Ringo Starr : le Beatle discret devenu indispensable

Publié le 21 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Ringo Starr, souvent relégué au second plan des Beatles, fut pourtant un pilier essentiel du groupe. Derrière sa discrétion, il portait le rythme et l’équilibre d’un collectif dominé par des egos brillants. Cet article retrace son rôle, ses blessures et sa revanche discrète.


Au panthéon de la musique, les Beatles brillent comme des étoiles inextinguibles. John Lennon, Paul McCartney, George Harrison : des noms qui évoquent des révolutions sonores, des expérimentations audacieuses et des chansons gravées dans la mémoire collective. Mais qu’en est-il de Ringo Starr ? Le batteur à l’allure affable, à l’humour pince-sans-rire et à la frappe aussi discrète qu’efficace, a longtemps été perçu comme l’élément secondaire d’un groupe où les égos et les génies pullulaient. Pourtant, derrière cette posture effacée se cachait une frustration sourde, une blessure d’ego dissimulée sous des roulements de toms feutrés.

Hunter Davies, biographe officiel du groupe et témoin privilégié de leur saga, révèle dans son ouvrage The Beatles l’ampleur du malaise qui s’installa peu à peu chez Ringo, relégué en marge d’un processus créatif de plus en plus centré sur le duo Lennon-McCartney.

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Un batteur parmi les géants : intégration et marginalisation

Lorsque Ringo Starr rejoint les Beatles en août 1962, il ne s’agit pas d’un parfait inconnu. Ancien membre des Hurricanes de Rory Storm, Richard Starkey – de son vrai nom – jouit déjà d’une solide réputation sur la scène de Liverpool et Hambourg. Son arrivée marque un tournant esthétique : sa frappe solide, son swing naturel et sa capacité à « tenir » un groupe avec sobriété font immédiatement la différence. Lennon, McCartney et Harrison sentent intuitivement qu’ils ont trouvé leur homme.

Pourtant, dès les débuts en studio, une dynamique de déséquilibre s’installe. Si en concert, Ringo bénéficie d’un véritable fan-club – le fameux « Ringo’s girls » qui hurlent dès ses interventions vocales sur Boys ou Act Naturally – en studio, son rôle se réduit à celui d’un exécutant, prié d’attendre pendant que les « vrais cerveaux » élaborent les structures. Paul McCartney, perfectionniste obsessionnel, n’hésite pas à reprendre lui-même la batterie sur certaines chansons (Back in the U.S.S.R., Dear Prudence, The Ballad of John and Yoko), rendant l’implication de Ringo presque superflue.

1968 : la désertion de l’homme tranquille

L’année 1968, marquée par l’enregistrement du mythique White Album, agit comme un révélateur. En août, Ringo claque la porte. Il quitte les studios de Abbey Road, las d’être ignoré, traité comme un rouage interchangeable. Hunter Davies l’écrit sans détour : « Il n’y avait souvent aucune nécessité pour Ringo d’être là – sa contribution pouvait être ajoutée à tout moment. » Cette déclaration, d’une cruauté glaciale, résume l’ambiance pesante qui régnait alors au sein du groupe. Starr est devenu un spectateur de son propre groupe, relégué au rôle de figurant sonore.

Il part en vacances avec sa famille, laissant les Beatles face à leur désunion croissante. La réaction de ses camarades est aussi surprenante qu’émouvante : un télégramme lui est envoyé, où ils lui déclarent leur amour et leur admiration. « Tu es le meilleur batteur rock’n’roll du monde. Reviens à la maison, on t’aime », peut-on y lire. Touché, Ringo revient, et découvre son kit de batterie recouvert de fleurs : une scène aussi psychédélique qu’affectueuse, où les excès de LSD laissent place à une tendresse sincère. L’homme de l’ombre retrouve sa place, du moins en apparence.

Une présence discrète mais essentielle

Si les sessions studio l’avaient progressivement écarté, il serait faux de croire que Ringo n’a laissé aucune empreinte dans la matière sonore des Beatles. Au contraire, sa capacité à jouer juste ce qu’il faut, à ne jamais en faire trop, a façonné l’identité rythmique du groupe. Des morceaux comme Come Together, Rain ou Tomorrow Never Knows portent la trace de son approche unique : non virtuose mais redoutablement efficace, toujours au service de la chanson. Là où d’autres batteurs auraient cherché à briller, Ringo s’efface pour mieux porter.

Paul McCartney lui-même, dans son discours d’introduction au Rock and Roll Hall of Fame, se remémore avec émotion la première fois où Ringo a joué avec eux : « C’était ‘What’d I Say’ de Ray Charles. Ce morceau n’était pas facile. Et Ringo l’a cloué. » Ce moment précis, ce regard échangé entre Lennon, Harrison et McCartney, symbolise la naissance véritable des Beatles. Ringo, dans cette fraction de seconde, devient plus qu’un remplaçant de Pete Best : il devient le batteur, celui qui incarne le son du groupe.

Les Beatles sans Ringo : une illusion d’autosuffisance

L’envie de McCartney de jouer lui-même la batterie n’est pas le symptôme d’un rejet personnel, mais plutôt d’un perfectionnisme exacerbé, combiné à une impatience chronique. Mais cette volonté d’omnipotence a ses limites. Sans la touche de Ringo, les Beatles sonnent parfois mécaniques, désincarnés. Son sens du tempo, ses fills légers, son groove naturel sont irremplaçables. Même Lennon, pourtant peu enclin aux effusions, déclarera plus tard que Ringo était « le cœur battant » du groupe.

George Martin, le célèbre « cinquième Beatle », a souvent souligné la musicalité intuitive de Starr. Dans un monde de batteurs démonstratifs, Ringo se distingue par son humilité rythmique. Il n’essaie pas de voler la vedette, mais de soutenir. Cette qualité, rare et précieuse, fera de lui une référence pour des générations de musiciens : Charlie Watts, Phil Collins, Dave Grohl ou même Stewart Copeland ont tous salué son apport, souvent mésestimé.

Une blessure jamais complètement refermée

Malgré les accolades, les télégrammes et les fleurs, Ringo n’oubliera jamais tout à fait cette période d’exclusion. Son autobiographie et ses déclarations publiques restent discrètes sur ce malaise, mais entre les lignes, une amertume perce. Il n’a jamais revendiqué de pouvoir créatif à égalité avec Lennon ou McCartney – il savait où se situait son talent – mais l’indifférence dont il fut l’objet le marqua durablement.

Après la séparation du groupe en 1970, Starr entame une carrière solo inégale mais ponctuée de succès notables, notamment avec Photograph ou It Don’t Come Easy. Entouré de musiciens prestigieux, souvent d’anciens camarades, il s’affirme enfin comme un artiste à part entière, maître de ses choix. Mais l’ombre des Beatles le suivra toujours, à la fois fardeau et bénédiction.

La revanche du discret

Ironie du destin : parmi les quatre Beatles, c’est Ringo qui bénéficie aujourd’hui de l’image la plus sympathique. Lennon, assassiné en 1980, reste une icône controversée. McCartney, malgré son génie, divise. Harrison, devenu mystique, conserve une aura élitiste. Mais Ringo, lui, incarne la joie de vivre, la longévité, l’élégance simple. Toujours actif sur scène avec son All-Starr Band, il semble avoir trouvé une paix que ses comparses ont rarement connue.

Ringo Starr n’a peut-être jamais composé de chef-d’œuvre comme Yesterday ou Something. Mais il a offert aux Beatles ce que nul autre n’aurait pu leur donner : un socle rythmique stable, une humanité désarmante, une constance rassurante. Il a encaissé les coups sans jamais exploser, traversé les tempêtes sans vaciller.

À l’heure où l’on revisite l’histoire des Beatles sous toutes ses coutures, il est temps de rendre à Ringo ce qui lui revient. Non, il n’était pas superflu. Non, il n’était pas interchangeable. Il était, et reste, le battement de cœur d’un groupe qui a changé le monde.

Post-scriptum : Il est permis de rêver à un monde où Ringo, au lieu d’être « virtuellement ignoré », aurait été pleinement reconnu pour ce qu’il était : le ciment discret d’une alchimie sans équivalent. Mais peut-être que sa grandeur tient justement à cette discrétion, à ce refus de s’imposer, à cette élégance de l’effacement. Un Beatle, oui. Mais surtout un homme, et un musicien, profondément irremplaçable.