Quand McCartney boudait Lennon : les chansons de la discorde

Publié le 19 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

À travers les tensions grandissantes entre John Lennon et Paul McCartney, les sessions d’enregistrement de Across The Universe et Yer Blues révèlent les fractures artistiques du duo. L’attitude renfermée de McCartney face aux compositions de Lennon témoigne d’une rupture profonde à la fin des années 60.


Le mythe des Beatles s’est forgé dans la lumière, dans une fulgurance créative qui a bouleversé la musique populaire à jamais. Mais derrière la façade scintillante, les studios d’Abbey Road ont souvent été le théâtre de conflits larvés, d’egos froissés et de rivalités artistiques sous-jacentes. Parmi ces tensions, certaines sessions d’enregistrement furent particulièrement révélatrices des fêlures du groupe. Deux chansons, en particulier, auraient vu Paul McCartney s’enfermer dans une attitude renfrognée, presque boudeuse : Across The Universe et Yer Blues, deux titres nés de la plume de John Lennon.

Ces instants d’irritation, rapportés par le biographe Ian MacDonald, ne sont pas de simples anecdotes : ils éclairent la dynamique complexe du duo Lennon-McCartney à la fin des années 1960, période où les tensions s’intensifiaient au rythme d’une désagrégation artistique et humaine inévitable.

Sommaire

Une nuit cosmique et une mélodie venue de l’agacement

L’histoire de Across The Universe est d’abord celle d’un accès d’agacement nocturne transformé en illumination poétique. John Lennon, couché auprès de sa première épouse Cynthia, se retrouve incapable de dormir, hanté par une phrase qui tourne en boucle dans son esprit : “Words are flowing out like endless rain into a paper cup”. Cynthia s’était peut-être montrée un peu trop bavarde ce soir-là, et Lennon, plutôt que de s’enfermer dans le mutisme conjugal, descend dans le salon pour écrire. Ce geste impulsif donnera naissance à l’un de ses textes les plus contemplatifs et les plus admirés.

“Je n’avais pas envie d’écrire, mais j’étais légèrement irritable”, racontera-t-il plus tard. “Je ne pouvais pas dormir tant que je ne l’avais pas noté. C’est devenu une sorte de chanson cosmique, plutôt qu’un morceau d’irritation.”

Cette dualité entre irritation et transcendance poétique confère à Across The Universe une tension intérieure qui participe de son mystère. Lennon en était fier, affirmant qu’il s’agissait peut-être de son plus beau texte, une œuvre qui pouvait “se tenir sans mélodie, comme un poème”.

Mais l’enthousiasme de Lennon ne fut pas universellement partagé. Dans les couloirs d’Abbey Road, alors que les Beatles peinaient à donner forme à l’album Let It Be, Paul McCartney fit preuve d’une réserve glaciale. Selon Ian MacDonald, McCartney se montra “sulky” — maussade, voire boudeur — durant l’enregistrement. Pourquoi ? Les raisons demeurent nébuleuses, mais plusieurs hypothèses se dessinent.

La jalousie comme moteur secret de l’attitude de McCartney ?

Le moment où Across The Universe prend forme n’est pas anodin : c’est l’hiver de la discorde au sein des Beatles. Le projet Get Back, qui deviendra Let It Be, se veut un retour aux sources, mais il vire rapidement à l’épreuve de force. Les divergences esthétiques entre Lennon et McCartney sont exacerbées. Tandis que Lennon, sous l’influence de Yoko Ono, s’oriente vers une poésie introspective et des expérimentations sonores minimalistes, McCartney aspire à une forme de perfection mélodique héritée du Tin Pan Alley.

Dans ce contexte, il n’est pas invraisemblable que McCartney ait perçu Across The Universe comme un coup d’éclat de Lennon, un morceau à la fois spirituel, littéraire et innovant — bref, tout ce que lui-même essayait d’atteindre avec des moyens très différents. La jalousie, fût-elle inconsciente, a pu nourrir sa mauvaise humeur.

La version finale de la chanson, telle qu’on la connaît sur l’album Let It Be, n’est d’ailleurs pas celle enregistrée lors des premières sessions. Lennon lui-même n’était jamais tout à fait satisfait des arrangements initiaux. Il fallut attendre la main de Phil Spector, qui rajouta cordes et chœurs féminins, pour que Across The Universe devienne la fresque onirique que l’on connaît aujourd’hui. McCartney, qui détestait les ajouts de Spector, ne fit rien pour dissimuler son dédain. Une raison de plus, peut-être, de prendre ses distances émotionnelles avec le morceau.

Yer Blues : la parodie qui froisse

L’autre chanson qui cristallise les tensions se trouve sur The Beatles (l’album blanc) : Yer Blues. Ce morceau, pastiche de blues à la sauce britannique, est l’un des plus crus de Lennon. Il y déploie un désespoir ironique, une noirceur viscérale : “Yes I’m lonely / Wanna die”. Mais au-delà des mots, c’est la démarche même qui dérangea McCartney.

L’enregistrement de Yer Blues fut un exercice d’isolement volontaire. Les Beatles décidèrent de quitter le studio principal d’Abbey Road pour se retrancher dans une petite pièce annexe, que McCartney qualifiera plus tard de “placard”. Cette recherche d’un son brut, étouffé, presque claustrophobique, était une réponse directe au désir de Lennon de se reconnecter à une forme de musique instinctive, débarrassée des artifices.

McCartney, quant à lui, semblait réticent à cette approche. Plus que le cadre de l’enregistrement, c’est l’ironie latente du morceau qui le dérangeait. Il aurait demandé à Lennon de changer le titre — Yer Blues, avec son orthographe volontairement relâchée — pour quelque chose de plus direct. Lennon refusa, affirmant qu’il n’avait aucune intention de faire un “vrai” blues : c’était un clin d’œil, presque une provocation.

“On écoutait tous Sleepy John Estes à l’école d’art, comme tout le monde”, confia Lennon. “Mais le chanter, c’était autre chose. J’étais gêné à l’idée de le faire sérieusement.” Ce malaise, Lennon le contourna par le pastiche, la caricature assumée. Une démarche qui allait à rebours de la sensibilité de McCartney, bien plus préoccupé par la sincérité formelle et la cohérence stylistique.

Deux visions irréconciliables de la musique

Ces deux exemples ne sont pas de simples anecdotes. Ils illustrent à merveille la fracture de plus en plus béante entre les deux piliers créatifs des Beatles. Lennon, plus introspectif, plus radical, en quête de vérités personnelles, quitte peu à peu le cadre pop pour se diriger vers une expression plus brute, plus littéraire. McCartney, au contraire, reste attaché à la tradition mélodique, à l’art du songwriting rigoureusement structuré.

Ce divorce artistique, perceptible dans la moindre prise de son, finira par précipiter l’éclatement du groupe. Les morceaux de Lennon deviennent pour McCartney des irritants, non parce qu’ils seraient mauvais, mais parce qu’ils incarnent un refus de dialogue esthétique. McCartney, musicien au sens quasi orchestral, voit dans l’économie de moyens de Lennon un abandon de l’exigence. Lennon, lui, accuse McCartney d’embellir, de “bourrer” les morceaux d’idées accessoires.

Ainsi, quand Lennon livre un texte comme Across The Universe, qu’il estime au sommet de son art poétique, McCartney se renfrogne. Et quand il propose un faux blues comme Yer Blues, McCartney rechigne à entrer dans le jeu.

Le silence comme ultime désaccord

Les Beatles ont souvent sublimé leurs conflits par la musique. Mais certains silences en disent long. McCartney n’a jamais vraiment commenté en profondeur ni Across The Universe, ni Yer Blues. Ces morceaux demeurent pour lui des zones grises, marquées par une frustration sourde. Il n’en a jamais repris les thèmes en concert, ni dans sa carrière solo. Comme si ces chansons symbolisaient une rupture intime, impossible à combler.

À l’inverse, Lennon ne cessa de revendiquer Across The Universe comme une réussite majeure, allant jusqu’à la réenregistrer pour des compilations ultérieures, preuve qu’il voyait dans ce titre bien plus qu’une simple chanson : un manifeste esthétique et spirituel.

Quant à Yer Blues, il en fit un cheval de bataille durant le fameux Rock and Roll Circus des Rolling Stones, où il la joua avec Eric Clapton, Mitch Mitchell et Keith Richards, dans une version rageuse et tendue. Loin des Beatles, cette interprétation scellait déjà l’émancipation de Lennon.

Derniers reflets d’un crépuscule

Au fond, Across The Universe et Yer Blues sont les deux versants d’un même miroir : celui d’un groupe en déclin, d’un tandem créatif qui n’arrive plus à se parler. Ces chansons révèlent tout autant la richesse expressive des Beatles que leurs failles humaines. Elles montrent combien l’aventure du groupe était devenue, à la fin, une lutte d’identités artistiques incompatibles.

McCartney, dans sa “sulkiness” rapportée par MacDonald, ne fait que traduire une impuissance douloureuse : celle de voir le groupe lui échapper, de ne plus pouvoir jouer le rôle de médiateur, d’être relégué dans des morceaux qu’il ne comprend pas ou n’approuve pas.

Mais c’est aussi cela, l’histoire des Beatles : une alchimie fragile, parfois orageuse, dont les éclats de génie sont inséparables des tensions qui les ont fait naître. Et dans les silences renfrognés de McCartney, résonnent peut-être les premières notes de la fin.