En 1987, dans une interview accordée au journaliste Joe Smith, Lou Reed se livrait à une attaque frontale contre les Beatles. Sans détour, il qualifiait leur musique de « douloureusement stupide et prétentieuse », estimant que leur prétention artistique frisait le ridicule. Ces propos, prononcés près de deux décennies après la séparation du groupe, demeurent l’une des critiques les plus virulentes jamais formulées par une légende du rock à l’encontre d’une autre. Sincérité ou posture ? Regard rétrospectif sur un désaccord fondateur entre deux visions inconciliables de la musique.
Sommaire
- Deux écoles du rock : l’élégance pop contre l’abrasion urbaine
- Les mots tranchants de 1987 : une sentence sans appel
- Un désamour posthume ? Ce n’est pas si simple
- Un choc d’esthétiques plus qu’un conflit personnel
- Les Beatles et le Velvet Underground : deux révolutions parallèles
- Une réaction de rejet, mais pas sans utilité
- En guise de coda : deux silences qui ne s’entendront jamais
Deux écoles du rock : l’élégance pop contre l’abrasion urbaine
À bien y regarder, tout oppose les Beatles et Lou Reed.
Les uns ont grandi à Liverpool, ont conquis le monde en costume-cravate, ont épousé la pop comme une forme d’art global et consensuel. Reed, lui, a surgi du New York interlope, des caves du Velvet Underground, avec une guitare grinçante, une poésie brute et une volonté de rupture frontale avec les codes établis.
Reed, c’est la ville, le bruit, la drogue, la sexualité trouble, la littérature de Bukowski ou Burroughs transposée en musique. Les Beatles, eux, c’est l’héritage du Mersey Beat, puis l’ouverture à l’Inde, à la psyché, à l’orchestration pop. Ils représentent l’expansion, là où Reed incarne la réduction à l’os.
Les mots tranchants de 1987 : une sentence sans appel
Dans cet entretien, Lou Reed ne se contente pas de formuler une préférence : il démolit.
« Leur musique ne m’arrive pas à la cheville… douloureusement stupide et prétentieuse… Quand ils ont voulu faire dans l’“arty”, c’était pire que le pire du rock. »
Et sur Lennon, l’icône même du rock engagé ?
« Je ne pense pas qu’il ait fait quoi que ce soit d’intéressant avant sa carrière solo… et même là, il courait après quelque chose. »
Enfin, la sentence tombe :
« Je n’ai aucun respect pour ces gens. Je ne les écoute pas. C’est de la pure merde. »
Il est rare qu’un artiste majeur formule une opinion aussi tranchée — et aussi incendiaire — sur un monument de la culture populaire. Reed ne s’en cache pas : il ne s’agit pas d’une pique, mais d’un jugement totalisant.
Un désamour posthume ? Ce n’est pas si simple
Il faut cependant rappeler qu’avant cette déclaration fracassante, Reed s’était déjà montré plus nuancé à l’égard des Beatles. Dans les années 1970, il reconnaissait certaines de leurs avancées. Il saluait Tomorrow Never Knows, trouvait Revolver “pas mal”. Que s’est-il donc passé entre-temps ?
L’hypothèse la plus probable : la montée en sacralité du mythe Beatles, dans les années 80, a agacé Reed. Il ne supporte pas la révérence absolue, la canonisation pop. Pour lui, le rock ne doit jamais devenir patrimoine. Il se doit de rester dérangeant, rugueux, borderline. En ce sens, son attaque relève autant de la provocation que de la posture artistique : résister à l’uniformisation du goût.
Un choc d’esthétiques plus qu’un conflit personnel
Derrière les invectives, ce sont deux visions du rôle de la musique qui s’affrontent.
Pour les Beatles — et particulièrement McCartney — la musique est un vecteur d’harmonie, d’inventivité, de beauté formelle. Pour Reed, elle est un outil d’exposition du réel cru, sans fioritures. Un moyen de parler de l’héroïne, de la solitude, de la violence sociale ou intime. Là où Eleanor Rigby invente le pathétique pop, Heroin vomit sa vérité sur le trottoir.
La critique de Reed n’est donc pas uniquement provocatrice : elle reflète une exigence radicale envers l’art, une méfiance absolue envers tout ce qui pourrait ressembler à un consensus esthétique. En cela, il reste fidèle à lui-même.
Les Beatles et le Velvet Underground : deux révolutions parallèles
Il est cependant regrettable que Reed, dans son rejet total, occulte la complexité réelle de l’œuvre des Beatles. Car si le Velvet Underground a changé la face du rock alternatif, les Beatles ont eux aussi pulvérisé les codes. Tomorrow Never Knows, I Am the Walrus, Strawberry Fields Forever, Revolution 9… sont autant de pièces expérimentales, parfois plus audacieuses que ce que proposaient leurs contemporains.
La vérité, c’est que les Beatles et Lou Reed ont opéré deux révolutions simultanées, mais dans des sphères différentes : l’un dans l’arène pop, l’autre dans l’underground.
Une réaction de rejet, mais pas sans utilité
Lou Reed ne fait ici que rappeler que le panthéon du rock ne doit jamais devenir un musée. Il secoue les idoles, les confronte. Il rappelle, par l’excès même de son jugement, que l’art n’est pas une ligne droite, mais un champ de tensions. Il défend, à sa manière, l’indiscipline esthétique.
Faut-il partager son avis ? Certainement pas. Mais faut-il l’ignorer ? Encore moins.
En guise de coda : deux silences qui ne s’entendront jamais
Lou Reed et John Lennon ne se sont jamais vraiment croisés. Ils n’ont pas collaboré, ni même polémiqué publiquement. Il n’y eut ni clash, ni réconciliation. Juste deux trajectoires parallèles, deux silences, deux visions. Et peut-être, au fond, deux formes d’honnêteté artistique.
L’une douce, collective, mélodique.
L’autre tranchante, écorchée, solitaire.