Menlove Ave : l’album oublié de John Lennon entre chaos et mélancolie

Publié le 23 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Sorti en 1986, Menlove Ave est le second album posthume de John Lennon, compilé par Yoko Ono à partir d’inédits enregistrés entre 1973 et 1974. La face A regroupe des chutes des sessions chaotiques avec Phil Spector pour Rock ‘n’ Roll, tandis que la face B présente des répétitions épurées de Walls and Bridges. L’album, au succès mitigé, révèle un Lennon oscillant entre énergie brute et introspection mélancolique, témoignant de son instabilité artistique et personnelle durant le Lost Weekend.


Paru en octobre 1986 (aux états-Unis) et le 3 novembre au Royaume-Uni, Menlove Ave est le deuxième album posthume de John Lennon à proposer des inédits, après Milk and Honey (1984). Supervisé par Yoko Ono, il rassemble des prises laissées de côté lors des sessions de 1973-1974. L’idée centrale est de compléter l’héritage solo de Lennon avec des morceaux enregistrés à la même époque que Rock ‘n’ Roll (1975) et Walls and Bridges (1974), révélant à la fois l’énergie brute du rock et la mélancolie de répétitions inachevées.

Sommaire

  • Un contexte turbulent : entre « Rock ‘n’ Roll » et « Walls and Bridges »
  • Face A : les chutes de studio avec Phil Spector
  • Face B : des répétitions dépouillées pour « Walls and Bridges »
  • Un disque à l’ombre du catalogue de Lennon
  • Intérêt historique et plaisirs à la marge

Un contexte turbulent : entre « Rock ‘n’ Roll » et « Walls and Bridges »

Au début de 1973, John Lennon est en plein enregistrement de Mind Games. Il traverse alors une période délicate dans son couple avec Yoko Ono, laquelle aboutira à la fameuse « Lost Weekend » (séparation ponctuelle). Peu après, Lennon se lance dans le projet Rock ‘n’ Roll avec Phil Spector, dont les séances à Los Angeles (octobre-décembre 1973) virent à la confusion : Spector disparaît avec les bandes, laissant l’album inachevé un temps.

De retour à New York en 1974, Lennon se concentre sur Walls and Bridges. Au milieu de ces allers-retours créatifs, il enregistre ou réenregistre différentes chansons, dont certaines restent au placard. C’est précisément ce matériau qui va composer la face A de Menlove Ave (pour la majorité issue des sessions Spector), tandis que la face B est constituée de répétitions « brutes » datant de l’été 1974, quand Lennon peaufine Walls and Bridges.

Face A : les chutes de studio avec Phil Spector

Les premiers titres de l’album (à l’exception de “Rock ‘n’ Roll People”) proviennent principalement du projet Rock ‘n’ Roll. On y retrouve :

  • “Here We Go Again” : Seul morceau officiel crédité à la fois à Lennon et Spector. Cette ballade mélancolique n’était pas destinée au départ à Rock ‘n’ Roll mais reste un inédit intrigant, empreint du style spectorien (mur du son).
  • “Rock ‘n’ Roll People” : Enregistré plus tôt, en 1973, lors des sessions de Mind Games. Lennon l’avait initialement laissé de côté, mais Johnny Winter en avait fait une version sur son album John Dawson Winter III.
  • “Angel Baby”, “Since My Baby Left Me” et “To Know Her Is to Love Her” : reprises respectivement de Rosie Hamlin, du standard popularisé par Elvis Presley (Arthur Crudup) et du tout premier succès de Phil Spector (« To Know Him Is To Love Him »). Ces pistes capturent l’essence du Lennon fan de rock vintage, dans une atmosphère parfois brouillonne mais sincère.

On note qu’à l’époque, Lennon et Spector travaillent au corps des standards 50s/60s. Ces chutes témoignent du goût de Lennon pour la réappropriation de classiques, tout en lui donnant une coloration personnelle, tantôt féroce, tantôt plus délicate (“To Know Her Is To Love Her”).

Face B : des répétitions dépouillées pour « Walls and Bridges »

La deuxième moitié de Menlove Ave plonge dans les essais de Lennon à l’été 1974, en préparation de Walls and Bridges. Ces versions minimalistes mettent en lumière la vulnérabilité et la recherche d’ambiance du chanteur, avant les arrangements définitifs connus. Les cinq morceaux – “Steel And Glass”, “Scared”, “Old Dirt Road”, “Nobody Loves You (When You’re Down And Out)” et “Bless You” – sont ici capturés dans un décor instrumental réduit, donnant une vision plus sombre et introspective. On y perçoit l’état d’esprit parfois tourmenté de Lennon durant son « Lost Weekend », tout en soulignant son sens aigu de la mélodie.

Un disque à l’ombre du catalogue de Lennon

Le titre Menlove Ave renvoie à l’adresse du domicile de jeunesse de Lennon, chez sa tante Mimi (251 Menlove Avenue). Yoko Ono explique, dans les notes de pochette, que cette référence évoque à la fois l’enfance liverpoolienne de John et son goût pour le rock américain (Elvis, Fats Domino, Phil Spector). L’illustration de la pochette, signée Andy Warhol, est un portrait stylisé de Lennon réalisé peu de temps avant sa mort.

À sa sortie, Menlove Ave rencontre un accueil discret : il n’entre même pas dans les classements britanniques et ne grimpe qu’à la 127ᵉ place aux états-Unis, faisant de lui l’album le moins bien classé de Lennon à ce moment-là. Un titre (“Rock ‘n’ Roll People”) sort en promo single, sans grand succès.

Cette réception modeste tient en partie à l’absence de promotion, mais aussi au caractère « fourre-tout » de l’album, composé de chutes et de répétitions. Contrairement à Milk and Honey (1984), qui dévoilait des inédits post-Double Fantasy, Menlove Ave paraît plus secondaire, trop ancré dans le contexte chaotique des sessions de 1973-1974. Les critiques pointent le manque de cohérence globale, même si les fans y trouvent des pépites.

Intérêt historique et plaisirs à la marge

Pour les admirateurs de Lennon, Menlove Ave demeure néanmoins précieux : il éclaire les coulisses d’une période tumultueuse. Les séances Spector de Rock ‘n’ Roll, fameuses pour leurs dérives, recèlent ici quelques interprétations attachantes. On peut goûter la verve de Lennon sur “Angel Baby” ou l’émotion de “Here We Go Again”, seule collaboration originale Lennon–Spector non réenregistrée. Les ébauches de Walls and Bridges révèlent, de leur côté, un John plus introspectif, peinant à masquer son blues affectif.

Même si Menlove Ave n’a pas la force d’un album studio classique, il permet de mieux cerner l’évolution artistique de Lennon pendant le « Lost Weekend ». On y sent à la fois le plaisir de revisiter les racines rock (face A) et la volonté de se réinventer dans la mélancolie (face B).

En définitive, Menlove Ave s’impose comme un assemblage posthume atypique, moins ambitieux que Milk and Honey ou Rock ‘n’ Roll proprement dit. Son intérêt réside surtout dans son statut de document historique, compilant des outtakes souvent bruts et des répétitions intimes. Son échec commercial témoigne d’un manque de mise en avant et de la nature inégale de son contenu. Cependant, pour quiconque s’intéresse au parcours de Lennon dans les années 1970, l’album offre un éclairage sur les coulisses d’un artiste oscillant entre rock nostalgique et introspection.

  • Face A : matos excédentaire des sessions Rock ‘n’ Roll et Mind Games, en collaboration (ou conflit) avec Phil Spector.
  • Face B : esquisses épurées de Walls and Bridges, dévoilant un Lennon vulnérable et créatif.

En somme, Menlove Ave peut être vu comme un trait d’union entre la fougue rocambolesque des sessions californiennes et la gravité des répétitions new-yorkaises, le tout sous l’égide d’une pochette signée Andy Warhol et d’un titre qui renvoie aux racines même de Lennon, dans la banlieue de Liverpool. Bien qu’il ne soit pas le plus mémorable de ses albums posthumes, il capture un fragment de l’histoire chaotique et passionnée de l’ex-Beatle.