En 1966, Paul McCartney teste l’impact de son nom sur le succès d’une chanson en signant « Woman » sous le pseudonyme Bernard Webb. Ce geste, motivé par une quête de reconnaissance artistique indépendante du duo Lennon-McCartney, illustre la volonté de McCartney de prouver que la qualité musicale peut exister sans la notoriété des Beatles.
Au cœur des années 60, alors que la Beatlemania balayait l’Occident comme un ouragan culturel, Paul McCartney, l’un des artisans de cette révolution musicale, décida de mener une expérience inédite. Lassé d’entendre que les succès des artistes gravitant dans l’orbite des Beatles n’étaient dus qu’à la signature Lennon-McCartney, le bassiste de Liverpool voulut tester les véritables ressorts de la popularité d’un morceau. Ainsi naquit Woman, une ballade pop mélancolique créditée… à un certain Bernard Webb. Un pseudonyme inventé de toutes pièces.
Il ne s’agissait pas d’un simple caprice d’artiste. En 1966, McCartney cherchait à répondre à une question essentielle : les chansons qu’il écrivait pour d’autres pouvaient-elles rencontrer le succès sans le poids symbolique de son propre nom ? Ce geste, à la fois audacieux et révélateur de la quête d’intégrité artistique du musicien, s’inscrit dans une tradition d’anonymat volontaire rare à une époque où tout ce qui portait la griffe Beatles se transformait en or.
Sommaire
- L’héritage invisible : les chansons offertes à d’autres
- Le faux nom d’un vrai compositeur
- Le laboratoire Epstein : quand les Beatles deviennent faiseurs de rois
- La force et les limites de l’empreinte Lennon-McCartney
- McCartney, l’alchimiste des mélodies
- Une leçon de modestie dans un monde d’icônes
L’héritage invisible : les chansons offertes à d’autres
Depuis le tout début de leur ascension, Lennon et McCartney ne composaient pas seulement pour leur propre groupe. Sous l’impulsion de leur manager Brian Epstein, qui gérait également les carrières de divers artistes issus de Liverpool, le duo prolifique fut régulièrement sollicité pour écrire des chansons destinées à d’autres voix. Ainsi, Billy J. Kramer and the Dakotas, Cilla Black, ou encore Mary Hopkin et Badfinger ont tous bénéficié de l’inspiration des Fab Four.
Le cas de Peter and Gordon est particulièrement emblématique. En 1963, Paul McCartney, alors compagnon de la jeune actrice Jane Asher, emménage chez ses parents dans leur résidence cossue de Wimpole Street. Son frère, Peter Asher, membre du duo folk-pop Peter and Gordon, découvre dans un tiroir une chanson que Paul avait écrite des années auparavant : A World Without Love. McCartney, qui la jugeait indigne du répertoire des Beatles, la leur offre. Résultat : un numéro un au Royaume-Uni et aux États-Unis.
Ce premier succès est suivi par Nobody I Know et I Don’t Want to See You Again, deux autres compositions estampillées Lennon-McCartney. La critique commence alors à grincer : Peter and Gordon ne seraient-ils que des interprètes de seconde main, vivant de l’aura de leurs prestigieux amis ? McCartney, piqué au vif, décide d’y remédier.
Le faux nom d’un vrai compositeur
C’est ainsi que naît Woman, sortie en janvier 1966. Signée Bernard Webb, cette chanson douce et romantique détonne par son anonymat. Pour éviter toute piste, certains pressages américains mentionnent même un certain A. Smith. Pourtant, les connaisseurs flairent rapidement l’astuce : la chanson, publiée chez Northern Songs – la maison d’édition de Lennon, McCartney et Brian Epstein – porte tous les indices du style mélodique raffiné de Paul.
Dans une conférence de presse tenue en 1966, Paul s’en explique : « Des gens leur disent [à Peter and Gordon] : “Ah, vous profitez du phénomène Lennon-McCartney.” C’est pourquoi ils ont fait cette chanson sans nos noms dessus, Woman, car tout le monde pense que c’est la seule raison pour laquelle ils ont du succès. Ce n’est pas vrai, vraiment. »
Le public accueille Woman avec une certaine tiédeur comparée aux tubes précédents. Elle parvient cependant à se frayer un chemin jusqu’aux classements britanniques et américains. Mais très vite, l’illusion se fissure. En avril de la même année, lors d’une apparition de Peter and Gordon dans l’émission américaine Hullabaloo, la vérité éclate au grand jour : Woman est bel et bien signée Paul McCartney.
Le laboratoire Epstein : quand les Beatles deviennent faiseurs de rois
L’initiative de McCartney ne fut pas isolée. À plusieurs reprises, les Beatles – et surtout leur manager visionnaire Brian Epstein – utilisèrent leur plume pour façonner la carrière d’artistes proches. Un exemple frappant reste I Wanna Be Your Man, un titre offert aux Rolling Stones en 1963. Ce fut leur premier vrai tube, enregistré avant même la version des Beatles.
Ce geste fut, selon les dires de Bill Wyman, bassiste des Stones, « une bénédiction ». Les deux groupes étaient alors loin de l’opposition médiatique que la presse affectionnera plus tard. Lennon et McCartney avaient une réelle volonté d’aider leurs pairs, souvent dans une ambiance de camaraderie plus que de rivalité.
Un autre exemple emblématique : Come and Get It, chanson que Paul compose, maquette incluse, en un seul après-midi. Il la propose au groupe gallois The Iveys, qui deviendront Badfinger. Le titre grimpe immédiatement dans les charts, et McCartney y trouve la confirmation de ce qu’il avait tenté avec Woman : une bonne chanson, bien produite, peut briller même sans son nom.
La force et les limites de l’empreinte Lennon-McCartney
Malgré toutes ces tentatives d’émancipation artistique, il est indéniable que l’ombre des Beatles planait invariablement sur les productions de l’époque. La marque Lennon-McCartney était devenue synonyme de qualité et d’efficacité mélodique. Mais pour les artistes bénéficiaires de ce prestige, le revers de la médaille fut parfois lourd à porter.
Peter and Gordon, par exemple, peinèrent à s’affranchir de cette tutelle symbolique. Même si leur talent vocal et leurs harmonies étaient reconnus, le public associait presque systématiquement leur succès à l’influence de McCartney. Le dévoilement de la supercherie autour de Woman confirma cette réalité.
Il en allait de même pour Billy J. Kramer, souvent éclipsé par les créateurs de ses plus grands hits, notamment Bad to Me ou From a Window, tous deux signés Lennon-McCartney.
McCartney, l’alchimiste des mélodies
La démarche de Paul avec Woman nous en dit long sur son rapport à la musique et à la création. Derrière le sourire charmeur du Beatles le plus accessible, se cache un artisan méticuleux, toujours soucieux de justesse, d’élégance musicale, et surtout de reconnaissance sincère.
Ce n’est pas un hasard si McCartney se plaît à écrire pour d’autres. Cela lui permet d’explorer d’autres styles, d’autres voix, d’autres émotions. Un peu comme un couturier qui confectionne un costume sur mesure pour un interprète, il sait adapter sa musique aux timbres et aux sensibilités des chanteurs. Ce fut le cas pour Cilla Black avec Step Inside Love, ou encore pour Mary Hopkin avec la douce Goodbye.
Mais le cas Woman demeure unique dans cette histoire parallèle du répertoire McCartney. Il cristallise à la fois l’orgueil blessé, la quête de vérité artistique et l’expérimentation pop d’un musicien au sommet de son art.
Une leçon de modestie dans un monde d’icônes
En fin de compte, l’épisode Bernard Webb révèle une facette moins connue de Paul McCartney : celle d’un créateur qui cherche à tester les limites de son propre pouvoir. Refuser la gloire immédiate, camoufler son nom derrière un pseudonyme, voilà un geste rare dans une industrie obsédée par la notoriété.
Il faudra attendre plusieurs décennies pour que des artistes contemporains, comme Prince ou Damon Albarn, adoptent à leur tour ce type d’anonymat créatif dans des contextes très différents. Mais Paul fut parmi les premiers à tenter l’expérience.
Aujourd’hui, Woman demeure une curiosité dans la vaste constellation des chansons satellites des Beatles. Elle n’a pas le retentissement d’un Hey Jude, ni le poids historique d’un A Day in the Life. Mais elle porte en elle une sincérité et une intention précieuse : celle d’un musicien qui, au faîte de la célébrité, cherche encore à comprendre ce que vaut réellement une chanson.
Et à travers cette tentative d’effacement, Paul McCartney nous laisse paradoxalement l’un des plus beaux témoignages de sa grandeur artistique.