Arrow Through Me : le bijou soul-funk oublié de McCartney

Publié le 03 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Il est des morceaux qui, à l’instar des étoiles filantes, traversent la voûte céleste de la musique populaire avec une fulgurance et une élégance rares. Arrow Through Me, ultime feu d’artifice de l’ère Wings, appartient à cette catégorie. En 1979, alors que la décennie s’essouffle et que les mutations musicales s’accélèrent, Paul McCartney signe avec cette composition une œuvre à la fois audacieuse, sensuelle et futuriste, portée par un groove insoupçonné. Quarante-cinq ans plus tard, ce titre reste, pour de nombreux mélomanes avertis, l’un des sommets les plus innovants de la carrière post-Beatles du musicien de Liverpool.

Sommaire

Le poids de l’héritage et la quête d’une nouvelle voix

Au sortir de la décennie 1960, l’un des chapitres les plus extraordinaires de l’histoire de la musique venait de se refermer brutalement : la fin des Beatles. Si leur dissolution officielle fut actée en 1970, les tensions internes, nourries par les antagonismes créatifs de Lennon et McCartney, étaient perceptibles depuis au moins deux ans. Pour Paul McCartney, l’enjeu post-Beatles fut double : affirmer une indépendance artistique sincère, tout en évitant de devenir une caricature de lui-même.

Dans cette perspective, Wings, fondé avec son épouse Linda McCartney dès 1971, devint bien plus qu’un simple groupe de transition. Ce fut un laboratoire, un terrain d’expérimentation sonore, mais aussi une manière de déconstruire le mythe du « Beatle Paul » pour se réinventer en artiste complet, affranchi de la démesure de son passé.

L’influence insoupçonnée de l’époque

À la fin des années 1970, le paysage musical mondial est bouleversé. Le punk a claqué la porte au nez du rock progressif, la soul et le funk ont contaminé la pop, et la disco inonde les ondes avec son hédonisme clinquant. McCartney, pourtant souvent catalogué comme l’artisan des mélodies sucrées des Beatles, observe tout cela avec attention. Il n’est pas dupe : le monde a changé, et la musique doit désormais se faire l’écho de cette mutation.

Arrow Through Me, extrait de l’album Back to the Egg (1979), surgit dans ce contexte. Alors que l’album dans son ensemble tente de renouer avec une certaine énergie rock, ce titre se détache comme une île à part, mélange de R&B suave, de soul vaporeuse et de pop électronique subtilement synthétisée. D’aucuns y verront même les prémices de l’electro-pop des années 1980, preuve une fois encore que McCartney fut souvent en avance sur son temps.

Une basse envoûtante, signature d’un maître

Il serait trop réducteur de considérer Arrow Through Me comme un simple exercice de style. Ce morceau est avant tout une démonstration de ce que Paul McCartney sait faire de mieux : composer autour de la basse. Ce n’est pas ici un instrument d’accompagnement ; c’est l’épine dorsale, le cœur palpitant du morceau.

McCartney, qui a toujours su redonner ses lettres de noblesse à la basse électrique – on se souvient de ses lignes mémorables dans Come Together ou Something – signe ici l’une de ses performances les plus subtiles. Le groove est moelleux, presque lascif, mais jamais paresseux. Il respire, il ondule, et il installe en quelques secondes une atmosphère feutrée où chaque note semble trouver sa juste place.

Un climat sonore minimaliste et sophistiqué

Là où beaucoup auraient surchargé la composition d’arrangements pompeux, McCartney choisit la retenue. Le morceau se déploie dans un espace sonore aéré, presque cinématographique. La rythmique est douce, les claviers Rhodes apportent une touche de velours et les cuivres, discrets mais déterminants, ponctuent l’ensemble avec une élégance rare. Ce sont d’ailleurs ces cuivres que McCartney cite lui-même comme l’un de ses éléments préférés du morceau, dans une interview récente : “There’s a nice horn riff in it, and it’s funky.”

Quant à la voix, elle plane avec une légèreté presque mélancolique. Paul y adopte un ton voilé, suave, parfois presque murmuré. Il chante moins pour convaincre que pour séduire, comme s’il murmurait à l’oreille d’un monde fatigué par une décennie de désillusions.

L’émotion au-delà des mots

Dans le songwriting de McCartney, les paroles ont souvent été au service de la musicalité. Il l’admet lui-même à propos d’Arrow Through Me : “Sometimes the lyric can be secondary to the feeling.” En effet, dans cette chanson, l’émotion naît d’abord de la texture sonore, du rythme enveloppant, de cette langueur faussement nonchalante qui enrobe chaque mesure.

Pour autant, les paroles ne sont pas anodines. Il s’agit d’un texte de rupture, ou du moins d’interrogation amoureuse, où l’image de la flèche dans le cœur — motif classique — est traitée avec une douceur désarmante. McCartney ne hurle pas sa douleur ; il la suggère, avec élégance, presque avec résignation. Ce ton feutré confère au morceau une universalité émotionnelle qui le rend à la fois personnel et immédiatement accessible.

Une œuvre à redécouvrir sous un jour nouveau

À l’écoute d’Arrow Through Me aujourd’hui, l’on est frappé par sa modernité intacte. Il n’est pas étonnant que de nombreux artistes contemporains – de Thundercat à Beck, en passant par D’Angelo – aient cité McCartney comme une influence majeure, non pas pour ses tubes évidents, mais pour ce genre de pépites oubliées, discrètes mais puissamment novatrices.

L’esthétique sonore du morceau pourrait aisément s’insérer dans un album de neo-soul moderne. Et l’on comprend mieux pourquoi, en 2023, Arrow Through Me fut samplé par les producteurs de hip-hop, notamment sur Glory Boxin’ de Erykah Badu et sur All That I Got Is You de Ghostface Killah, preuve que les couches harmoniques et rythmiques de la chanson n’ont rien perdu de leur pouvoir d’évocation.

Wings : une revanche artistique

Le livre à paraître de McCartney, Wings: The Story of a Band on the Run, promet de remettre en lumière cette période parfois mésestimée de sa carrière. Le titre fait référence à la période nomade du groupe, ses tournées improvisées, ses changements de formation, et surtout, à sa quête de reconnaissance au-delà de l’ombre écrasante des Beatles.

Dans l’avant-propos de l’ouvrage, McCartney écrit avec une émotion palpable : “Suddenly Wings has found its moment.” Il semble que l’Histoire soit enfin prête à redonner à Wings sa place dans le panthéon de la pop music, non pas comme un appendice des Beatles, mais comme une entité créative à part entière.

Et Arrow Through Me apparaît aujourd’hui comme un symbole éclatant de cette autonomie artistique. Ce morceau n’a pas besoin du sceau « Lennon-McCartney » pour briller. Il suffit de l’écouter, les yeux fermés, pour comprendre à quel point Paul McCartney était, en 1979, encore et toujours en avance sur son temps.

L’écho d’un avenir déjà là

Il y a, dans les dernières notes d’Arrow Through Me, quelque chose de prophétique. Comme si McCartney avait, l’espace d’un morceau, entrevu le futur de la pop et du R&B. Cette capacité à réinventer les codes sans jamais les trahir, à mêler instinct, technique et émotion pure, est sans doute ce qui définit le mieux l’héritage musical de Paul McCartney.

Alors que Wings: The Story of a Band on the Run s’apprête à paraître, on pressent que cette réévaluation critique de la période Wings contribuera à replacer des titres comme Arrow Through Me au centre du discours musicologique. Non plus comme des curiosités de fin de décennie, mais comme des pierres angulaires de l’évolution de la pop moderne.

Et si, au fond, Arrow Through Me n’était pas seulement le morceau le plus innovant de Wings, mais aussi l’un des plus importants de la carrière post-Beatles de Paul McCartney ? Une œuvre de transition, de transgression douce, de beauté suspendue. Une flèche musicale, tirée en plein cœur de l’avenir.