Money (That’s What I Want) : Quand Les Beatles Réinventent le Rythme de la Convoitise

Publié le 08 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Le rock’n’roll britannique des années 60 regorge de pépites qui ont marqué à jamais l’histoire de la musique. Parmi elles, « Money (That’s What I Want) », titre explosif qui clôture l’album With The Beatles sorti en 1963, se distingue par son intensité vocale et son énergie brute. Reprenant ce classique de la Motown écrit par Berry Gordy et Janie Bradford, le groupe de Liverpool s’approprie le morceau avec une puissance inédite, incarnée par la voix rugissante de John Lennon et une instrumentation percutante. Mais derrière cette apparente simplicité rock, Money traduit un moment clé dans l’évolution musicale et artistique des Beatles.

Sommaire

  • L’Origine d’un Hymne Matérialiste
  • Un Successeur à “Twist And Shout”
  • Des Sessions en Studio Épiques
  • Le Défi de la Scène et les Performances Explosives
  • Une Dualité Entre Matérialisme et Idéalisme
  • L’Impact et l’Héritage

L’Origine d’un Hymne Matérialiste

Avant de devenir un cri du cœur porté par Lennon, Money (That’s What I Want) était un succès R&B enregistré par Barrett Strong en 1959. Ce titre, produit par Berry Gordy lui-même, était la première grande réussite de Tamla, label qui allait bientôt fusionner pour devenir l’incontournable Motown. Avec son refrain obsédant et ses paroles directes – une ode au pouvoir de l’argent –, la chanson a gravi les charts R&B et pop, marquant les débuts d’une révolution musicale à Detroit.

En Angleterre, où la scène musicale était encore dominée par les crooners et la variété, ce genre de morceaux était rare. Pourtant, grâce à Brian Epstein, le manager des Beatles, le groupe avait accès à des vinyles américains introuvables ailleurs. Comme le raconte George Harrison, c’est en fouillant dans les bacs du magasin NEMS d’Epstein que les Beatles ont découvert Money, un titre qu’ils allaient bientôt intégrer à leur répertoire de concerts.

Un Successeur à “Twist And Shout”

Lorsque les Beatles entrent en studio en juillet 1963 pour enregistrer leur deuxième album, With The Beatles, ils cherchent un final percutant, à l’image de Twist And Shout sur Please Please Me. Leur choix se porte sur Money, qu’ils transforment en un condensé d’énergie brute.

Dès les premières notes, le morceau se distingue par son riff de piano agressif, joué par George Martin, qui imprime une dynamique nerveuse. Ringo Starr, lui, martèle sa batterie avec une intensité qui rappelle le son des groupes de rock américains comme Little Richard ou Jerry Lee Lewis. Mais c’est surtout John Lennon qui transcende la chanson : sa voix rauque, éraillée par l’intensité de l’interprétation, donne à Money une dimension quasi viscérale.

Le groupe transpose la chanson de la tonalité originale de Fa majeur à Mi majeur, renforçant ainsi la tension et l’âpreté du morceau. George Harrison et Paul McCartney apportent des harmonies serrées, typiques du son Beatles, tandis que le jeu de basse de McCartney ajoute une rondeur à l’ensemble.

Lennon, dont l’interprétation rappelle ses influences rock ‘n’ roll, hurle la célèbre phrase “I wanna be free” avec une sincérité presque désespérée. Une ironie mordante, quand on sait que le succès fulgurant des Beatles en 1963 les enfermait progressivement dans un tourbillon médiatique et commercial dont ils ne pourraient bientôt plus s’échapper.

Des Sessions en Studio Épiques

L’enregistrement de Money fut un processus en plusieurs étapes. Le 18 juillet 1963, les Beatles capturent sept prises de la chanson aux studios Abbey Road. Quelques jours plus tard, le 30 juillet, George Martin ajoute les frappes insistantes du piano, enregistrées en sept nouvelles prises. Une fusion des prises 6 et 7 aboutit à la version finale en mono.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Le 30 septembre 1963, alors que les Beatles profitent d’une pause bien méritée, George Martin enregistre de nouvelles superpositions de piano, affinant encore la structure du morceau. Les versions stéréo sont finalisées fin octobre, quelques semaines avant la sortie de With The Beatles le 22 novembre 1963.

Le Défi de la Scène et les Performances Explosives

Money devient immédiatement un morceau incontournable des concerts des Beatles. Dès le 1er janvier 1962, ils l’interprètent lors de leur célèbre audition ratée chez Decca Records. Si cette version manque encore d’énergie, elle pose les bases de ce qui deviendra une véritable démonstration de force.

Le groupe enregistre plusieurs performances live pour la BBC, avec six versions différentes capturées entre mai 1963 et janvier 1964. Parmi elles, l’enregistrement du 24 octobre 1963 à Stockholm reste l’un des plus puissants, et figure sur l’album Anthology 1.

La seule captation vidéo connue d’une performance de Money date du 7 décembre 1963, lors de l’émission télévisée It’s The Beatles, filmée à Liverpool. Sur scène, Lennon électrise le public avec sa voix éraillée, tandis que Harrison et McCartney assurent des chœurs impeccables.

Une Dualité Entre Matérialisme et Idéalisme

Si Money célèbre l’avidité avec un certain cynisme, il n’en reste pas moins un morceau profondément ancré dans son époque. En 1963, les Beatles sortent peu à peu de l’ombre, mais leur succès leur semble encore éphémère. Dans cet esprit, les paroles – “The best things in life are free, but you can keep ’em for the birds and bees” – résonnent comme une ironie mordante.

Cette thématique sera d’ailleurs nuancée quelques mois plus tard par Paul McCartney, qui répondra à cette quête matérialiste avec “Can’t Buy Me Love”. Là où Money clame haut et fort la nécessité de richesse, McCartney opposera un idéal plus romantique : l’argent ne saurait acheter l’amour.

L’Impact et l’Héritage

Si aujourd’hui Money reste une des grandes réussites des Beatles en matière de reprise rock’n’roll, son importance va bien au-delà. Ce titre montre à quel point les Beatles savaient s’approprier un morceau pour le transformer en une œuvre unique, en phase avec leur époque et leur identité.

Il illustre aussi le rôle central de John Lennon dans la dimension rock du groupe, lui qui fut souvent considéré comme la figure rebelle du quatuor. À travers Money, il prouve qu’il est capable de livrer une performance vocale aussi sauvage que les plus grands chanteurs de rhythm and blues.

Enfin, Money marque un tournant dans la carrière des Beatles. En choisissant de conclure With The Beatles sur une note aussi énergique, le groupe montre qu’il ne se contente pas d’être un phénomène pop : il est aussi capable d’exploser les frontières du rock avec une intensité qui préfigure déjà leur évolution vers des horizons plus audacieux.

Près de soixante ans après sa sortie, Money (That’s What I Want) continue de résonner comme un témoignage brut de la puissance du rock des débuts des Beatles. Un cri du cœur, une révolte, et un pur moment de rock’n’roll intemporel.