McCartney 1970 : l’album solo qui a libéré Paul des Beatles

Publié le 17 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1970, Paul McCartney quitte les Beatles et sort un premier album solo intime, lo-fi et audacieux. Un manifeste de liberté artistique qui marque le début d’une carrière solo majeure.


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Le choc après le rêve

Lorsque Paul McCartney dévoile, le 17 avril 1970, son tout premier album solo sobrement intitulé McCartney, le monde de la musique se fige. Non pas tant pour la qualité de l’œuvre – qui ne fait pas encore l’unanimité – mais pour ce qu’elle signifie. L’un des quatre garçons dans le vent, le plus mélodique, le plus discret peut-être, venait de claquer la porte. Après plus d’une décennie d’alchimie créative au sein du plus grand groupe de tous les temps, Paul choisissait le retrait, le foyer, le minimalisme. Et, sans le vouloir vraiment, annonçait la fin d’un rêve collectif : celui des Beatles.

Ce disque, enregistré presque seul, loin de l’opulence technique des studios d’Abbey Road, fait figure d’OVNI dans la production musicale de l’époque. Là où l’on attendait une grande fresque pop, un Sgt. Pepper bis ou un manifeste musical à la hauteur de Abbey Road, McCartney offre une collection de morceaux lo-fi, bricolés dans sa maison londonienne de St John’s Wood, en face du zoo et à deux pas du mythique passage piéton.

Mais derrière cette apparente modestie, McCartney recèle une audace folle : celle de tout reconstruire à zéro, dans l’ombre du monument que fut les Fab Four.

La rupture annoncée dans le silence

Il faut remonter au mois d’avril 1970 pour comprendre l’impact de cette sortie. Le 9 avril, Paul téléphone à John Lennon pour l’informer de son départ du groupe. Lennon, lui, avait déjà signifié son envie de quitter les Beatles en septembre 1969, mais l’annonce avait été tue par stratégie et volonté commune de ne pas faire d’éclat.

Paul, de son côté, ne se contente pas d’un simple coup de fil. Il envoie à la presse un communiqué sous forme d’interview fictive, répondant aux questions qu’on lui aurait posées lors d’une conférence. Les réponses sont limpides, définitives, parfois douloureuses : non, il ne prévoit rien avec les Beatles ; non, il ne croit pas à un retour du tandem Lennon-McCartney. Oui, il préfère désormais la vie avec sa famille.

Le 10 avril 1970, la presse britannique titre sans détour : “Paul quits the Beatles”. La rupture est officielle. Et avec elle, la carrière solo de McCartney est lancée dans un fracas que lui-même ne cherchait sans doute pas à provoquer si brutalement.

L’anti-Beatles par excellence

Ce qui frappe immédiatement à l’écoute de McCartney, c’est sa volonté farouche de ne pas rivaliser avec les Beatles. Aucun grand orchestre, aucun effet studio flamboyant, aucune structure pop grandiose. À la place : des enregistrements domestiques, un quatre-pistes Studer installé chez lui, peu ou pas de mixage, des essais, des boucles, des idées à moitié écrites – mais pleines de charme.

Comme le dira plus tard Neil Young en intronisant Paul au Rock and Roll Hall of Fame : « Il n’a même pas essayé de rivaliser avec ce qu’il avait déjà accompli. » Il y a dans ce disque une forme de liberté rare, une insouciance presque naïve, mais touchante, qui tranche radicalement avec la sophistication des dernières œuvres beatlesiennes.

Un laboratoire intime

L’album s’ouvre sur The Lovely Linda, petit fragment d’à peine 45 secondes, enregistré pour tester le magnétophone. Une comptine domestique, presque enfantine, dédiée à sa femme Linda. Le ton est donné. Le reste du disque se déroule comme un carnet de croquis, entre ballades inachevées, instrumentaux improvisés et véritables pépites émotionnelles.

That Would Be Something, enregistré en Écosse, respire la simplicité bucolique. George Harrison lui-même le qualifiera de “great”. Vient ensuite Valentine Day, une improvisation brute, tout comme Momma Miss America, où McCartney superpose lignes de basse et riffs de guitare sur des bases de batterie rudimentaires.

Mais derrière ces essais lo-fi, des chansons plus profondes percent. Every Night, par exemple, évoque la période trouble que traverse Paul : la dépression post-Beatles, l’alcool, l’anxiété… mais aussi l’amour naissant avec Linda. Ce balancement entre lumière et obscurité est au cœur de l’album.

Des reliques et des visions

Certains morceaux proviennent de périodes antérieures. Junk, notamment, a été écrit en Inde en 1968 lors du séjour du groupe chez le Maharishi. Son texte, inventaire poétique d’un bric-à-brac affectif, reflète l’obsession mccartneyenne pour les objets, les souvenirs, les mots qui sonnent. Candlestick, disait-il, est son mot préféré. Tout un programme.

De même, Hot As Sun, instrumental léger et enjoué, date des années 1950. Et au milieu du morceau, surgit un extrait de Suicide, chanson initialement écrite pour Sinatra – qui, selon Paul, ne comprit pas du tout l’ironie du titre.

Autre morceau marquant, Man We Was Lonely, un duo avec Linda, écrit et enregistré à la hâte, mais non sans sincérité. Les voix se croisent, s’accompagnent dans une simplicité désarmante.

Peut-être le chef-d’œuvre de l’album

Si l’on devait ne retenir qu’un seul morceau de cet album, ce serait sans doute Maybe I’m Amazed. Écrite pour Linda en 1969, cette ballade déchirante condense tout ce que McCartney sait faire : mélodie sublime, texte sincère, montée en puissance progressive, solo de guitare inspiré. Un vrai tour de force, d’autant plus remarquable que Paul y joue de tous les instruments.

La chanson ne sortira pas en single à l’époque, mais deviendra rapidement un incontournable de ses concerts. Et aujourd’hui encore, lorsqu’il la chante sur scène, les images de Linda et de leurs enfants défilent derrière lui. Le morceau a gagné en intensité avec les années, comme un cri d’amour éternel.

Clôture en terres inconnues

L’album se termine par une curiosité sonore : Kreen-Akrore. Inspirée d’un documentaire télévisé sur une tribu amazonienne, cette pièce instrumentale mêle percussions, bruitages animaliers, effets de jungle et improvisations. Un collage étrange, expérimental, presque dadaïste. Linda y pousse des cris, Paul joue de la batterie, puis du piano, puis de l’orgue. Un bow-and-arrow (arc et flèche) casse en plein enregistrement. C’est foutraque, mais terriblement vivant.

Le point de départ d’une immense aventure

Avec McCartney, Paul a signé un acte de réinvention. Ce n’est pas un grand album pop à la manière des Beatles, c’est un manifeste personnel. Un journal intime sonore, bricolé mais sincère, imparfait mais audacieux. Et surtout, un jalon fondateur.

Sans ce disque, il n’y aurait peut-être pas eu Ram, ni Band on the Run, ni Wings, ni les expériences électroniques avec Youth, ni la liberté qu’il s’accordera dans les décennies suivantes. McCartney est la matrice de tout cela, le coup de dés d’un homme qui repart à zéro, dans son salon, entre une table basse et un quatre-pistes.

Aujourd’hui, cinquante-cinq ans après sa sortie, l’album est enfin compris à sa juste valeur. Il a inspiré des générations de musiciens indépendants, de bedroom pop artists, de bricoleurs sonores. Il est un manifeste de liberté artistique, une lettre d’amour à la spontanéité.

Et peut-être, sans le vouloir, Paul McCartney a offert, avec ce disque intime, l’un des plus grands paradoxes de sa carrière : une œuvre mineure devenue majeure.