Paul McCartney a composé We Can Work It Out après une dispute avec Jane Asher. Ce désaccord intime est devenu un chef-d’œuvre universel, miroir de tensions et d’espoirs.
Parfois, les plus belles chansons d’amour ne naissent pas dans l’euphorie d’un baiser, mais dans la tension d’un désaccord. Et We Can Work It Out, enregistrée à l’automne 1965 par les Beatles, est de celles-là. Paul McCartney, pris dans les remous d’une relation alors vacillante avec l’actrice Jane Asher, choisit de transformer l’inconfort en mélodie. Résultat ? Un classique intemporel, double face d’une émotion brute : espoir d’un côté, désillusion de l’autre. Et, comme souvent dans la saga Lennon-McCartney, un dialogue artistique en miroir d’un échange humain.
Sommaire
- Une dispute en guise de déclencheur
- Un morceau à deux voix, deux visions
- Une chanson née dans le creuset du Rubber Soul
- Une signature musicale collective
- La confession d’un cœur blessé
- Un triomphe sur les deux rives de l’Atlantique
- Après-coup : la rupture
Une dispute en guise de déclencheur
C’est dans une chambre de la maison familiale de Heswall, dans le Cheshire, propriété que McCartney avait offerte à son père, que l’inspiration survient. Ce jour-là, la tension est vive entre Paul et Jane Asher. Le genre de friction banale dans tout couple… mais qui, chez un artiste comme McCartney, devient matière première.
Dans The Lyrics: 1956 to the Present, le musicien raconte :
« J’ai commencé à écrire la chanson pour me sortir de ce sentiment désagréable après une dispute. C’était très frais dans mon esprit. On ne peut pas écrire ce genre de chanson deux semaines plus tard. Il faut l’écrire immédiatement. »
Ce besoin d’immédiateté, d’exorciser l’instant, donne à We Can Work It Out une urgence palpable. La chanson commence sans introduction instrumentale, comme une déclaration précipitée, presque désespérée : Try to see it my way…
Un morceau à deux voix, deux visions
Comme souvent dans cette période charnière de leur carrière, McCartney et Lennon se complètent tout en s’opposant. Paul, l’optimiste, signe les couplets et le refrain. Il veut croire en la réconciliation. Lennon, plus sombre, injecte une dose de fatalisme dans le pont central :
Life is very short, and there’s no time for fussing and fighting, my friend.
Le contraste est saisissant. Deux tempéraments, deux visions du couple, deux philosophies qui se côtoient dans une même chanson. L’un tend la main, l’autre rappelle l’urgence d’un choix. Ensemble, ils composent un tableau nuancé de la vie à deux.
John expliquera plus tard :
« Paul écrivait “We can work it out” – très optimiste – et moi j’arrivais avec “Life is very short…” – un peu plus impatient. »
Une chanson née dans le creuset du Rubber Soul
Enregistrée en octobre 1965 dans les studios d’Abbey Road, We Can Work It Out fut un chantier inhabituellement long pour les Beatles : deux jours de sessions, onze heures de travail — un record pour l’époque. Elle aurait pu figurer sur Rubber Soul, mais sera finalement publiée en single double face avec Day Tripper.
Le choix du titre à mettre en avant fut un sujet de discorde au sein du groupe. Lennon penchait pour Day Tripper, McCartney pour We Can Work It Out. Brian Epstein trancha : ce serait une double face A. Une première dans l’histoire du disque.
Ce débat n’était pas qu’artistique. Il marquait le début d’un lent transfert d’influence au sein du groupe. McCartney, jusqu’alors moins dominant que Lennon, prenait peu à peu les rênes créatives.
Une signature musicale collective
L’arrangement final de la chanson révèle l’intelligence collective du groupe. C’est George Harrison qui proposa d’introduire un passage en trois temps – une valse – dans le pont central. Un effet inattendu, presque baroque, qui accentue la cassure émotionnelle du morceau.
On y entend aussi un harmonium trouvé par hasard dans le studio, que Lennon joue en arrière-plan, donnant au titre une assise sonore inédite, à mi-chemin entre la folk et la musique de chambre. Ringo, discret, assure une rythmique souple. George, au tambourin, vient ponctuer les phrases.
La richesse de We Can Work It Out tient justement dans cette construction en tension : une mélodie lumineuse, une harmonie vocale rayonnante, mais un message sous-jacent de conflit non résolu. Tout y est ambiguïté — et donc vérité.
La confession d’un cœur blessé
À l’époque, McCartney n’en fait pas mystère : cette chanson, c’est son point de vue. Une manière de prolonger la conversation entamée avec Jane Asher… sans confrontation directe.
« Quand on est auteur-compositeur, c’est une bonne chose d’aller s’isoler pour mettre son point de vue en chanson. Et dans une chanson des Beatles, si elle est entendue par des millions de gens, on peut aussi faire passer un message positif : We can work it out. »
Mais derrière cette tentative de médiation musicale se cache aussi une forme d’égoïsme : Try to see it my way… Et si l’on ne parvient pas à se comprendre, we might fall apart before too long.
Cette ambivalence, Paul la reconnaîtra avec lucidité :
« Si je devais résumer la chanson en une ligne : Let’s not argue. En deux lignes ? Let’s not argue / Listen to me. »
Un triomphe sur les deux rives de l’Atlantique
À sa sortie en décembre 1965, We Can Work It Out rencontre un succès immédiat. En cinq jours, elle atteint la première place des charts britanniques, où elle restera cinq semaines. Aux États-Unis, elle grimpe aussi au sommet du Billboard Hot 100.
Sa face B, Day Tripper, pourtant défendue bec et ongles par Lennon, sera reléguée au second plan par le public. Pour la première fois, c’est une chanson de McCartney qui devient le moteur commercial d’un single. Le signe d’un changement d’ère.
Après-coup : la rupture
La prophétie contenue dans la chanson se réalisera. Quelques années plus tard, Jane Asher et Paul McCartney se séparent. Et pour l’artiste, ce fut une double perte. Dans The Lyrics, il se confie :
« Rompre avec Jane, c’était aussi perdre sa mère, Margaret Asher, qui avait été comme une figure maternelle pour moi. J’avais déjà perdu ma mère jeune, et voilà que j’en perdais une autre. »
Comme souvent chez McCartney, la douceur des mélodies masque des blessures profondes.
“We Can Work It Out” reste un sommet de concision émotionnelle. Une chanson de trois minutes qui dit l’amour, la difficulté de se comprendre, le désir d’unité et la menace de rupture. Elle est l’illustration parfaite du miracle Beatles : transformer l’intime en universel, l’éphémère en éternité.