Lennon vs McCartney : les secrets derrière la création de « Rain »

Publié le 26 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

« Rain », face B du single « Paperback Writer », incarne la transition psychédélique des Beatles en 1966. Derrière cette œuvre innovante se cachent des souvenirs divergents entre Lennon, McCartney et George Martin, entre création, expérimentations sonores et performances remarquables de Ringo Starr.


L’année 1966 marque une période charnière pour les Beatles. En pleine mutation artistique, les quatre Liverpuldiens explorent de nouveaux horizons sonores, abandonnant peu à peu les codes traditionnels de la pop pour se tourner vers des contrées plus psychédéliques. C’est dans ce contexte que naît « Rain », face B du single « Paperback Writer », un titre qui, aujourd’hui encore, fait figure de précurseur. Pourtant, derrière l’apparente unité du groupe, les souvenirs liés à la genèse de ce morceau divergent sensiblement, notamment entre John Lennon et Paul McCartney.

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Un processus de création disputé entre Lennon et McCartney

Depuis leurs débuts, John Lennon et Paul McCartney signaient leurs chansons d’un commun accord sous le label « Lennon-McCartney ». Toutefois, derrière cette unité affichée, se cachaient parfois des tensions créatives et des souvenirs contradictoires. « Rain » illustre parfaitement ces divergences. Dans une interview accordée à Playboy en 1980, Lennon affirmait être l’unique auteur du morceau, racontant même que l’idée des voix inversées lui était venue sous l’emprise du cannabis, en écoutant les bandes à l’envers à son domicile.

« J’étais complètement stone, écouteurs sur les oreilles, un gros joint à la main, quand j’ai passé accidentellement la bande à l’envers. J’étais hypnotisé. Le lendemain, j’ai couru au studio pour faire écouter ça aux autres, » se souvenait Lennon avec amusement.

De son côté, Paul McCartney démentait cette version dans son autobiographie « Many Years From Now ». Selon lui, l’écriture de « Rain » était le fruit d’une collaboration classique, même si Lennon avait dominé le processus à hauteur de 70 %. « Ce n’était pas une idée préexistante de John. Nous nous sommes assis pour écrire ensemble. L’un des thèmes abordés était que la pluie n’est pas nécessairement une chose négative », expliquait McCartney.

George Martin, l’artisan des expérimentations sonores

Si Lennon revendiquait la paternité de l’effet de voix inversées, le producteur George Martin, souvent surnommé « le cinquième Beatle », offrait une autre version. Dans l’ouvrage « The Complete Beatles Recording Sessions », il précisait que l’idée était née de ses propres expérimentations en studio.

« J’avais pour habitude de jouer avec les bandes, et j’ai pensé qu’il serait amusant de faire quelque chose d’inhabituel avec la voix de John. J’ai pris un extrait de sa prise principale, l’ai inversée, puis je l’ai ajustée jusqu’à ce qu’elle se cale harmonieusement sur le morceau », expliquait Martin.

Quoi qu’il en soit, « Rain » demeure l’un des premiers exemples de l’utilisation artistique du « backmasking » dans la musique pop, anticipant de nombreuses techniques d’enregistrement psychédélique à venir.

Une prouesse instrumentale portée par Ringo Starr

Outre ses innovations techniques, « Rain » est également salué pour sa performance instrumentale, en particulier celle de Ringo Starr. Sa batterie lourde, ample et hypnotique, confère au morceau une texture inédite. Ringo lui-même n’hésitait pas à déclarer, en 1984 : « C’est, je pense, la meilleure prestation de batterie de toute ma carrière. ‘Rain’ me bluffe encore aujourd’hui ».

Paul McCartney, pourtant peu avare en critiques constructives, louait également la contribution de son compère : « Les fûts ressemblaient à un gigantesque kit de batterie. Nous avons obtenus une base lourde et tonitruante, sur laquelle nous avons ensuite construit le reste du morceau ».

Le ralentissement intentionnel de la piste de base, combiné à un enregistrement à tempo plus rapide avant de le passer en vitesse normale, donne à « Rain » cet aspect à la fois majestueux et léthargique, emblématique des atmosphères psychédéliques naissantes.

Une face B dépassant parfois la face A

Publiée en mai 1966 en tant que face B de « Paperback Writer », « Rain » a rapidement été perçue comme un morceau d’une richesse exceptionnelle. Certains critiques et historiens considèrent même qu’elle surpasse sa face A. The Guardian l’a décrite comme « peut-être la meilleure face B jamais réalisée par les Beatles », tandis que Jim DeRogatis, spécialiste du rock psychédélique, la qualifiait de « première grande chanson psychédélique des Beatles ».

L’ambiance planante, la voix traînante de Lennon, les guitares cristallines, tout contribue à créer un climat décalé, hypnotique, préfigurant les explorations du groupe sur « Revolver » et « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ».

Des mémoires divergentes qui témoignent de la complexité créative

La controverse entourant la paternité de « Rain » illustre parfaitement les dynamiques complexes à l’œuvre au sein du tandem Lennon-McCartney. Tous deux dotés d’égos puissants et d’une créativité bouillonnante, ils se disputaient parfois la primeur des idées, chacun revendiquant sa place dans le processus créatif commun.

Mais plutôt que d’assombrir leur collaboration, ces différences ont souvent nourri leur génie collectif. Car derrière les querelles de mémoire, ce qui demeure est l’évidence d’un moment de grâce musicale, fruit d’une alchimie unique, d’une époque où les Beatles, grâce à leur audace et à leur goût pour l’expérimentation, réinventa la musique populaire.

Ainsi, « Rain » reste, presque six décennies après son enregistrement, l’une des pierres angulaires de cette révolution sonore, témoin vibrant de la liberté créative que s’accordaient Lennon, McCartney, Harrison et Starr au sommet de leur art.