Dans la galaxie des chansons des Beatles, certaines brillent avec éclat pour des raisons multiples : leur influence, leur complexité, leur beauté mélodique ou encore leur importance historique. Mais lorsqu’un membre fondateur comme Paul McCartney se penche lui-même sur son œuvre pour désigner ses morceaux préférés, c’est tout un pan de l’histoire de la pop qui se cristallise. Avec humilité, mais non sans lucidité, McCartney a plusieurs fois révélé ses affinités profondes pour deux titres emblématiques, I Saw Her Standing There et Here, There and Everywhere. Deux morceaux que tout oppose en apparence, mais qui révèlent, à y regarder de plus près, la cohérence d’un parcours exceptionnel et d’une sensibilité musicale rare.
Sommaire
- Aux origines du génie : l’énergie brute de « I Saw Her Standing There »
- L’élégance romantique de la maturité : « Here, There and Everywhere »
- Une dualité féconde : énergie rock et raffinement lyrique
- Une postérité qui dépasse les décennies
- Les préférences d’un géant
Aux origines du génie : l’énergie brute de « I Saw Her Standing There »
C’est le 22 mars 1963 que le public britannique découvre, en ouverture de l’album Please Please Me, un titre qui suinte la fougue adolescente et l’énergie brute du rock’n’roll des débuts : I Saw Her Standing There. Dès les premières secondes, une ligne de basse propulsive, qui porte l’empreinte d’un McCartney déjà pleinement conscient du pouvoir du rythme. Ce morceau, co-écrit avec Lennon dans un esprit de camaraderie encore intact, incarne l’innocence éclatante des débuts des Beatles. Il est un concentré d’enthousiasme, de fraîcheur et d’irrévérence joyeuse, à l’image du Swinging London qui n’allait pas tarder à exploser.
La chanson, avec son célèbre vers introductif — “She was just 17, if you know what I mean” — est souvent relue aujourd’hui à l’aune d’une sensibilité sociétale différente. Mais dans le contexte de l’époque, ce n’était rien d’autre qu’une déclaration d’amour adolescente, sincère et directe, forgée dans le moule d’un rock’n’roll encore très influencé par Chuck Berry et Little Richard.
McCartney, qui avait à peine vingt ans à l’époque de l’enregistrement, y déploie une énergie vocale brute, presque rauque, contrastant avec l’image plus policée que l’on a souvent gardée de lui. Et c’est peut-être justement cela qui explique son attachement durable à ce morceau : un rappel des débuts, de l’instinct pur, du plaisir immédiat d’une chanson jouée dans un club enfumé de Liverpool ou sur les planches du Cavern Club. Il déclara ainsi dans The Lyrics, ouvrage paru en 2021 : “C’est une des meilleures chansons que j’ai jamais écrites.” Une confession sans détour, marquée par la tendresse d’un homme qui regarde sa jeunesse sans ironie.
L’élégance romantique de la maturité : « Here, There and Everywhere »
Trois ans plus tard, les Beatles ont radicalement changé de visage. La période psychédélique se profile à l’horizon, les drogues, l’Inde, la philosophie orientale et les expériences de studio sont déjà dans l’air. C’est dans ce contexte que Paul McCartney compose l’un de ses joyaux les plus fins : Here, There and Everywhere, figurant sur l’album Revolver (1966).
Ici, tout est délicatesse, mesure, équilibre. La voix de McCartney, posée, rêveuse, s’élève au-dessus d’un tapis d’harmonies vocales d’une pureté presque irréelle. Il ne s’agit plus de courir après une fille sur une piste de danse ; il est désormais question d’un amour intérieur, contemplatif, omniprésent — “I want her everywhere / and if she’s beside me I know I need never care.” Rarement la chanson populaire anglaise aura été aussi proche d’un haïku émotionnel.
Inspirée par le style de Brian Wilson et les ballades des Beach Boys, notamment God Only Knows, cette composition révèle un McCartney en pleine maturité artistique. John Lennon lui-même, souvent critique à l’égard du romantisme maccartnien, déclara dans une interview de 1980 que cette chanson était “one of [his] favourite songs of Paul’s.” Un compliment rare, surtout venant d’un Lennon souvent méfiant à l’idée de glorifier l’amour dans sa forme la plus tendre.
Une dualité féconde : énergie rock et raffinement lyrique
Qu’y a-t-il donc de commun entre I Saw Her Standing There et Here, There and Everywhere ? À première vue, peu de choses. Le premier est un manifeste rock, presque garage, le second une ballade sophistiquée qui anticipe les travaux orchestraux de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Mais en réalité, ils incarnent chacun une facette essentielle de la sensibilité maccartnienne.
L’un révèle l’amour du direct, du swing, du corps. L’autre, celui de la mélodie pure, de l’introspection, de l’émotion tenue. Ensemble, ils dessinent les contours d’un style qui ne cesse de naviguer entre l’euphorie des débuts et la tendresse des profondeurs affectives.
Dans une session de questions-réponses en 2017, Paul McCartney fut interrogé sur sa chanson des Beatles préférée. Réponse : “It’s very difficult to choose one song, because you always think of them like your babies, like your children.” Pourtant, après avoir hésité, il confessa : “I always do choose ‘Here, There and Everywhere’. As I think it’s quite a good song and I was pleased with it when I wrote it.” Une phrase modeste, presque détachée, qui masque pourtant l’orgueil discret d’un compositeur conscient de sa propre élégance mélodique.
Une postérité qui dépasse les décennies
Quarante ans après sa sortie, Here, There and Everywhere continue de séduire les musiciens les plus exigeants. George Martin, producteur historique des Beatles, affirma qu’il s’agissait “d’une des plus belles chansons jamais enregistrées par le groupe.” Brian Wilson, toujours, la cite comme une source d’inspiration directe. Quant à des artistes contemporains comme Jacob Collier, Norah Jones ou même Billie Eilish, ils reconnaissent l’influence subliminale de ce genre de morceaux dans leur propre sens de la structure et de l’émotion.
Quant à I Saw Her Standing There, elle reste un classique du rock de scène. McCartney continue de la jouer en concert, comme un clin d’œil complice à cette époque où tout semblait encore possible. À chaque riff, à chaque montée de voix, c’est l’esprit des Beatles de Hambourg ou du Cavern qui ressuscite, intact, brûlant, éternel.
Les préférences d’un géant
Ce qui frappe, au final, c’est le naturel avec lequel McCartney parle de son œuvre. Il n’est jamais dans la posture du génie autoproclamé. Au contraire, ses choix reflètent une relation très humaine à la musique : le souvenir de l’excitation des premiers succès, la fierté d’un moment d’inspiration rare, la nostalgie d’un monde révolu.
Ces deux chansons, l’une enracinée dans la fougue juvénile, l’autre dans la grâce d’un amour transcendé, sont les deux piliers d’une même architecture : celle d’un artiste qui n’a jamais cessé de concilier simplicité et perfection, immédiateté et profondeur. Et s’il fallait résumer McCartney à travers ces deux titres, ce serait peut-être cela : l’homme capable de passer, avec une aisance désarmante, de la piste de danse à la chambre à coucher, de la ferveur à la contemplation.
À l’image de son parcours, les choix de McCartney nous invitent à considérer les Beatles non pas comme des monuments figés, mais comme un kaléidoscope toujours en mouvement. Et à travers ces deux chansons, il nous rappelle que la beauté se loge autant dans l’évidence rythmique que dans la délicatesse d’un murmure.