Julian Lennon : l’ombre derrière le mythe de John Lennon

Publié le 19 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Julian Lennon, fils de John Lennon, raconte la douleur d’avoir grandi dans l’ombre d’un père mythique mais absent. Entre abandon, quête d’amour et pardon, son témoignage bouleversant lève le voile sur la face cachée du mythe Lennon.


Il est des noms si lourds d’histoire, si chargés de mémoire collective, qu’ils en deviennent presque impossibles à porter. Pour Julian Lennon, fils aîné de John Lennon, être le rejeton du fondateur des Beatles n’a jamais été un passeport pour l’harmonie ni une bénédiction évidente. Derrière le masque souriant du Beatle prêchant la paix et l’amour au monde entier se cachait, pour son fils, un père distant, faillible et, selon ses propres mots, hypocrite. Au fil des décennies, Julian s’est exprimé avec franchise, parfois avec douleur, sur cette relation tourmentée. Ce récit, à la fois intime et universel, jette une lumière crue sur les failles d’un génie et sur les blessures d’un enfant resté trop longtemps dans l’ombre.

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Le fils oublié du rêve psychédélique

Né en avril 1963, Julian Lennon voit le jour alors que son père est encore loin d’être une icône mondiale. À cette époque, John Lennon est un jeune musicien marié à Cynthia Powell, son amour de jeunesse rencontré à l’école d’art. Mais très vite, la fulgurance de la Beatlemania balaye tout sur son passage : l’intimité, la stabilité conjugale, et jusqu’au rôle de père.

L’idylle familiale s’effrite dans l’indifférence, éclipsée par les cris hystériques de milliers de fans et les tournées sans fin. En 1966, John rencontre Yoko Ono lors d’une exposition à la galerie Indica à Londres. Ce moment marque un tournant non seulement dans sa vie personnelle, mais également dans la dynamique du groupe. L’artiste conceptuelle d’origine japonaise devient sa muse, son alter ego, son obsession. Leur liaison, officialisée par un scandaleux adultère découvert par Cynthia en 1968, précipite la rupture du mariage et éloigne définitivement John de son premier fils.

Julian, alors âgé de cinq ans, voit son père s’envoler vers une autre vie, une autre femme, un autre monde.

Un père, mais absent

À l’aube des années 70, John Lennon vit entre Londres et New York, réinventant sa vie sous le signe de la provocation artistique et de l’engagement pacifiste. Pendant ce temps, Julian grandit à l’écart, dans une Angleterre où son père n’est plus qu’un fantôme célèbre, dont les rares apparitions sont relayées dans les journaux. Ce décalage entre le discours public de Lennon — celui de l’icône de la paix, du chantre de l’amour universel — et son absence dans le rôle de père, Julian le vivra comme une trahison.

Dans une interview donnée en 1998 au Telegraph, il ne mâchait pas ses mots : « Je pense qu’il était un hypocrite. Mon père pouvait parler de paix et d’amour au monde entier, mais il était incapable de les offrir à ceux qui étaient censés compter le plus pour lui : sa femme et son fils. »

Cette déclaration, loin de n’être qu’un règlement de comptes, révèle l’ampleur de la fracture. Elle pose une question essentielle : peut-on être un prophète pour le monde tout en échouant auprès de ses proches ? Pour Julian, la réponse est limpide : « Si vous mettez un enfant au monde, que ce soit par accident ou non, vous avez la responsabilité de vous en occuper. »

Une tentative de réconciliation sous May Pang

La seule période où John et Julian parviendront à renouer quelque peu leurs liens correspond au fameux « Lost Weekend », entre 1973 et 1975, quand Lennon, temporairement séparé de Yoko Ono, entretient une liaison avec son assistante May Pang. Durant cet intermède, Julian est invité à passer du temps avec son père à New York. John l’encourage à jouer de la musique, lui offre une guitare, partage quelques moments de complicité.

Mais cette parenthèse enchantée est de courte durée. Avec la naissance de Sean Lennon en 1975, fruit de son union avec Yoko, John se retire quasi complètement de la vie publique pour se consacrer à ce second fils, cette fois-ci « voulu », comme il le dira lui-même dans une interview : « Sean est un enfant planifié, et c’est là toute la différence. Je n’aime pas moins Julian, c’est mon fils aussi, qu’il soit né d’un accident ou non. Mais Sean, je l’ai désiré. »

Ce commentaire, censé apaiser les tensions, ne fait que souligner, cruellement, la hiérarchie affective établie par Lennon lui-même.

Le testament d’une relation inachevée

Lorsque John Lennon est assassiné le 8 décembre 1980 devant le Dakota Building, Julian n’a que 17 ans. Les derniers mots échangés entre le père et le fils ne sont pas connus du public, mais Julian évoquera plus tard un lien toujours « très distant ». Dans une confession poignante : « Je le connaissais à peine. Il y avait parfois des câlins, mais c’était toujours tendu. »

À sa mort, John ne laisse presque rien à Julian dans son testament. La gestion de l’héritage revient à Yoko Ono, désormais tutrice de la mémoire de Lennon et protectrice farouche de l’héritage financier et symbolique. S’ensuivront de longues années de conflits juridiques entre Julian et la veuve du Beatle, jusqu’à un arrangement confidentiel obtenu bien plus tard. L’argent, cependant, n’a jamais comblé le vide affectif.

Le pardon tardif et la catharsis musicale

Durant les années 2000, Julian Lennon poursuit sa carrière musicale — loin de l’aura écrasante des Beatles — avec une certaine constance. Mais c’est surtout en 2009, après la mort de son amie d’enfance Lucy Vodden (inspiratrice involontaire du célèbre « Lucy in the Sky with Diamonds »), qu’il livre un témoignage touchant de réconciliation intérieure. En composant la chanson « Lucy » en sa mémoire, il déclare : « Ce n’est qu’alors que j’ai pu vraiment pardonner à mon père. Jusqu’à ce moment, je disais que je l’avais fait, mais ce n’étaient que des mots. »

Ce pardon n’est pas une absolution. C’est une libération. Julian avoue alors avoir longtemps vécu avec un poids immense, celui d’un ressentiment nourri par l’abandon : « Si je continuais à porter cette colère en moi, elle m’aurait suivi toute ma vie comme un nuage noir. »

Cette prise de conscience marque un tournant dans son parcours. Julian cesse de vivre dans l’ombre du mythe et devient, enfin, maître de sa propre narration.

Héritages croisés : entre silence et mémoire

Il serait tentant de conclure ce portrait sur une note de rédemption. Mais les faits sont plus nuancés. Julian Lennon, en dépit de ses succès discrets et de sa personnalité plus introvertie, restera à jamais le fils d’un homme plus grand que nature, mais profondément humain dans ses défauts. Il n’a jamais cherché à capitaliser sur son patronyme, préférant une carrière à contre-courant, plus authentique, plus intime.

Le poids du nom, le fardeau de la mémoire, le silence du père : tout cela forme la trame invisible de son œuvre, de sa vie. Julian n’est pas l’héritier d’un empire, mais le survivant d’un déséquilibre émotionnel provoqué par le tourbillon d’un monde qui l’a exclu avant de le reconnaître.

La douleur de Julian, exprimée sans haine, mais avec une lucidité implacable, nous rappelle que derrière les légendes se cachent des histoires humaines souvent négligées. L’image de John Lennon, figure christique du XXe siècle, est gravée dans le marbre de la pop culture. Mais à ce monument, Julian oppose une voix plus fragile, celle d’un fils qui n’a jamais cessé d’attendre un mot, un geste, une preuve d’amour.

Et cette voix, parfois tremblante mais toujours digne, mérite d’être entendue.