Lennon détestait Sgt. Pepper : le chef-d’œuvre qui l’a éloigné des Beatles

Publié le 25 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

John Lennon, co-auteur de l’album mythique Sgt. Pepper’s, a exprimé un rejet croissant envers cette œuvre emblématique qu’il jugeait surévaluée et trop marquée par la main de McCartney.


Il est de ces paradoxes qui nourrissent à jamais la légende des Beatles. Parmi eux, l’un des plus retentissants reste sans doute celui-ci : Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, souvent couronné meilleur album de l’histoire du rock, fut aussi, pour John Lennon, un objet de dédain croissant, voire de rejet pur et simple. Alors que ce disque incarne pour beaucoup l’apogée de l’innovation pop, Lennon le qualifia un jour de « myth bigger than the music », allant même jusqu’à qualifier l’une de ses propres chansons de « garbage ». Comment expliquer cette dissonance entre la reconnaissance universelle et le mépris de l’un de ses auteurs ? Pour comprendre, il faut plonger dans le cœur des années 1967-1980, dans l’intimité d’un artiste en perte de repères, tiraillé entre admiration, ressentiment… et sentiment d’exclusion.

Sommaire

  • Le chef-d’œuvre d’un autre
  • Lennon, l’homme qui venait d’ailleurs
  • Le désamour rétrospectif : une revanche post-Beatles
  • George et Ringo, complices discrets d’un malaise partagé
  • Le chef-d’œuvre maudit : mythe ou réalité ?
  • Quand Lennon s’attaque à Paul, par jalousie ou par instinct ?
  • L’ironie du sort : un album toujours célébré, même par ses détracteurs
  • Une blessure, un miroir, une œuvre totale
  • le paradoxe Lennon-Pepper

Le chef-d’œuvre d’un autre

Au début de l’année 1967, les Beatles sont dans une impasse publique : plus de tournées, une visibilité en berne, une presse sceptique qui s’interroge sur leur avenir. Mais dans le secret d’Abbey Road, ils concoctent un disque comme le monde n’en avait encore jamais entendu. L’idée vient de Paul McCartney : créer une identité fictive, un groupe dans le groupe, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, pour libérer les Beatles de leur image et explorer de nouveaux territoires artistiques. Cette vision, c’est Paul qui la porte. Il en est l’inspirateur, le concepteur, le directeur artistique officieux. Et ça, Lennon ne le supporte pas.

Car Sgt. Pepper, c’est l’album de Paul. McCartney l’admet sans détour :

« J’avais beaucoup à faire avec cet album. Si les disques avaient un réalisateur, j’étais celui de Pepper. »

C’est lui qui impose l’orientation musicale, qui impulse le ton music-hall psychédélique, qui cherche à donner une cohérence à l’ensemble. Lennon, lui, se sent marginalisé. Il confiera plus tard que ses contributions « n’avaient rien à voir avec le concept », et qu’il ne croyait pas à cette idée de groupe fictif.

Lennon, l’homme qui venait d’ailleurs

En 1967, Lennon est plongé dans une consommation intensive de LSD, s’ouvrant à l’abstraction, à la spiritualité, à la dissolution de l’ego. L’esprit analytique et structurant de McCartney l’agace profondément. Et pourtant, il offre quelques-unes des pièces les plus remarquables de l’album : Lucy in the Sky with Diamonds, Being for the Benefit of Mr. Kite!, A Day in the Life. Mais Lennon n’aime pas l’emballage, ni la posture artistique imposée par l’album.

En 1980, dans une interview au magazine Playboy, il va jusqu’à déclarer que Good Morning Good Morning — chanson qu’il a lui-même composée pour Pepper — n’est qu’un « morceau jetable », une “garbage song” née d’une publicité pour des céréales Kellogg’s. Autocritique féroce, ou volonté de se désolidariser d’un disque qu’il sent davantage comme une œuvre de Paul que du groupe ? Sans doute les deux.

Le désamour rétrospectif : une revanche post-Beatles

Après la séparation du groupe, les langues se délient. Lennon, plus que jamais, veut reprendre le contrôle de sa propre narration. Et cela passe par la démystification des Beatles, à commencer par Sgt. Pepper. Il affirme alors préférer de loin The White Album, œuvre brute et éclatée, qu’il considère comme plus authentique.

« Le mythe de Pepper est plus grand que sa musique. Le double album [The White Album] est bien supérieur. »

À ses yeux, Pepper est trop produit, trop contrôlé, trop policé. Un disque de studio certes révolutionnaire, mais qui manque de rugosité, d’urgence, de vérité. Il s’oppose donc frontalement à cette esthétique en 1970 avec Plastic Ono Band, chef-d’œuvre minimaliste et introspectif, à mille lieues des ornements baroques de Pepper.

George et Ringo, complices discrets d’un malaise partagé

Lennon n’est pas seul à ressentir une forme de frustration vis-à-vis de Sgt. Pepper. George Harrison, absorbé par ses explorations spirituelles et musicales en Inde, confie qu’il s’est senti déconnecté de ce projet :

« Ce n’était plus un travail de groupe. C’était devenu une sorte d’assemblage, un travail d’overdubs. »

Sa seule contribution — Within You Without You — tranche radicalement avec le reste de l’album. Il dira plus tard préférer Revolver ou Rubber Soul, plus ancrés dans une dynamique collective.

Ringo Starr, lui, s’amuse de cette période qu’il considère comme la plus riche musicalement… mais la plus oisive pour lui-même. Il racontera qu’il a appris à jouer aux échecs pendant les interminables sessions d’enregistrement de Pepper :

« J’adorais écouter ce qui se passait, mais je n’étais pas là tous les jours. »

Le chef-d’œuvre maudit : mythe ou réalité ?

Alors pourquoi Sgt. Pepper reste-t-il, malgré tout, le disque des superlatifs ? Parce que, d’un point de vue strictement musical et culturel, il a changé la donne. C’est le premier album pop à proposer :

  • une pochette conçue comme une œuvre d’art total (par Peter Blake et Jann Haworth),
  • l’impression des paroles sur la jaquette,
  • un concept de groupe fictif,
  • des orchestrations titanesques (A Day in the Life mobilise un orchestre de 40 musiciens),
  • une fusion inédite de styles : rock, musique indienne, musique classique, cabaret anglais, musique concrète.

McCartney, visionnaire, comprend dès la fin de 1966 que les Beatles doivent se réinventer s’ils veulent survivre à eux-mêmes. Pepper est sa réponse. Une réponse flamboyante, certes, mais qui exclut peu à peu Lennon du processus créatif central.

Quand Lennon s’attaque à Paul, par jalousie ou par instinct ?

Le ressentiment de Lennon à l’égard de Pepper est aussi le reflet de sa rivalité artistique avec McCartney. Dans une époque où les deux hommes n’écrivent plus ensemble, chacun veut démontrer sa supériorité créative. Et Pepper semble couronner Paul. Lennon, lui, compose en solitaire, souffrant parfois de la comparaison.

Il dira d’ailleurs à propos de When I’m Sixty-Four — morceau de Paul inclus dans Pepper :

« Je ne pourrais même pas rêver écrire quelque chose comme ça. »
Une façon élégante de dire : « ce n’est pas moi » — sous-entendu : « ce n’est pas valable ».

L’ironie du sort : un album toujours célébré, même par ses détracteurs

Malgré ses critiques, Lennon n’a jamais renié complètement l’importance de Pepper. Il reconnaît que A Day in the Life, qu’il coécrit avec Paul, est l’un des sommets de leur carrière. Il parle aussi d’un “pic artistique”, même s’il précise qu’il préfère des formes plus brutes.

L’album, lui, entre dans la légende. Quatre Grammy Awards, des dizaines de millions de disques vendus, une reconnaissance critique mondiale, et une influence encore tangible aujourd’hui.

« C’était l’album de son temps. Il a changé le visage de l’enregistrement. » dira George Martin, producteur du groupe.

Même les sceptiques — George Harrison ou John Lennon — ne peuvent échapper à son rayonnement.

Une blessure, un miroir, une œuvre totale

Pepper, c’est avant tout l’image d’un groupe en pleine mutation. Le disque scelle une transformation irréversible : les Beatles deviennent un projet d’atelier, un collectif d’auteurs-producteurs, plus qu’un groupe de scène. Le studio devient leur terrain de jeu, et McCartney, le principal stratège de cette nouvelle ère.

Pour Lennon, Pepper est aussi le miroir de son effacement progressif. Lui qui avait créé le groupe, qui en était le leader naturel, se voit peu à peu relégué au second plan. Son rejet du disque est peut-être moins un jugement artistique qu’une blessure narcissique. Ce disque qu’il dénigre, c’est aussi celui dans lequel il se reconnaît le moins.

le paradoxe Lennon-Pepper

Oui, John Lennon a qualifié Good Morning Good Morning de « garbage ». Oui, il a minimisé l’importance du disque. Mais dans ses propos transparaît moins la haine qu’un malaise profond. Pepper n’est pas son œuvre. C’est celle d’un autre Beatles — son frère ennemi, son alter ego, Paul McCartney.

Et pourtant, c’est peut-être ce tiraillement, cette tension, cette amertume rentrée, qui fait de Sgt. Pepper non pas une utopie pop parfaite, mais une œuvre traversée par les contradictions mêmes des hommes qui l’ont conçue. Une œuvre humaine, trop humaine.

Lennon détestait Sgt. Pepper, peut-être. Mais comme on déteste un album qui nous rappelle ce qu’on a perdu. Et ce qu’on ne pourra plus jamais recréer.