Perfectionniste acharné, John Lennon s’est souvent montré injuste envers ses propres œuvres, dévoilant une exigence qui révèle la complexité de son génie créatif.
Derrière la figure mythique que l’on connaît aujourd’hui, John Lennon demeurait avant tout un perfectionniste intransigeant, parfois même à l’excès. Ce trait de caractère, qui a participé à forger la grandeur des Beatles, s’est également manifesté sous des formes plus amères, notamment dans le jugement sévère qu’il portait sur certaines de ses compositions, ou celles de ses compères. Aujourd’hui, avec le recul historique, il paraît évident que certaines de ces critiques étaient étonnamment injustes.
Sommaire
- « It’s Only Love » : une auto-flagellation démesurée
- « Paperback Writer » : l’héritage dénigré
- « Lucy In The Sky With Diamonds » : la rigueur mal placée
- « Let It Be » : le divorce émotionnel
- L’exigence lennonienne : un double tranchant
- Pourquoi Lennon avait tort
- Un regard indulgent à porter sur l’artiste
« It’s Only Love » : une auto-flagellation démesurée
Paru en 1965 sur l’album Help! (et sur Rubber Soul pour les éditions américaines), « It’s Only Love » fut un morceau que Lennon ne cacha jamais d’exécrer. « C’est vraiment une chanson que je déteste », confia-t-il. « Les paroles sont affreuses. »
Pourtant, à l’écoute attentive, « It’s Only Love » n’est certes pas l’apogée de l’écriture lennonienne, mais elle n’est pas indigne de son immense talent. Dans son essence, elle traduit une simplicité charmante, une fragilité sincère que nombre de compositeurs auraient rêvé de capturer. Lennon, insatisfait de ses propres mélodies ou tournures lyriques, s’attachait à un idéal quasi inatteignable, oubliant peut-être que la beauté de certaines chansons réside précisément dans leur imparfait naturel.
« Paperback Writer » : l’héritage dénigré
Sorti en 1966 en single, « Paperback Writer » incarne l’un des sommets de la période transitoire des Beatles, où l’insouciance des premières années cède peu à peu la place à une ambition sonore plus complexe. Pourtant, Lennon, interrogé sur cette chanson, la qualifia avec une certaine déconvenue : « C’est le fils de ‘Day Tripper’, mais c’est la chanson de Paul ».
Ce commentaire trahit une certaine distance, voire une pointe d’amertume, à l’égard de cette période où McCartney, fort de son énergie créative, prenait une place grandissante dans la direction musicale du groupe. Pourtant, « Paperback Writer », avec son riff féroce et ses harmonies vocales sophistiquées, préfigure l’évolution imminente des Beatles vers des terrains plus aventureux, comme en témoigneront bientôt Revolver et Sgt. Pepper.
« Lucy In The Sky With Diamonds » : la rigueur mal placée
Sans doute l’une des critiques les plus déconcertantes que Lennon formula à l’égard de son propre travail concerne « Lucy In The Sky With Diamonds ». Parue en 1967 sur Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, ce morceau est devenu emblématique de la période psychédélique.
Pourtant, Lennon déclara : « C’est abominable, tu sais ? C’est une bonne chanson, mais pas une bonne version enregistrée. »
Cette sévérité envers une chanson à l’atmosphère onirique et à l’imagerie flamboyante, inspirée par un dessin de son fils Julian, laisse songeur. Car si la production de « Lucy » possède effectivement ce caractère éthéré, c’est précisément ce qui contribue à son pouvoir d’envoûtement. Rétrospectivement, peu de morceaux incarnent aussi bien l’esprit de 1967.
« Let It Be » : le divorce émotionnel
Enfin, « Let It Be », titre phare du dernier album officiel des Beatles, fait l’objet d’une critique plus nuancée de Lennon. Bien que reconnaissant la beauté musicale du morceau, il regrettait son caractère déconnecté de l’âme collective du groupe : « C’est Paul. Cela n’a rien à voir avec les Beatles. »
Dans le contexte tendu de 1969-1970, alors que les dissensions internes gangrenaient les liens entre les membres du groupe, cette réaction se comprend. « Let It Be », chant d’apaisement et de résignation, peut être perçu comme l’épitaphe précoce d’un groupe à l’agonie. Mais en définitive, ce morceau transcende les querelles internes pour toucher à l’universel, incarnant cette quête de paix qui, paradoxalement, était au cœur de l’idéal beatlesque.
L’exigence lennonienne : un double tranchant
Ces jugements durs, parfois incompréhensibles, témoignent de la rigueur presque cruelle que Lennon s’imposait à lui-même et, par ricochet, aux œuvres qu’il considérait comme imparfaites. Il faut se souvenir qu’en 1980, lors de ses ultimes interviews, Lennon adoptait une posture de déconstruction de sa propre légende : loin d’idéaliser son passé, il choisissait d’en révéler les failles.
Il faut aussi replacer ces critiques dans le contexte de sa volonté de se démarquer des Beatles pour affirmer sa carrière solo. Cet élan de rupture passa nécessairement par une relecture parfois sévère du répertoire collectif.
Pourquoi Lennon avait tort
Avec le recul, il est manifeste que Lennon était souvent injuste envers certaines de ses œuvres. Son regard, brouillé par une exigence intransigeante, manquait parfois de perspective. Car « It’s Only Love », « Paperback Writer », « Lucy In The Sky With Diamonds » et « Let It Be » font partie intégrante du patrimoine musical mondial.
Le génie des Beatles réside justement dans cette capacité à allier les différentes sensibilités de ses membres. Que « Let It Be » sonne comme une préfiguration des Wings importe peu : ce titre porte en lui une émotion universelle qui transcende les appartenances individuelles. Que « Lucy In The Sky With Diamonds » n’ait pas atteint les standards techniques que Lennon espérait importe encore moins : elle reste une pierre angulaire de la pop psychédélique.
Un regard indulgent à porter sur l’artiste
Il serait injuste de juger Lennon à l’aune de ses propres critiques, aussi dures fussent-elles. Dans ses jugements à l’emporte-pièce, on décèle aussi l’immense intégrité artistique d’un homme qui refusait de se reposer sur ses lauriers. Dans un monde où la tentation est grande de célébrer aveuglément le passé, Lennon préférait, au risque de paraître ingrat, interroger la vérité de son art.
En cela, son héritage n’en est que plus poignant : car aimer les Beatles, c’est aussi comprendre que derrière l’harmonie des mélodies, se cachaient des tourments humains, des doutes et des exigences qui rendent cette musique encore plus précieuse.
Lennon n’était pas parfait. Ses chansons, parfois, ne l’étaient pas non plus. Mais dans cette imperfection se cache sans doute la clé de leur éternelle beauté.