George Harrison : comment All Things Must Pass a libéré un génie étouffé

Publié le 21 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Après la séparation des Beatles, George Harrison dévoile son génie avec All Things Must Pass. Derrière ce succès, des années de frustrations, de doutes et de résilience artistique.


Quand les Beatles se séparent en 1970, le monde musical vacille. La rupture des « Fab Four » n’est pas simplement la fin d’un groupe : c’est un séisme culturel. Parmi les quatre, c’est sans doute George Harrison qui profite le plus artistiquement de cette rupture. Et pourtant, derrière l’éclosion flamboyante de All Things Must Pass, l’un des plus grands albums solos issus de l’après-Beatles, se cache un homme rongé par le doute, la paranoïa et des années de frustrations silencieuses.

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L’ombre de Lennon-McCartney : l’art étouffé

Dès les premiers temps des Beatles, Harrison s’inscrit naturellement comme le cadet artistique du duo Lennon-McCartney. Doué, certes, mais encore vert, peu sûr de lui, et surtout peu soutenu. Ses premières compositions comme Don’t Bother Me ou I Need You sont accueillies avec une tiédeur polie, souvent reléguées à la marge des albums. Lennon et McCartney, tous deux pris dans leur propre génie, n’accordent que rarement à leur camarade guitariste une place équitable dans la setlist.

Cette marginalisation créative engendre chez Harrison un sentiment d’infériorité qui se mue, au fil des années, en véritable trouble psychologique. Dans une interview accordée en 1977 au magazine Crawdaddy, il confesse avoir été « paranoïaque musicalement », précisant : « Toute cette histoire avec les Beatles m’avait rendu paranoïaque. Je me retrouvais en studio avec des chansons et je me disais : ‘Mon Dieu, c’est trop fruité, je ne peux pas proposer ça.’ »

Une métaphore récurrente, à la fois lucide et amère, revient dans ses propos : celle de la constipation artistique. Trop de chansons accumulées, trop peu d’opportunités d’expression. Et puis, une brèche enfin ouverte avec la fin du groupe, laissant place à un flot ininterrompu d’inspiration.

All Things Must Pass : le fruit tardif d’une patience meurtrie

La libération créative que représente l’album All Things Must Pass n’est pas immédiate. Si Harrison se retrouve soudainement maître à bord, il n’en demeure pas moins tourmenté par une décennie de doutes. Il confie même avoir pensé que ses morceaux manquaient de substance : « Je les trouvais trop doux, trop étranges… Je n’arrivais pas à savoir lesquels valaient la peine d’être enregistrés. »

C’est dans cet état d’esprit incertain que naît un triple album magistral, l’un des premiers du genre dans le rock, produit avec la complicité de Phil Spector. Le « Wall of Sound » de Spector apporte une ampleur symphonique à des compositions jusque-là bridées. Mais au-delà de l’enrobage sonore, ce sont les chansons elles-mêmes qui marquent : My Sweet Lord, Isn’t It a Pity, Wah-Wah, ou encore Beware of Darkness témoignent d’une sensibilité inouïe, d’une spiritualité sincère et d’une maturité artistique longtemps contenue.

Le succès est retentissant. L’album se hisse au sommet des charts, aussi bien au Royaume-Uni qu’aux États-Unis. Pour un homme qui doutait que Something — l’une des plus belles chansons des Beatles — puisse un jour toucher le public, c’est une revanche éclatante.

Une confiance abîmée par le silence des autres

Le récit de George Harrison est aussi celui d’un homme blessé par le manque de reconnaissance. Son épouse de l’époque, Pattie Boyd, évoque dans le livre Here Comes the Sun: The Spiritual And Musical Journey Of George Harrison de Joshua M. Greene, un homme en perpétuelle oscillation entre assurance et tourments. Elle décrit sa complexité psychologique, son besoin d’approbation, et sa sensibilité exacerbée.

Harrison lui-même raconte que, lorsqu’il proposait une chanson aux Beatles, il devait souvent patienter derrière une dizaine de compositions de Lennon ou McCartney. Et quand enfin venait son tour, l’enthousiasme n’était pas toujours au rendez-vous : « Il y avait un manque d’enthousiasme flagrant. Quand on a enregistré While My Guitar Gently Weeps, je suis rentré chez moi déçu. Je savais que la chanson était bonne. »

Ce manque de considération l’a profondément marqué. McCartney, figure omniprésente en studio, finissait par accorder un peu de temps à Harrison, mais toujours après avoir satisfait ses propres exigences créatives. Pour Harrison, cela avait un goût d’humiliation, une impression d’être toléré plutôt que respecté.

Le paradoxe Harrison : entre humilité et ambition

George Harrison n’a jamais eu l’arrogance d’un Lennon, ni le goût du contrôle d’un McCartney. Il avançait avec pudeur, presque à reculons, sans jamais oser s’imposer. Pourtant, il savait ce qu’il valait. Il savait que ses chansons avaient quelque chose de singulier : un mélange de spiritualité orientale, d’introspection mélancolique, et de mélodies sublimes.

Avec All Things Must Pass, il trouve enfin sa voix — une voix douce mais assurée, humble mais puissante. Ce disque marque aussi une rupture esthétique : il n’est pas simplement un album post-Beatles, il est la pierre angulaire d’une carrière solo digne de ce nom. Harrison y explore des thématiques existentielles, s’éloigne des préoccupations pop, et s’ouvre à une dimension quasi mystique. Ce n’est pas un hasard si My Sweet Lord, hymne à Krishna, devient un tube planétaire.

Un héritage au-delà du silence

La carrière solo de George Harrison, bien que moins prolifique que celle de McCartney ou Lennon, est marquée par une authenticité rare. Il ne court pas après les hits, il cherche l’harmonie intérieure. Il ne joue pas la carte de la nostalgie beatlesienne, il trace son propre sillon. On le retrouve dans des projets aussi divers que le Concert for Bangladesh (précurseur des concerts humanitaires), les Traveling Wilburys ou encore ses collaborations avec Ravi Shankar.

Mais tout commence véritablement avec All Things Must Pass. Cet album n’est pas seulement un témoignage artistique : c’est une déclaration d’existence. Celle d’un homme qui a longtemps été relégué au second plan, mais qui, une fois les projecteurs braqués sur lui, n’a pas tremblé. Il a douté, certes, mais il a transcendé ce doute. Il a transformé l’humiliation en inspiration, le silence en musique, l’ombre en lumière.

Une histoire d’émancipation artistique

George Harrison est la preuve vivante que le génie peut naître dans le silence. Là où d’autres s’épanouissent dans le tumulte, lui a mûri dans la discrétion. Son parcours post-Beatles est celui d’une lente mais irrésistible affirmation de soi. Et ce, malgré la paranoïa, malgré les moqueries, malgré les regards condescendants.

Aujourd’hui encore, All Things Must Pass reste un sommet de la musique rock, une œuvre de résilience et de beauté. Elle nous rappelle que l’art le plus sincère est souvent celui qui jaillit après les tempêtes, quand le cœur a été éprouvé, quand l’âme a été mise à nu.

George Harrison ne cherchait pas à prouver qu’il valait autant que Lennon ou McCartney. Il voulait simplement exprimer ce qu’il avait en lui, avec sincérité. Et il l’a fait avec une telle profondeur qu’il en est devenu, pour beaucoup, le Beatle le plus humain.