« Let It Be » est-elle une redite de « Hey Jude » ou l’expression ultime d’un McCartney apaisé ? Ce parallèle éclaire les tensions, les blessures et la grandeur mélodique du dernier souffle des Beatles.
Il existe dans l’histoire de la musique populaire des chansons si universelles, si viscéralement ancrées dans la mémoire collective qu’elles en deviennent presque sacrées. « Let It Be », ultime offrande discographique des Beatles avant leur éclatement, appartient à cette rare catégorie. Pourtant, derrière l’éclat mystique de cette ballade de réconfort se cache une interrogation que certains auditeurs — et critiques — n’ont pas manqué de soulever : Paul McCartney s’est-il, consciemment ou non, répété en écrivant ce morceau ? « Let It Be » serait-elle une redite de « Hey Jude », l’autre grand hymne consolateur signé du même auteur ?
Cette idée, loin d’être purement provocatrice, mérite d’être explorée à la lumière du contexte, de l’analyse musicale, des dynamiques internes du groupe et, bien sûr, du prisme intime de leurs auteurs.
Sommaire
- Le poids des attentes et l’usure créative
- Deux hymnes fraternels au cœur apaisé
- Les mécanismes de la répétition
- Lennon, juge et partie
- McCartney ou la consolation comme posture artistique
- L’écho d’un monde en mutation
- L’ultime chant du groupe
Le poids des attentes et l’usure créative
Lorsque les Beatles explosent sur la scène mondiale au début des années 1960, leur productivité devient vertigineuse. Lennon et McCartney, principaux moteurs créatifs du groupe, se voient assigner une cadence quasi industrielle. Albums sur albums, tournées incessantes, interviews, pressions médiatiques, évolutions stylistiques : tout cela s’accumule, au point que l’exigence d’innovation permanente devient un fardeau.
Il n’est donc pas inconcevable qu’au fil des années, des réminiscences se glissent dans leurs œuvres. D’autant que les thématiques de la consolation, de l’acceptation et de la résilience, si présentes dans « Hey Jude » (1968) comme dans « Let It Be » (1970), ne sont pas seulement des artifices esthétiques : elles résonnent avec une réalité émotionnelle chez McCartney.
Deux hymnes fraternels au cœur apaisé
À première écoute, « Hey Jude » et « Let It Be » partagent une trame émotionnelle similaire. La première, écrite à l’origine pour Julian Lennon — le fils de John — lors du divorce de ses parents, propose à l’enfant (et par extension à l’auditeur) de « prendre une chanson triste et d’en faire une meilleure ». C’est un geste de tendresse fraternelle, un pansement musical sur une blessure intime.
Deux ans plus tard, « Let It Be » émerge d’un rêve. Paul, en pleine tourmente due aux tensions internes du groupe et à la récente perte de sa mère Mary, la voit lui apparaître et lui souffler : « Let it be ». Cette épiphanie nocturne devient le cœur d’une chanson douce, méditative, résignée mais apaisante. Paul lui-même avouera plus tard : « Je me suis réveillé et j’ai pensé : ‘C’était quoi, ça ? Elle a dit ‘Let it be’. C’est bien, ça.’ »
Musicalement, les deux morceaux progressent selon une logique comparable : introduction pianistique dépouillée, montée progressive, renfort instrumental, crescendo émotionnel et final cathartique, marqué par la répétition hypnotique de phrases-clefs — « na na na na » chez l’un, « let it be » chez l’autre.
Les mécanismes de la répétition
Le procédé de répétition dans la musique pop n’est pas nouveau. Il s’agit même d’un levier puissant, capable de fédérer l’auditeur dans une communion rythmique et émotionnelle. McCartney, maître dans l’art du songwriting populaire, l’utilise avec brio dans ces deux chansons.
Mais faut-il pour autant parler d’autoplagiat ? Le terme est peut-être trop sévère. L’artiste qui explore plusieurs fois une même veine émotionnelle n’est pas nécessairement coupable de paresse ou de redite. Il s’agit peut-être plutôt d’une démarche sincère, voire thérapeutique. Ce n’est pas un hasard si ces deux chansons continuent d’être jouées lors des enterrements, des mariages, des hommages collectifs — elles touchent à quelque chose de fondamentalement humain.
Lennon, juge et partie
La critique la plus virulente de « Let It Be » viendra toutefois d’un membre des Beatles lui-même. John Lennon, agacé par le triomphe de certaines chansons « grand public » du groupe, exprime son désamour pour ce morceau qu’il juge détaché de l’ADN Beatles.
« Ça n’a rien à voir avec les Beatles », dira-t-il, « Ça aurait pu être Wings. Je ne sais pas à quoi pensait Paul en écrivant ‘Let It Be’. J’ai l’impression qu’il voulait faire un ‘Bridge Over Troubled Water’. » Cette pique, chargée de ressentiment, reflète autant la rivalité artistique que la détérioration affective entre les deux hommes à cette époque. Lennon perçoit dans « Let It Be » une œuvre solitaire, presque égoïste, tournée vers la future carrière solo de Paul.
Pourtant, Lennon n’était pas non plus particulièrement élogieux envers « Hey Jude », qu’il considérait comme trop longue et redondante. Son agacement vient aussi du fait que les stations de radio semblent ne jouer que ces quelques morceaux, occultant une richesse plus vaste dans le catalogue du groupe. Cela alimente son sentiment que le message complexe et souvent plus subversif des Beatles a été lissé au profit d’hymnes consensuels.
McCartney ou la consolation comme posture artistique
Ce qui distingue Paul McCartney dans l’histoire des Beatles, c’est sans doute sa capacité à transformer ses propres blessures en paroles de réconfort universel. Là où Lennon optait pour le cri, la provocation ou l’ironie, McCartney préférait la caresse, l’élévation.
Dans cette perspective, « Let It Be » et « Hey Jude » s’inscrivent dans une même dynamique : des chansons-refuges, conçues non pour choquer ou innover, mais pour apaiser, pour durer. On y retrouve une forme d’éthique maccartnienne de la pop, qui assume sa fonction consolatrice. La similarité entre les deux chansons n’est donc pas un signe d’essoufflement créatif, mais l’expression d’un langage personnel, d’un ton, d’un style.
L’écho d’un monde en mutation
Il ne faut pas non plus oublier que ces deux chansons ont vu le jour dans une période d’extrême tension sociale. « Hey Jude » sort à l’été 1968, alors que le monde gronde : assassinat de Martin Luther King, guerre du Vietnam, révoltes étudiantes. « Let It Be », de son côté, paraît en 1970, dans un contexte de désillusion post-hippie et de désintégration des utopies collectives.
Dans ces deux titres, McCartney tend la main à un public déboussolé, cherchant des repères. Ce n’est pas un hasard si « Let It Be » deviendra rapidement une sorte de prière laïque, souvent reprise lors d’événements tragiques. Elle parle à ceux qui souffrent, qui doutent, qui espèrent.
L’ultime chant du groupe
En fin de compte, ce qui rend la comparaison entre « Hey Jude » et « Let It Be » si fascinante, c’est qu’elles marquent chacune un moment charnière dans la trajectoire des Beatles. La première est le chant de ralliement d’un groupe encore uni mais déjà fissuré ; la seconde, le dernier souffle d’un collectif en train de s’effondrer.
Si « Hey Jude » est un bras autour des épaules, « Let It Be » est une main posée sur le cœur. Deux gestes fraternels, deux expressions d’une même bienveillance.
Alors, non, les Beatles ne se sont pas « autoplagié » avec « Let It Be ». Ils ont, au contraire, approfondi un registre émotionnel qu’ils avaient contribué à inventer, en y mettant cette fois toute la gravité d’un adieu.
Et si ces deux morceaux se répondent, c’est peut-être parce que l’un ne pouvait exister sans l’autre. Comme deux strophes d’un même poème, ou deux battements d’un même cœur.