Julian Lennon revient sur deux chansons emblématiques des sixties qui ont marqué son imaginaire : A Whiter Shade of Pale et A Day in the Life, entre révélation musicale et héritage paternel.
Il y a, dans le destin de Julian Lennon, une dimension presque shakespearienne. Fils de John, silhouette mythique du XXe siècle, il grandit à l’ombre portée d’un géant. Un nom de famille aussi lourd qu’un totem, une enfance fracturée par l’absence, et une jeunesse scrutée à travers le prisme d’un père aussi adulé que contradictoire. Et pourtant, au milieu de ce tumulte généalogique, Julian a tracé sa propre route, non sans détour, mais avec une sincérité rare. Aujourd’hui encore, lorsqu’il évoque ses chansons préférées des années 1960, ce sont moins des choix qu’il livre que des fragments de mémoire. Des instants suspendus où la musique devient, pour lui, à la fois refuge et révélateur.
Sommaire
- Un héritier malgré lui
- Une lumière violette, et un orgue baroque : A Whiter Shade of Pale
- A Day in the Life : l’héritage inéluctable
- Deux visions, une même quête
- L’héritage musical comme matière vivante
- Une voix à redécouvrir
Un héritier malgré lui
À l’heure où la culture populaire se plaît à disséquer le phénomène des nepo babies — ces enfants de célébrités bénéficiant de passe-droits implicites — Julian Lennon est souvent cité en exemple. Et à juste titre : né en 1963, alors que la Beatlemania s’apprête à déferler sur le monde, il incarne le paradoxe absolu de la célébrité héréditaire. L’aura du père, omniprésente, écrase tout. Même ses succès propres, comme les excellents albums Valotte (1984) et The Secret Value of Daydreaming (1986), peinent à exister pour ce qu’ils sont : les œuvres d’un musicien doué, porté par une sensibilité mélodique évidente, nourrie mais non définie par son ADN.
Mais Julian Lennon n’a jamais prétendu échapper à l’ombre du mythe. Il l’a acceptée, parfois affrontée, parfois contournée, et surtout transmuée en art personnel. Lors d’un entretien accordé à The Line of Best Fit, il livre ses deux morceaux de prédilection issus des sixties — une décennie qu’il n’a que partiellement vécue, mais dont il porte, inconsciemment, la vibration dans le sang.
Une lumière violette, et un orgue baroque : A Whiter Shade of Pale
Premier morceau cité par Julian : A Whiter Shade of Pale, l’hymne psychédélique et mélancolique de Procol Harum, sorti en 1967. Un choix révélateur. À rebours des évidences, il ne s’agit pas ici d’un standard beatlesien, ni d’un tube familial. C’est une chanson étrangère, qui s’est imposée à lui comme une vision.
Le souvenir est presque mystique : une porte entrouverte, une lumière violette filtrant dans un couloir, et les accords d’orgue hanté qui flottent dans l’air. Une scène digne d’un rêve lucide. « C’est toujours resté avec moi », confie Julian. Plus qu’une simple appréciation esthétique, c’est une rencontre existentielle avec la musique. Il parle des changements d’accords comme d’une révélation, une structure flottante, baroque, qui l’a influencé dans sa manière d’écrire, de composer, d’imaginer.
Il y a, dans cette confession, un lien clair entre la perception sensorielle et l’acte créatif. Pour Julian Lennon, la musique n’est pas seulement à écouter : elle est à habiter. Elle est un espace, un climat, un souffle. Et A Whiter Shade of Pale, par son classicisme teinté de psychédélisme, incarne à merveille cette esthétique de la suspension, du non-dit, du vertige.
A Day in the Life : l’héritage inéluctable
Mais Julian ne peut pas — et ne veut pas — ignorer l’influence de l’œuvre paternelle. Et c’est naturellement vers A Day in the Life, pièce ultime de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967), qu’il se tourne lorsqu’il évoque une autre de ses chansons fondatrices.
Le choix est lourd de sens. Non seulement parce qu’il s’agit de l’un des morceaux les plus complexes et aboutis du catalogue des Beatles, mais aussi parce qu’il représente l’une des rares collaborations pures entre John Lennon et Paul McCartney, ces deux pôles d’un même génie créatif. Julian, dans un demi-sourire, évoque encore Paul comme « Uncle Paul », signe que les liens affectifs, malgré les cassures, restent ancrés.
Ce qui frappe dans sa description du morceau, ce n’est pas l’admiration pour la composition, pourtant immense. C’est le choc de la découverte : A Day in the Life n’est pas une chanson comme les autres. C’est un monde parallèle. « Ça m’a fait réaliser qu’on pouvait éteindre tout le reste et être à l’intérieur de la chanson. » Il ne s’agit plus de simple écoute, mais d’immersion totale. Une révélation sensorielle, presque philosophique : la musique peut contenir un univers, un rêve, une narration intérieure. Julian y voit le point de départ de sa propre démarche artistique : créer des morceaux comme on raconte un songe.
Deux visions, une même quête
Ce qui relie ces deux morceaux — A Whiter Shade of Pale et A Day in the Life — c’est précisément cette capacité à suspendre le réel. Ce sont des chansons qui désobéissent à la narration linéaire, qui effacent les frontières entre les sons et les émotions, entre le texte et l’atmosphère. Et c’est cela, avant même l’héritage, qui semble guider Julian Lennon.
Car ce qu’il cherche à travers la musique, ce n’est pas la reconnaissance. C’est une forme de transmission poétique. Une continuité non pas généalogique, mais sensible. Il ne veut pas être « le fils de John Lennon » ; il veut être l’auteur de paysages sonores intimes, d’instantanés émotionnels, d’évasions harmoniques. Et en cela, ses influences des sixties prennent tout leur sens.
L’héritage musical comme matière vivante
Il faut aussi souligner à quel point ces deux morceaux choisis par Julian racontent une époque. Une époque où la musique pop se libérait de ses carcans pour flirter avec la littérature, la peinture, la philosophie. Une époque où la chanson cessait d’être produit pour devenir œuvre. En 1967, l’année de Sgt. Pepper’s comme celle de A Whiter Shade of Pale, la pop devient une avant-garde. Julian Lennon, même né trop tôt pour en être pleinement témoin, en est un héritier naturel — non parce que son père y participait, mais parce qu’il en a saisi l’essence.
Une voix à redécouvrir
Trop souvent réduit à un nom de famille, Julian Lennon mérite d’être réécouté pour lui-même. Son œuvre, notamment ses deux premiers albums, témoigne d’une vraie quête esthétique, d’un goût pour les arrangements subtils, les climats mélancoliques, les mélodies enveloppantes. Son chant, doux mais habité, évoque parfois son père, mais sans jamais le singer.
Et dans cette sélection de deux chansons fondatrices, il nous tend une clé. Il nous dit : voici d’où je viens, voici ce qui m’a construit. Non pas une biographie, mais une cartographie intérieure.
Car au fond, que l’on soit fils de légende ou non, c’est toujours la musique qui nous façonne. Et Julian Lennon, dans ce geste simple de partage, nous rappelle une vérité essentielle : parfois, une lumière violette et une chanson suffisent à changer une vie.