». Les fans des Beatles qui s’attendent à retrouver ne serait-ce qu’une once de la veine mélodique de « Hey Jude » ou de « Strawberry Fields Forever » sont désarçonnés. Mais ceux qui, au contraire, s’intéressent aux marges sonores, à l’improvisation, y voient une incarnation de la liberté créatrice que Lennon avait toujours souhaitée, quitte à bousculer l’héritage Beatles.

L’album, de surcroît, ne cache pas sa dimension thérapeutique : partager un deuil, s’offrir une catharsis sonore et brouiller la frontière entre vie et art. L’écoute de Life With The Lions exige donc une disposition d’esprit particulière, en accord avec l’idée d’un témoignage brut, parfois dérangeant, loin de toute virtuosité technique ou d’esthétique policée.

Le legs de Life With The Lions dans l’histoire du rock

Même si Life With The Lions n’a pas atteint des sommets de popularité ou d’influence comme certains disques de l’époque, son importance réside dans plusieurs aspects. D’abord, il assoit la réputation de John Lennon et Yoko Ono comme un couple résolu à défier la bienséance et à expérimenter de nouvelles formes sonores. Ensuite, il illustre comment la célébrité peut être utilisée pour diffuser un message hors normes : si un groupe inconnu avait publié un tel album, il serait sans doute passé inaperçu ou circonscrit à un cercle avant-gardiste restreint. Le fait que Lennon, l’un des quatre Beatles, soit engagé dans ce projet, attire forcément l’attention et l’incompréhension.

Par ailleurs, Life With The Lions confirme la nature très conceptuelle du travail d’Ono, qui n’a cessé d’explorer le potentiel artistique de chaque aspect de la vie quotidienne. Cette collaboration influence aussi Lennon, non seulement sur le plan musical, mais dans son rapport au monde : leurs actions militantes, leurs happenings pour la paix, leur communication médiatique (comme la fameuse conférence en pyjama dans leur lit) doivent être considérés comme autant de prolongements de leur démarche « inachevée ».

Enfin, certains observateurs soulignent que, dans le contexte du délitement progressif des Beatles, Life With The Lions incarne la volonté de Lennon de se détacher du moule pop qui avait fait son succès. Il revendique sa liberté artistique, quitte à se mettre la moitié de la planète à dos. Ainsi, ce disque devient un symbole de rupture, de prise d’indépendance et d’expérimentation, un jalon essentiel avant le démantèlement officiel des Beatles en 1970.

Perspectives et postérité d’une œuvre radicale

Malgré sa réception contrastée, Unfinished Music No 2: Life With The Lions a trouvé sa place dans l’histoire du rock comme témoignage d’une période particulièrement agitée pour John Lennon et Yoko Ono. L’enfant perdu, la performance fracassante à Cambridge, les journaux chantés, le silence de deux minutes : tous ces éléments confèrent à l’album un statut hybride, à la fois documentaire personnel, cri avant-gardiste et geste artistique provocateur.

Avec le recul, on peut se demander si l’album n’a pas ouvert la voie à une certaine acceptation des projets parallèles des membres des Beatles, en démontrant que leur champ d’action pouvait dépasser le cadre pop-rock. George Harrison, lui aussi, multipliait les tentatives dans la musique indienne ou dans l’expérimentation électronique (Electronic Sound). Paul McCartney, plus tard, explorerait également des voies plus abstraites avec ses travaux d’électro-acoustique (The Family Way ou encore Liverpool Sound Collage).

Au fond, Life With The Lions raconte un pan méconnu de l’histoire d’amour, de douleur et de création qui unit Lennon et Ono. Malgré les commentaires acerbes qu’ils suscitent, on y voit leur cohérence absolue : leur existence, leur engagement politique, leur intimité se fondent dans un continuum artistique, ce qu’ils appellent « unfinished music ». Et même si la critique de l’époque les qualifie parfois de « fumisterie », force est de constater que, plus de cinquante ans plus tard, on continue d’en parler, d’analyser, de rééditer et de s’interroger sur la radicalité de cette entreprise.

La place de “Life With The Lions” dans le triptyque “Unfinished Music”

Last but not least, Life With The Lions est le deuxième volet d’un triptyque que Lennon et Ono concluront avec Wedding Album, sorti en octobre 1969, quelques mois après leur mariage. Chacun de ces trois disques expérimentaux raconte un moment différent de leur relation : la rencontre physique et spirituelle dans Two Virgins, le drame de la fausse couche et la performance de Cambridge dans Life With The Lions, et enfin, les noces militantes avec Wedding Album, qui inclut des enregistrements de leurs voix répétant leurs prénoms ou encore des documents relatifs à leur mariage.

Lorsqu’on remet en perspective ces trois albums, on constate qu’ils représentent une véritable saga intime, placée sous le signe de la spontanéité, de la nudité (au sens littéral et métaphorique) et du refus de la frontière entre vie et art. Pour Lennon, ces projets sont l’opportunité de s’émanciper de la fabrique Beatles et de se rapprocher de la démarche résolument avant-gardiste d’Ono. Pour Ono, ils constituent l’aboutissement d’une quête artistique entamée bien avant sa rencontre avec Lennon, dans laquelle elle expérimente la manière de transformer chaque instant vécu en fragment d’art.

De la marginalité à la légende : la réhabilitation critique

À la fin des années 1960, l’avant-garde musicale est largement marginale, peu relayée par les grands médias. Lennon et Ono, grâce à leur notoriété, lui donnent une tribune planétaire, d’où le scandale suscité. Les décennies suivantes verront la critique reconsidérer l’apport d’Ono, tantôt moquée, tantôt tenue pour responsable de la séparation des Beatles. De nombreux musiciens et artistes salueront cependant sa créativité sans concession et sa détermination. Le mouvement féministe, notamment, appréciera la dimension provocatrice et libératrice de ses performances vocales.

“Life With The Lions” peut alors apparaître comme l’un des jalons incontournables de cette réévaluation. Loin de n’être qu’un caprice mégalomaniaque d’une star du rock et d’une artiste underground, l’album témoigne d’une démarche de fond : utiliser l’enregistrement comme un journal de bord, un espace d’invention radical et un levier pour questionner la nature de l’écoute musicale. À l’heure où la musique expérimentale, le field recording et l’art sonore disposent d’une plus grande visibilité, on comprend mieux la cohérence d’un tel projet.

Conclusion implicite d’une démarche sans concession

À vrai dire, parler de « conclusion » n’aurait pas de sens dans la logique même de la « musique inachevée ». Life With The Lions s’inscrit dans un continuum qui se prolongera à travers les autres collaborations de Lennon et Ono. Même si l’album est voué à rester une curiosité pour la majorité du public, il demeure un témoignage poignant et courageux. Il fait partie intégrante de ce chapitre de la vie du couple où s’entremêlent douleur, provocation et nécessité vitale de réinventer les formes.

écouté aujourd’hui, il suscite toujours une réaction viscérale. À défaut d’y trouver une satisfaction mélodique, on y perçoit un engagement total, presque au-delà de la raison. Du concert de Cambridge à l’ombre d’une chambre d’hôpital, la voix d’Ono et la guitare saturée de Lennon traduisent ce que peuvent ressentir deux artistes qui cherchent à transcender chaque événement, chaque souffrance, chaque silence. Qu’on y adhère ou qu’on le rejette, Life With The Lions occupe cette zone limite où la musique se confronte au réel, et c’est probablement ce qui lui donne encore, plus d’un demi-siècle plus tard, son caractère unique et inimitable.